‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 3 sur 107 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Conseils pratiques et généraux sur les études possibles à un

homme du monde.

Mon cher ami,

Je vous ai montré dans ma première lettre combien de gens ne travaillent pas, ou pas assez, dans le monde et dans les diverses carrières sociales, et combien pourraient et devraient travailler davantage.

Mais, pour être juste, je dois l'ajouter, mon ami, ce n'est pas toujours la bonne volonté qui manque, ni le désir de travailler et de faire quelque chose. 11 faut en convenir, avec les distractions inévitables de la vie du monde, et dans l'isolement où l'on s'y trouve d'ordinaire pour le travail, il y a pour des études sérieuses, bien conduites, de réelles

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difficultés; beaucoup moindres cependant qu'on ne se l'imagine. Ce que nous allons dire le montrera surabondamment.

Qu'est-ce qui, dans le monde, arrête tout d'abord quand on voudrait se mettre enfin sérieusement à travailler? Le voici. C'est que d'ordinaire on n'a ni une excitation puissante, ni un but prochain, ni surtout, ce qui importe tant, un bon plan, une bonne méthode.

On ne sait pas même quelquefois ce qu'il faut étudier, ni les livres qu'on pourrait lire.

On sait encore moins la manière de lire et d'étudier avec fruit.

Travailler ainsi dans le silence, seul et sans guide, et faire un travail suivi, et ne pas éparpiller ses éludes, ses essais, mais s'attacher à un plan qui coordonne et ramène k l'unité tous les efforts, à une méthode qui permette de tirer profit de tout ce qu'on lit, voilîfc le difficile. Voilà ce dont la bonne volonté même ne peut venir à bout. Que de fois j'ai reçu sur ce point des confidences désolées 1 Combien n'ai-je pas vu de jeunes hommes, ou d'hommes déjà mûrs, venir à moi et me dire avec tristesse : « Vous voulez que je travaille ! mais que faire ? Travailler! mais comment? Quel est le plan, la méthode, les livres? »

U y a longtemps que, préoccupé du désir de venir en aide à ce bon vouloir, attristé en voyant cette déperdition de tant de talents, cette inutilité de tant de vies, j'avais songé à exposer quelques-unes de mes pensées sur les études qui conviennent aux loisirs d'un homme du monde, et môme essayé de tracer un plan, une méthode facile et pratique pour chaque branche de ces études. — C'est même dans ce but, mon ami, vous le savez, que j'ai fondé à Orléans, h côté de celles qui existaient déjà, une nouvelle société littéraire, votre Académie de Sainte-Croix. J'ai dit à vous, et à quelques hommes sérieux et studieux comme vous : a Vous

vous plaignez d'être isolés : eh bien ! rapprochez -vous, réunissez-vous, formez un centre qui vous rallie, un foyer qui vous échauffe, une société d'amis et d'émules, travail lant chacun selon son goût et ses aptitudes, se communiquant leurs travaux dans des réunions périodiques, les soumettant à une critique mutuelle et bienveillante. »

Il m'a paru que c'était là un moyen excellent et facile pour tirer les esprits de l'isolement qui paralyse, les exciter les uns par les autres, et créer, dans une ville où tant d'éléments pour une société de ce genre se rencontraient, un actif mouvement d'études, une noble et féconde émulation pour de sérieux travaux littéraires.

Mais ce n'est pas tout, mon ami; pour tout homme qui veut étudier, je le disais tout à l'heure, ce qui est nécessaire avant tout, c'est un pian d'études, une bonne méthode de travail; et c'est par là qu'il faut commencer. « L'essentiel, <« disait à son fils le chancelier d'Aguesseau, est de vous a former d'abord un plan général des études que vous êtes « sur le point d'entreprendre, de suivre ce plan avec ordre « et fidélité, et surtout de ne point vous effrayer de son « étendue. Ce n'est point ici l'ouvrage d'un jour ni mémo « d'une année; mais, quelque long qu'il puisse être, si vous « êtes exact à en exécuter tous les jours une partie, vous « serez comme ceux qui, dans les travaux qu'ils font faire, « suivent toujours un bon plan, sans jamaischanger. Comme « ils ne perdent point de temps, ils mettent à profit toute ■ la dépense qu'ils font. Insensiblement, l'édifice s'élève,

les ouvrages s'avancent, et, quelque lent qu'en soit le « progrés, on arrive toujours à la fin qu'on se propose, « pourvu que Ton marche constamment sur la même ligne " et qu'on ne perde jamais de vue le plan que l'on s'est « tracé une fois. »

Ces paroles de d'Aguesseau sont le bon sens même . iî est évident qu'il n'y a rien à faire, quand on n'apporte pas

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l'ordre et la méthode, la nuit» et la patience dans ses travaux ; mais marcher constamment sur la infime ligne, et ne perdre jamais de vue le plan que ton s'est une fois trace*, quand on n ce courage et cette persévérance, voilà ce qui Bénc à lionne On les études comme toute chose. Los bons *t grands ouvrages ne se font pas autrement. C'est là que, dans tout ordre d'idées, est le secret des grandes œuvres. On n dit que le génie n'était qu'une longue patience : ce qui est incontestable, c'est que la longue patience est nécessaire au génie; le talent, sans les labeurs persévérants, pourra bien jeter quelque lueur, quelque llammc, mais n'arrivera jamais à rien d'éclatant, de durable. Ce qu'on peut, au contraire, eu marchant constamment vers le même but, en faisant chaque jour un pas dans le même sillon, est incroyable.

La nécessité d'un phn d'études étant bien comprise, la question qui se présente est celle-ci : Quel sera ce plan d'études ?

Certes, le champ est vaste ou plu tôt sans bornes. La Littérature, l'Histoire, la Philosophie, le Droit, l'Esthétique, les Arts, l'Archéologie, les Sciences, et surtout la Religion, voilà autant de belles éludes qui sollicitent tout homme désireux d'une grande et forte culture d'esprit.

Mais, avant d'exposer en détail ma pensée sur chacun de m grands objets d'études, quelques observations générales sont nécessaires.

Et d'abord, ne va-t-on pas se récrier et dire : - « Quoi î tout cela à étudier? Mais c'est immense ! mais la vie d'un homme n'y lufllralt pas! » — Qu'on le veuille bien comprendre : je ne prétends eu aucune toron qu'il soit nécessaire pour chacun de se jeter sur toutes ces études à la fols, ni de les pousser toutes également loin. Ce serait impossible.

h. ut. n

C'est même coite multiplicité d'études, enlre lesquelles ils ne savent pas choisir, qui en arrête plusieurs, ou qui annule leurs efforts en les dispersant. On ne sait laquelle prendre de toutes ces voies; on hésite, on tâtonne, on revient sur ses pas, on perd son temps et sa peine, el linalcmenlon se décourage.

En plaçant sou vos yeux, mon ami, et en présentant à tous ceux qui voudront bien me lire celle variété dYludes possibles, je ne conseille qu'une chose: c'est que, parmi toutes ces études, chacun choisisse celles qui vont le mieux à son esprit et auxquelles ses éludes antérieures le préparent, celles en un mot pour lesquelles il se sent plus d'attrait et d'aptitude. -- <« Mais, me dira t on peut-être, je ne me sens un goiU prononcé pour rien : je n'ai point de spécialité. » — « Vous vous trompe/, répondrai je, chacun a ses aptitudes propres. Les vôtres sont latentes peut-être, ignorées de vous-même; mais elles existent, el c'est le travail, c est une étude assidue et sérieuse, qui bientôt vous les révélera. » Que de spécialités l'étude n ainsi fait surgir, qui périssaient dans l'oubli et l'ignorance d'elles-mêmes ! Après quelque temps de travail, pénible peut être an commencement, infructueux en apparence, sans lumière, san> charme, tout à coup des horizons s'ouvrent ik la pensée, un attrait nait dans Pâme, On s'est découvert soi-même, et la vocation de son esprit. Je mets ce mot ici a. dessein. Trèssouvent, pour donner il un homme toute sa valeur personnelle, il suffit de lui faire trouver ce que j'appelle la tw^fte* de son esprit. C'est en effet ce qui décide tout.

Je me borne donc à offrir ici, selon la diversité des esprits, diverses branches d'études : je ne prétends pas les imposer toutes à tous; et, sauf la Religion, qui est pour tous l'étude nécessaire, j'incline simplement chacun du côté où il penche, je demande à chacun d'entrer dans sa voie.

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