LETTRE III. — LA LITTERATURE A5CIBXSE
auxquels je conseillerais de joindre aussi la lecture des rhéteurs anciens. Les travaux des commentateurs écartent les difticultés du texte, éclairent les obscurités, et révèlent les beautés plus délicates, qu'une connaissance approfondie des principes permet aussi de mieux sentir ; double secours, également utile pour les auteurs anciens et pour les auteurs modernes. Plus on pénètre dans l'intelligence d'un auteur, plus, évidemment, on trouve de charme et de profit à sa lecture. Ces critiques sans doute ne sont pas toujours des oracles absolus, et on ne doit pas jurer aveuglément sur la parole d'un commentateur; mais je maintiens qu'ils servent beaucoup à faire comprendre Jes auteurs, à former le goût littéraire, et à développer le sens critique dans celui qui les lit avec réflexion.
Aux hommes donc désireux de ces études, j'indiquerai dans l'antiquité, comme les plus grands des rhéteurs: Platon, qui, dans plusieurs dialogues, et Aristote, qui, principalement dans sa Rhétorique et sa Poétique, ont fait la philosophie de la littérature ; Cicéron , philosophe encore, quoique moins profond, surtout écrivain délicieux, couvrant de tous les agréments du beau langage l'aridité des préceptes didactiques, dans son Brutus, dans YOrator, dans ses livres De la Rhétorique ; et enfin Quintilien, simple rhéteur, mais homme de bien consommé dans son art , et aussi Longin, dans son traité Du Sublime, traduit par Boileau.
Voilà les sources où les modernes ont puisé : Fénelon, dans ses admirables Lettres à V Académie, dont je ne saurais trop recommander la lecture ; Blair, la Harpe, Rollin, sans oublier le P. Jouvency; et aussi tous ces auteurs élémentaires, foule innommée, mais qu'on a le tort de laisser trop de côté. Peut-être ne serait-il pas inutile d'en relire quelques-uns de temps en temps, parce qu'au moins, à travers les minuties qui s'y rencontrent parfois, les principes généraux s'y retrouvent analysés et précisés.
Le P. Lacordaire a dit quelque part qu'il avait horreur (Je la rhétorique; je dirai, moi, mais dans un autre sens, ei sans le contredire, que j aime la rhétorique; mais par là j'entends la bonne rhétorique, la connaissance approfondie des principes, la philosophie de la littérature. J'estime qu'il y aurait un avantage considérable à se faire, sur la littérature en général et sur chaque branche de la littérature en particulier, des idées précises, des principes, et c'est nn travail que je conseille à ceux qui en auraient le goût et le talent.
Quant aux critiques modernes, le meilleur, au xvur siècle, c'est La Harpe. Mais il a ses défauts comme ses qualités. Excellent pour la littérature dramatique française notamment, il est presque nul pour la tragédie grecque. Comme la plupart des hommes de son temps, il ne la comprend guère: le P. Brurnoy, jésuite [Théâtre des Grecs, 3 vol. in-4*j, en a mieux l'intelligence. Mais la Grèce, alors même, n'était encore que superficiellement connue. L'abbé Barthélémy, dans son Voyage du jeune Anaeharsis, a, sur ce point, fait faire un pas à la science ; mais il a été lui-même dépassé, en Allemagne et en France, par la critique moderne. La critique moderne est à la fois plus philosophique et plus savante que celle du xviu* siècle. Elle envisage les auteurs et les écrits d'un point de vue supérieur, et se déploie dans un plus large horizon.
Un des premiers rénovateurs de la critique en France, c'est M. Yillemain. Son Tableau de la littérature française au moyen âge, ses Leçons sur la littérature française au xvme siècle, sans parler de l'éloquence et du style, envisagés au seul point de vue de la critique littéraire, offrent les détails les plus intéressants, les vues les plus neuves, des appréciations d'un goût exquis. Il 3 appliqué admirablement sa méthode dans un livre de haute critique sur un des grands écrivains de l'antiquité que j'ai nommés, Pindare.