LETTRE IV. — LES LITTÉRATURES MODERNES
des chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome: heureux qui les peut lire dans leur langue! Mais au moins faut-il les lire dans de bonnes traductions, et il en existe pour tous ceux que je vais nommer ici.
J'indiquerai d'abord les trois grandes épopées chrétiennes de Dante, de Hilton et du Tasse: Dante, le grand poêle catholique, qui a su mettre dans son étrange Divine Comédie tant de doctrine, de profondeur, de passion, avec une inspiration si forte, et ce vol d'aigle qui plane toujours de si haut, et cette langue si harmonieuse et si savante ; Milton, ce fier génie, à la fois si sombre et si gracieux; le Tasse, qui colore d'un si vif reflet ses figures chevaleresques et chrétiennes.
J'indiquerai aussi, pour les personnes d'un âge mûr surtout, le drame chrétien, personnifié dans Calderon, l'un des génies les plus extraordinaires qui aient vécu, sans toutefois apprécier ni recommander tout son théâtre; — puis le drame non chrétien, mais aussi non anti-chrétien, le drame de la vie et de la nature humaine, personnifié par Shakespeare, génie encore plus extraordinaire que Calderon, beaucoup moins orthodoxe, mais que M. Rio, dans un trèsintéressant volume, qui n'apprend pas tout sur Shakespeare sans doute, mais qui apprend beaucoup, a revendiqué, avec de très-grandes apparences de raison, pour la foi catholique qu'il n'a jamais attaquée, et qu'il a souvent honorée et traduite dans ses œuvres.
Toutefois, je le répète, je ne puis conseiller non plus tout Shakpeare à tout le monde: il y a tel esprit léger, tel jeune homme, je le dis hautement, à qui cette lecture, par sa faute non moins que par la faute du livre serait mortelle. On connaît sur cet auteur le mot d'un critique, son compatriote : « Il a des crudités de langage à faire rougir un matelot anglais. » Je dois donc encore le déclarer : je n'adresse ici ces indications qu'aux esprits vraiment graves, qui voudraient
étudier la littérature avec celte pureté et cette sévérité de pensée nécessaires a quiconque prend en main des pièces de théâtre, même les plus morales.
C'est dans ce sens, et avec de plus grandes réserves encore, que je nomme ici le célèbre poète allemand Goethe, et aussi Schiller.
Voilà donc les principaux chefs-d'œuvre de l'esprit humain, les génies, les maîtres. Je l'ai dit, et je le répète encore : tous n'ont pas été toujours des maîtres de vérité et de vertu. Aussi, en est-il, parmi ceux que j'ai nommés, pour lesquels j'ai recommandé un choix et des précautions sévères. Mais quand on ne lit que les chefs-d'œuvre, et dans ces chefs-d'œuvre les pages belles et pures, et qu'on n'oublie pas de se tenir h une certaine élévation de pensée et de sentiment, alors les émotions, à moins qu'on ne soit corrompu, ne peuvent être que bonnes et salutaires. C'est le privilège des hommes qui pensent avec grandeur, sentent avec noblesse, et savent donner à leurs pensées et à leurs sentiments la forme du grand langage, d'élever l'esprit et l'âme au-dessus de la vulgarité commune. Et voilà pourquoi je recommande tant, pour ma part, aux hommes du monde, les bonnes et fortes éludes littéraires : l'âme s'y élève, s'y épure et s'y ennoblit. Il est d'expérience que de telles études sont un des meilleurs remèdes contre l'oisiveté, et qu'elles dégoûtent des lectures malsaines.
LETTRE V. — GRANDS LlTTÈRATlRB CLASSIQUE. Îi9