PREMIÈRE LETTRE
Nécessité du travail et de l'étude pour ceux qu! n'ont pai de carrière» et pour ceux qui en ont une.
Mon chbr ami,
Il est, dans noire étal actuel de société, une situation quia bien souvent appelé la plus sérieuse attention des hommes réfléchis : c'est celle de ce grand nombre de jeunes gens et d'hommes qui onl de la fortune, ou simplement de Taisance et des loisirs, et qui, par suite de circonstances plus ou moins indépendantes de leur volonté, n'ont pas pris de carrière. Quel emploi font-ils, et quel emploi pourraient-ils taire de ces loisirs, pour le développement de leur intelligence et la culture de leurs talents ? C'est là une grave préoccupation, dont il est impossihlede se défendre, quand on
s'intéresse it son pays et à son temps, et sur laquelle, puisque vous le désirez, je serais charmé de vous dire ici, dans la simplicité d'une correspondance familière, mes expériences et mes pensées; et peut-être les conseils que je trouverai là occasion d'offrir, soit à vous d'abord, soit à vos collègues, pourraient-ils avoir, au besoin, une portée plus générale, et devenir profitables à tous ceux qui en sentiraient l'utilité et voudraient bien les accueillir.
Je saisis d'autant plus volontiers l'occasion'que vous m'offrez de dire ma pensée à cet égard, que mon intention était précisément de terminer par quelques réflexions sur cette matière mon grand travail sur l'éducation; car l'éducation étant, selon moi, dans un certain sens, non pas seulement l'œuvre de la jeunesse, mais l'œuvre de toute la vie, je devais, pour aller jusqu'au bout de mon sujet, après avoir dit comment de l'enfant on fait un homme, dire aussi comment et par quelle suite de travaux personnels l'homme continuera lui-même à se développer encore, à s'ennoblir, à s'élever jusqu'à la fin, comme c'est son devoir et son honneur. Vous m'offrez donc, mon ami, l'occasion de donner à mon ouvrage son couronnement: je vous en remercie.
Il y a parmi nous une démarcation profonde entre les hommes du monde et les hommes d'étude ; c'est-à-dire que généralement, dans le monde, à très peu d'exceptions près, quand on n'est pas littérateur ou savant de profession, et qu'on ifa pas embrassé une carrière, on n'étudie plus: on croit devoir cesser tout sérieux travail d'esprit dès qu'on est sorti du collège
* Un de mes amis, qui a lu ers pages dans le Correspondant , où elle* ont paru d'abord, m'écrivait a ce propos : « Cette démarcation existe dans
• ma province, non-seulement eu fait, mais en principe. 11 y a chez nous,
• eu géuéral, dans la bonne compagnie, un préjugé hostile aux étude»
LETTRE lre. — NÉCESSITÉ DU TRAVAIL. M
Le chancelier cTAguesseau n'était pas dans ces pensées» lorsqu'il écrivait autrefois à son fils ces graves paroles : « Ne croyez pas avoir tout fait, parce que vous avez Bai « heureusement le cours de vos premières études : un plus i grand travail doit y succéder, et une plus longue carrière
• s'ouvre devant vous. Tout ce que vous avez fait jusqu'à « présent n'est encore qu'un degré ou une préparation pour ■ vous élever à des études d'un ordre supérieur. »
Je ne sais s'il se trouverait aujourd'hui beaucoup de pères pour tenir à leurs fils ce langage : on reconnaîtra du moins que les paroles de ce grand magistrat s'appliquent merveilleusement aux éludes et aux jeunes gens d'aujourd'hui, surtout à ce nombre considérable déjeunes hommes quf ne prennent pas de carrière, et desquels on dit communément dans le monde qu'ils ne font rien.
Je n'ai pas à rechercher ici quelles causes ont amené cette fuite des carrières, cette retraite dans la vie privée, ni jusqu'à quel point tout cela est légitime et honorable, ni quelles compensations on pourrait y trouver ; j'ai dit ailleurs, et assez fortement, ma pensée sur tous ces points.
Mais la situation étant donnée, et me plaçant ici au point de vue particulier des études libérales, et de ces travaux de l'esprit, qui non-seulement pourraient offrir un noble et
c sérieuses : il v a tel salon où un homme de la meilleure noblesse ne
• serait pas aussi bien reçu s'il tUait en môme temps homme de lettres;
• comme si, par là, il avait dérogé. On dirait un retour à ce préjugé du - moyen ûge, où la noblesse renvoyait avec dédain la lecture aux clercs, « et se flattait de ne savoir que guerroyer. On ne savait pus lire alors ;
• mais au moins, on guerroyait : aujourd'hui on sait lire, mais on ne lit pas, et on no guerroie plus. »
Je dois dire toutefois que , nonobstant la démarcation dont nous parlous, ce préjugé n'existe pas partout, du moins a ce degré, et qu'au contraire un homme de haute naissance, un jeune homme surtout, s'honore auprès des personnes sensées, par cela seul qu'on lui connaît le goût de forcupution et du travail sérieux.
charmant emploi des loisirs, mais sont de plus si bien faits pour donner à un homme sa valeur personnelle, je me demande ce que deviennent et ce que pourraient devenir, à ce point de vue, les jeunes gens et les hommes de fortune et de loisir qui n'ont pas de carrière.
Et d'abord, les jeunes gens, que font-ils ? A quoi se passent leurs longues journées ? Que demandent-ils aux riches facultés que Dieu souvent leur a données? Que savent-ils tirer d'eux-mêmes? La vérité est qu'un grand nombre, les premières études terminées, ne font plus rien, pas même leur Droit; car est-ce faire son Droit que de le faire avec la légèreté, la vulgarité qu'on y met si souvent, sans rien prendre de haut, sans rien approfondir, pour se hâter ensuite, les premiers grades reçus, de fermer les livres de Droit comme on a fermé tous les autres?
Je vous le demande, mon ami, une jeunesse ainsi passée, quand elle ne ruine pas absolument l'esprit, le cœur, la vie entière, quels fruits produit-elle? quels talents peutelle développer? quels hommes prépare-t-elle pourl'avenir d'un pays?
Je prends les meilleurs de ces jeunes gens ; — ceux qui, grâce à des influences d'éducation et de famille, ont eu le bonheur de se conserver bons et honnêtes, — la jeunesse écoulée, que deviennent-ils? Savent-ils alors du moins s'occuper? Non : hommes faits, ils continuent l'oisiveté d'esprit où s'est passée leur première jeunesse: ils s'en tiennent à ces études classiques, d'ordinaire si médiocres ; et, satisfaits des commodes avantages d'une existence assurée et tranquille, ils passent le reste de leur vie dans l'abandon de tout travail intellectuel, non-seulement sans rien produire, mais sans jamais rien étudier avec constance, sans rien apprendre à fond ; les moins désœuvrés, avec uu semblant d'occupation qui les trompe et les amuse, mais ne les mène à rten, ni pour eux, ni p^ur autres
IBTTftK lr*. — NÉCESSITÉ DU TKAVAlL. 13
Plusieurs lisent, je le sais, et beaucoup trop quelquefois. Car que lisent-ils, et comment? Avec quelle méthode, quelle suite, quelle application? Ces lectures, je les ai prises sur le fait : j'en ai vu de ces jeunes gens, dans leur cabinet, enveloppés de leur robe de chambre, étendus dans leur fauteuil et les pieds sur leurs chenets, un livre frivole, un roman, à la main : c'était tout. D'autres choisissent mieux leurs livres, mais lisent sans jamais prendre une note, rien rédiger, rien résumer. Je me souviens d'avoir vu dans quelques papiers de M. de Talleyrand ces paroles : « Il est bien plus doux et plus paresseux de lire que d'écrire. » Lire, et faire de sa lecture un travail ; lire et profiter de sa lecture, c'est ce qui se fait rarement.
Et que dire, mon ami, de ceux qui ne lisent même pas ; rien, jamais ; qui non-seulement ne sont pas de force à lire en entier un livre, quel qu'il soit, si ce n'est un roman, mais ne peuvent pas même aller jusqu'au bout d'un article de revue un peu sérieux? Oui, il y a des femmes du monde, des hommes du monde, des jeunes gens, qui en sont là! J'en ai connu à qui j'avais fait prendre un abonnement au Coirespondant, pour les forcer à lire au moins une fois par mois quelque chose d'utile, et qui m'ont avoué que cela même était trop fort pour eux ; leur esprit n'en pouvait pas tant porter ! Non, il le faut dire, l'attrait, le goût n'est pas là ; il est ailleurs. Et on le voit bien, quand on les rencontre dans l'exercice le plus important de leur journée, la promenade au bois, et cela quelquefois, dès le matin, à ces heures si favorables pour le travail d'esprit : eux, il vont, dans leur élégant tilbury, les guides à la main, le cigare à la bouche, leur groom à côté d'eux, avec un air de satisfaction qui semble dire : « Je suis un homme et je jouis de la vie! * oubliant totalement dans ce contentement d'eux-mêmes leur parfaite nullité.
Ki cependant ceux qui lisant le moins n^ srmt-ils pas
LETTRES A UN HOMME t»U MONDE.
souvent ceux qui auraient le plus besoin de lire, et le plus de temps pour le faire?
Voilà, sans aucune exagération, — qui ne le sait? qui ne l'a vu? — la vérité des choses sur une infinité déjeunes gens et d'hommes, admirablement doués quelquefois, qui pourraient tirer beaucoup d'eux-mêmes, s'ils savaient cultiver leur intelligence, et auxquels il ne manque, pour devenir des hommes distingués, supérieurs peut-être, qu'un meilleur emploi de leur temps et de leur vie.
Or, que cette perte du temps et de la vie soit lamentable, et toute cette situation profondément triste, c'est ce que sentent et avouent ceux-là mêmes qui s'y résignent.
Les futiles plaisirs peuvent amuser quelque temps, à l'âge de l'irréflexion et de la légèreté ; mais on finit bientôt par en sentir le vide; la satiété, le dégoût, l'ennui ne tardent pas à arriver.
11 ne se peut pas qu'on écarte toujours toute réflexion, qu'on ne se dise parfois h soi-même : « Mais h quoi bon ma vie, et que fais-je sur la terre? Inutile aux autres et à moi-même, absolument stérile, est-ce pour cela qu'un homme, qu'un chrétien est ici-bas? »
Et si ce n'est pas l'aiguillon des nobles pensées qui vient secouer l'habituelle oisiveté, la molle inertie, on ne peut échapper du moins à un triste regard sur soi, ni même toujours à la douloureuse conscience de son infériorité. On a beau faire effort pour y échapper, soit en pensant qu'on est, après tout, comme tant d'autres qui ne font rien, soit en se disant avec complaisance qu'il suffirait de le vouloir pour faire tout autant et peut-être mieux que ceux qui font quelque chose; on sent, bon gré, mal gré, qu'on s'altaiblit, qu'on s'annule, qu'on se réduit à rien.
Le fait est que dans une telle vie, les plus riches dons reçus de Dieu périssent; l'esprit s'émousse, l'activité de la pensée se ralentit, tout élan de l'âme s'arrête. En peu de
LETTRE Ire. - NÉCESSITÉ DU TRAVAIL. 15
temps, avec quelque talent que Ton soit né, on devient un homme ordinaire; et si Ton n'a qu'un esprit médiocre, il est difficile de dire jusqu'à quelle vulgarité d'âme et de vie on peut descendre. Qui n'a vu cela autour de soi ?
D'ailleurs, mon cher ami, quoi qu'on fasse, il faut traiter avec les hommes; et sans cesse, dans les relations du monde, on a d'humiliantes révélations du peu que l'on est, de son impuissance à manier une affaire, à exercer un ascendant, h prendre une autorité quelconque, dans une assemblée ; et je ne parle pas seulement des grandes assemblées du pays, des conseils généraux, d'un Corps législatif, d'un Sénat; je parle de la moindre assemblée où l'on se rencontre avec ses égaux, quelquefois avec ses inférieurs, d'un bureau de bienfaisance, d'un conseil de fabrique, dont on est le président, où Ton se trouve avec les hommes importants du village et auxquels, pour cela même, il faut savoir parler raison : je parle du plus simple conseil municipal où l'on est appelé, ne fût-ce que par sa fortune et à titre de plus imposé, et où l'on est quelquefois incapable de défendre, contre les sophismes et les sarcasmes grossiers du philosophe de l'endroit, ni les intérêts de la religion, ni ceux de la commune, ni les besoins de la charité et des pauvres.
Groira-t-on trouver une compensation dans la vie privée, dans le bonheur de la famille? Eh bien! à ne regarder même que l'existence privée, eût-on en effet ce grand bien d'une vie de famille heureuse, et, avec toutes les douceurs d'une alliance bénie de Dieu, les affections et le repos du foyer domestique, je disque ce commode bonheur et ces tranquilles vertus ne suffisent pas longtemps à eux seuls pour remplir l'Ame, occuper les longues heures du jour, et tenir lieu de tout sur la terre.
Outre que la conscience de son inutilité est pour tout homme de cœur, et surtout pour tout chrétien, un pesant
fardeau, il faut ajouter qu'un homme qui ne fait rien fan bientôt le mal : et quand il n'irait pas aux excès qu'enseigne l'oisiveté, il n'en serait pas moins tristement à charge à luimême et aux autres. Qui ne sait combien un homme oisif pèse dans sa famille, sur sa femme, sur ses enfants, sur tout le monde? La pauvre femme qui ne fait pas un pas dans la maison sans le trouver toujours là, en face d'elle, désœuvré et chagrin, ne peut s'empêcher quelquefois, fûtelle la meilleure et la plus douce créature, de dire tout bas : « Oh ! que n'a-t-il donc quelque chose à faire, et que nèludie-t-il, n'importe quoi ! » Mais cet homme donne de plus un exemple déplorable à ses fils. L'expérience m'a démon* tré qu'il n'y a rien de plus difficile que de faire travailler et d'élever sérieusement un enfant dont le père ne fait rien. Quand on lui dit : « Que ferez-vous un jour? » il a une prompte et simple réponse : « Je ferai comme mon père. »
Assez souvent j'ai averti de ce péril et déclaré bien haut à ceux que cela regarde* où aboutit la fuite du travail, dans quels malheurs l'inertie et l'oisiveté précipitent les grands noms, les grandes familles, les grandes fortunes. Je n'ai rien à en redire ici; mais il y aurait sur ce point une curieuse et effrayante statistique à faire.
Mais, mon cher ami, cette première classe de jeunes gens et d'hommes du monde n'est pas la seule chez qui cette perte du temps et cette absence du travail élevé de l'esprit se fassent tristement remarquer : ma pensée s'est souvent arrêtée, avec regret, sur d'autres hommes, sur d'autres vies plus occupées, où cependant bien des loisirs m'apparaissaient encore; loisirs qu'on emploie en pure perte, en futilités, étonnantes chez des hommes graves,
« Pc r'ftfoffftio», ▼©!. \ |lf. IV. rb. V "1 T.
quand il serait si facile de consacrer une partie de ces loisirs à étendre ses connaissances et à se donner une féconde culture d'esprit.
Je m'explique.
Ma conviction est que dans les carrières les plus libérales, il se fait une déperdition de temps et de forces considérable, et que si chacun voulait s'interroger, beaucoup trouveraient qu'ils ne font pas ce qu'ils peuvent faire, et par suite qu'ils ne sont pas ce qu'ils devraient être.
Parcourons les différentes carrières sociales, depuis les plus élevées jusqu'aux plus humbles. Voici d'abord les magistrats, les hommes du barreau : carrières éminemment honorables. Eh bien ! aux jeunes magistrats, aux hommes du barreau, j'oserais conseiller de ne pas s'emprisonner dans leurs études spéciales, d'en sortir quelquefois, et de porter sur d'autres branches du savoir humain l'activité d'un esprit si bien préparé d'ailleurs par ces études mômes. Je n'ignore pas combien une vie de magistrat, d'avocat est noblement occupée; néanmoins, qui ne sait ce qu'un grand nombre d'entre eux ont de loisirs, dont ils pourraient tirer grand profit pour d'autres travaux? Pourquoi, par exemple, ne pas unir à la science du Droit et des affaires, les études littéraires, historiques, philosophiques? Dans ces études, dans cette haute culture de l'esprit et de toutes les facultés brillantes de l'âme, il y a plus encore qu'un charme : il y a une lumière et un secours pour la science du Droit ellemême et pour le talent- de la parole. Est-ce que la parole d'un magistrat ou d'un avocat lettré, comme l'étaient d'Aguesseau, Patru, Cochin, philosophe érudit comme Portalis l'ancien, versé dans l'histoire comme le président Hénault, profondément instruit de sa religion comme le fut Domat et notre Pothier, comme l'étaient Mathieu Molé, Lamoignon, tous les grands magistrats du XVIIe siècle : est-ce que la parole, diHe> tel magistrat, d'un tel avocat, q'enj-,
profiterait pas à ces connaissances une élévation, une gravité, un attrait, une dignité, une puissance de plus? Est-ce qu'il n'y a pas entre les facultés de l'esprit humain de secrètes harmonies? Est-ce que toute culture élevée, généreuse, féconde, ne profite pas, en définitive, h l'esprit luimême, et ne grandit pas l'homme tout entier?
Ce que je dis des magistrats et des avocats, de combien d'autres ne pourrais-je pas le dire? C'est une noble profession et qui exige une sérieuse culture intellectuelle que celle des ingénieurs; mais leurs sciences spéciales, ce sont les sciences exactes. Or, y a-t-il tout dans ces sciences? Et si importantes qu'elles soient, s'y tenir rigoureusement cantonné, ne serait-ce pas se fermer plus d'un grand horizon, et laisser en souffrance de riches facultés et de nobles besoins de l'âme? Au contraire, unir aux savants travaux des ponts et chaussées de belles et intéressantes étude littéraires ou sociales, comme M. le Play, comme M. le baron Dupin, comme on nous en offre le modèle dans notre ville môme d'Orléans, n'est-ce pas s'honorer, s'élever, s'agrandir encore?
Elles militaires eux-mêmes! Qui ne connaît les loisirs, les ennuis et les dangers de la vie de garnison? Il n'y a pas de carrière où le désœuvrement soit poussé plus loin, on le sait : à une telle vie, les jeunes gens, quelquefois si distingués, qui sortent de nos écoles Polytechnique et de Saint - Cyr, ne peuvent rien gagner pour leur développement intellectuel, rien pour la vie morale et chrétienne; et si tout d'abord ils ferment les livres, s'ils se désaccoutument de l'étude sérieuse, s'ils passent au café les loisirs qui leur restent, s'ils ne savent lire que le Siècle, il ne se peut qu'à la longue leur esprit n'en souffre étrangement, et que, malgré les manières élégantes dont ils conservent encore les apparences, on ne sente en eux, quand on les fréquente, une pensée qui ne se meut plus que dans un horizon abaissé, et
LETTRE l1*. — NÉCESSITI M TRAVAIL.
quelquefois même une langue qui n'est plus asse? celle de la société française. El cependant, que de ressources n'offrent pas à un militaire studieux les bibliothèques de nos grandes villes! Je suis sûr que les hommes remarquables, que nous avons en si grand nombre dans l'armée, sont ceux qui ont su mettre à profit ces ressources et ces loisirs. La bibliothèque du Sénat, par exemple, est très-riche en belle* collections militaires; c'est là, et ailleurs, qu'il faut lire nos grandes campagnes, et, je rajouterai, même dans les récits de nos adversaires: les Anglais, les Allemands et les Russes ont des ouvrages sérieux qui complètent et quelquefois corrigent les nôtres.
Et tous ces jeunes sous-lieutenants, auxquels Louis XVlll disait agréablement à Saint-Cyr qu'ils portaient dans leur giberne le bâton de maréchal de France, ne devraient-ils pas étudier tout cela, et bien d'autres choses encore?
Quoi qu'il en soit, on peut affirmer qu'un jeune officier, capable d'un travail suivi et intelligent, acquiert par cela seul une juste considération dans le monde, et, je l'ajoute pour l'avoir vu, l'estime et même la confiance de ses camarades. 11 n'est pas besoin d'ailleurs qu'on dise d'un militaire : « C'est un écrivain; il a fait un Ijvre, » pour lui gagner les suffrages; il suffit qu'on dise : « 11 s'instruit; il est appliqué; » et le voilà dès lors grandement distingué. D'où vient cela? C'est (pie non-seulement son esprit s'est poli, élevé dans ce noble commerce avec d'autres esprits; mais sa vie morale surtout a été ennoblie par le généreux effort qui lui fait subir librement la grande loi du travail. Quoi qu'il en soit, il me semble, mon ami, que de toiles pensées ne peuvent être mal venues dans la patrie de Vauban, de Catinat, de Bcrwick, de Turenne et de Coudé.
N'est-il pas vrai encore que, dans nos innombrables administrations, dans nos bureaux de toutes sortes, une quantité d'hommes, déjeunes gens, s'ils ne se désaccoutumaient
pas dèplorablemeni du travail d'espriu pourraient trouver aussi un temps précieux pour de nobles et Tt>hç*eu*e> éludes?
El parmi les hommes d'affaires le* hommes de imaix*, el ces hommes du haui comment qui on; quelquefois tau; de talent naturel, combien n'y ea a-t-il pas qui. avec ui>< sage direction et une volonté perse\eranîe. pourraient se mettre, par la culture de leur intelligence, à la tête d^uxir cité!
Je le dirai à tous ces hommes ; «. Mais n'esN* pas même là un besoin pour vous? Quand vous sorte: de vos bureaux ou de vos comptoirs, ne sentex-vous pas qu'il vous faut un air plus pur et un horizon plus large* que votre Ame, fatiguée, resserrée, demande à respirer, à se dilater plus à iair dans une région plus élevée? »
« Mais, me direz-vous, après une journée consacrée aux affaires, le seul besoin que Ton éprouve, c'est de retrouver sa famille ; c'est de se réunir, de se retremper dans une causerie d'amis ou un honnête divertissement. » J'admets ce besoin, el suis loin d'y contredire; mais ce qui reste vrai, néanmoins, c'est qu'il serait possible et désirable de trouver aussi quelque temps pour la vie intellectuelle ; c'est qu'il y a dans la culture de l'esprit, pour des hommes considérables et considérés dans leur pays, une nécessité de premier ordre, qu'il ne faut pas sacrifier.
Du reste, je suis heureux de le reconnaître, depuis trente ans, l'industrie, le commerce, les grandes compagnies se sont recrutés parmi les hommes de la plus haute valeur, qui, ne voulant pas être fonctionnaires, voulaient néanmoins, honorablement pour eux et leur famille, la fortune et l'indépendance. El parmi ces hommes, il y en a qui ont su allier le culte des lettres aux plus grands travaux industriels.
De bonqe foi, je le demande à tout jeune homme intellb
#ent, à ceux-là môme qui travaillent dans des bureaux plusieurs heures chaque jour : « Quoi ! vous ne pourriez pas trouver, le matin ou le soir, régulièrement, une heure ou deux pour des études suivies, qui vous apprendraient une foule de choses que vous ignorez? »
Non, ce n'est pas ici une question de temps; c'est une question de bonne volonté. Il s'agirait de comprendre ce qui vaut le mieux pour vous : de la paresse du matin et des futiles amusements du soir, ou des études sérieuses qui pourraient combler tant de lacunes dans vos connaissances, et vous donner une valeur intellectuelle que vous n'avez pas et que vous pourriez avoir. Embrassez moins de choses, je le veux bien, n'ayez qu'un cercle d'études circonscrit; mais ayez au moins quelque travail suivi, qui entretienne la vigueur de votre intelligence, et empêche cette rouille que contracte à la longue tout esprit qui ne s'exerce pas.
Vous, artistes, qui sculptez le marbre, ou qui animez la toile, est-ce que vous ne sentez pas que les arts touchent aux lettres, i\ la poésie, à l'histoire, à la religion, et que le commerce avec les grands génies de l'antiquité et du Christianisme ne peut qu'élever votre âme et y susciter l'enthousiasme?
N'a-t-on pas même vu autrefois des imprimeurs, des libraires, les Estienne, par exemple, nom mémorable, qui marchaient à l'égal des premiers hommes de leur temps pour l'érudition et la science ? Aujourd'hui nous avons encore dans nos grands typographes MM. Marne, Didot, Hachette, Delalain, Uézobry, — pour ne nommer que ceuxlà, — des hommes d'une vraie culture d'esprit, en même temps que d'une grande capacité industrielle : pourquoi nos imprimeurs et nos libraires ne seraient-ils pas tous lettrés, dans cette mesure au moins qui est si nécessaire à leur profession?
LETTRES A UN HOMME !>i; MONDE.
Vous le voyez donc, mon ami, j'invite aux études suivies, élevées, libérales, religieuses, non pas seulement les jeunes gens, les hommes de fortune et de loisir qui n'ont pas de carrière, mais encore les hommes qui en ont une, quelle qu'elle soit, judiciaire, administrative, militaire, industrielle ou commerciale. Assurément, ce n'est pas l'abandon de leur profession spéciale que je viens conseiller à ceux-ci ; niais ce que je maintiens, c'est qu'il ne leur est nullement impossible, et qu'il leur serait infiniment avantageux, d'élargir leur horizon, d'élever le niveau de leur esprit, et c'est àeux aussi, dans la mesure qui convient,ques'adressent les conseils que vous me demandez et que je commencerai dans ma prochaine lettre à vous offrir.