LETTRE 111. — LA LITTÉRATURE ANCIENNE
mières classes, ou quelque oubU qu'il en ait fait, qui ne puisse ainsi les refaire en peu de temps, si elles ont été mal faites; les développer, les achever, si elles ont eu un bon commencement.
Mais pour cela, n'allez pas prendre la vieille édition usée que vous aviez autrefois; elle vous inspirerait du dégoût. Prenez une belle et bonne édition, comme il y en a, avec des notes ou des commentaires qui éclairciront pour vous les principales difficultés philologiques, historiques, géographiques. Prenez, par exemple, l'édition classique de Virgile ou d'Horace, par M. Dùbner; laites-la relier parfaitement, et relisez Virgile et Horace : vous serez étonnés et charmés tout h la fois d'y voir ce que vous n'y avez jamais vu, d'y trouver ce que vous n'y avez même jamais soupçonné.
Je dis qu'il faut faire relier parfaitement ces auteurs; et j'ajoute que ce qu'il faut encore, c'est qu'il y- ait dans votre bibliothèque un rayon d'honneur, où tous ces grands clas- . siques anciens soient rangés avec ordre et dignité.
3° Il y a du reste un ordre à suivre dans cette étude, qui la facilitera beaucoup. 11 faut, non pas s'attaquer d'abord aux auteurs les plus difficiles, mais les reprendre par ordre de classes, en commençant par les plus simples et les plus aisés à entendre, par exemple Ésope et Phèdre, Lucien et Cornélius Nepos, allant ainsi de là progressivement jusqu'aux plus difficiles.
Mais vous avez, mon ami, pour l'intelligence des textes anciens, d'autres secours encore que de bonnes éditions avec des notes ; vous avez ces interprétations juxla-linéaires ou interlinéaires, qu'on a faites, dans ces derniers temps, en si grand nombre. On les interdit avec raison dans les collèges aux écoliers qui en abuseraient; mais, dans les mains d'un homme sérieux, elles peuvent servir très-utilement à l'étude du texte, parce qu'elles familiarisent avec la contexture de phrase des langues anciennes.
LETTRES A UN H "MME ht* MONDE
4° Que si quelqu'un, se défiant trop de lui-même, ou craignant trop sa peine, prétend qu'il lui est impossible de se mettre en état de lire les grands auteurs dans le texte, je lui dirai: a Eh bien! lisez-les au moins dans une traduction. » Les traductions, môme les mieux faites, je le sais, voilent toujours plus ou moins les beautés de l'original. Traduttore traditore , disent les Italiens. Toutefois , une bonne traduction met en commerce réel avec un auteur ; et si on ne peut lire les grands génies de l'antiquité dans leur langue, je dis qu'il vaut mieux les lire dans une traduction que de ne les pas lire du tout : tous ou presque tous ont été traduits.
5° Un travail excellent, et que je conseille, pour ma part, de toutes mes forces, à ceux qui auront le courage de reprendre cette étude des textes dont je parle, c'est de faire eux-mêmes des traductions, non comme des écoliers, mais comme des hommes de goût savent en faire : par exemple, prendre, dans les auteurs que j'indiquais tout à l'heure, tel morceau de premier ordre, particulièrement beau, et s'exercer à le traduire soi-même. Ce travail a un double et considérable avantage : celui d'abord de faire pénétrer bien plus profondément , par l'intelligence plus complète du texte, dans l'intelligence des beautés littéraires de l'auteur ; c'est aussi un des exercices de style les plus utiles que je connaisse Je trouverais, pour ma part, excellent qu'un homme du monde eût un cahier contenant des extraits des plus beaux passages des Anciens, faits et traduits par lui-même avec le dernier soin.
6° Enfin, un autre secours très-précieux pour l'intelligence philologique et littéraire des anciens auteurs, ce sont les travaux des critiques et des commentateurs modernes,
1 J'ai traité cette question dans mon premier volume De la haute Education morale, llr. I, chap. vin, et Ut. V, chap. vu.