‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 21 sur 107 · LETTRE V. — GRANDE LITTÉRATURE CLASSÎQUB · texte numérisé non relu

LETTRE V. — GRANDE LITTÉRATURE CLASSÎQUB

belles littératures ont entre elles, nous verrons que la littérature grecque a eu sur la littérature latine la plus heureuse et salutaire influence, et que toutes deux, à leur tour, n'ont fait que transmettre à la littérature française le précieux héritage d'un bon goût et d'une raison saine et élevée. On ne saurait rien imaginer de plus éclatant que le spectacle des lettres romaines, formées et épurées par la littérature grecque; et on peut mémo douter si, abandonnée h elle-même, Rome aurait un Cieéron i\ opposer à Démosthénes, un Virgile à nommer après Homère, un Tito-Live, un Salluste, un Tacite à comparer à Hérodote,à Thucydide, à Xénophon. La France, de son côté, n'aurait pas eu (on peut au moins en douter aussi un troisième siècle à inscrire dans les annales du monde après ceux de Périclès et d'Auguste, si les Corneille, les Racine, les La Fontaine, les Desprèaux, les Rossuct, les Fénelon, les La Bruyère n'avaient pu protiter des leçons des grands maîtres d'Athènes et de Rome.

Quoi qu'il en soit, il suffit d'avoir nommé simplement ces hommes pour montrer de suite et sans longs discours que la grande illustration de l'esprit humain est là, et qu'il n'y a pas i\ s'insurger contre une telle gloire.

Les hommes illustres dont je viens de citer les noms sont évidemment les sommités, les princes, comme les a appelés Cicéron : patrkii^ et leur gloire assise sur l'admiration des siècles, ne périra jamais. Ceux qui viennent au-dessous d'eux sont plus ou moins la foule, plebs, une moins bonne compagnie.

Je ne crains pas de dire qu'après les hommes inspirés du ciel pour enseigner les choses de l'ordre surnaturel, ces grands esprits viennent immédiatement. Il no faut pas craindre de dire que c'e^t de Dieu même que leur venaient leurs grands dons, et ce qu'on pourrait appeler l'inspiration naturelle du génie,. pour jeter la lumière sur les choses

de la nature, comme les prophètes et les apôtres ont été d'une inspiration surnaturelle, pour annoncer les vériiés de la grAce. C'est là le trésor de la terre après la Bible, qui est le trésor du ciel ; c'est ce que nous avons de plus précieux parmi les richesses de l'esprit humain.

Il y a d'ailleurs de celte royauté intellectuelle, incontestable, une raison qu'il importe de bien comprendre, et qui vous expliquera, mon cher ami, ma prédilection pour une littérature qui est vraiment la source du beau et l'école du goût. Cette raison, elle est dans une théorie littéraire que j'ai exposée au second volume de cet ouvrage, et que je vais simplement rappeler.

Le génie, ai-je dit, est moins une faculté à part, dans l'homme, qu'une harmonie, un équilibre des facultés, à un certain degré d'élévation et de force. Mais, quelle que soit la faculté qui domine les autres, et fait la spécialité du génie, ce qui en est le fond, l'élément premier et essentiel, c'est la raison. Et cela est vrai du génie littéraire comme de tous les autres génies.

Il y a en nous trois facultés littéraires principales: la raison % l'imagination, la sensibilité^ et une quatrième qui est au service des trois premières : la mémoire.

Le point capital â comprendre ici, et que l'école novatrice a méconnu, c'est que la faculté qui doit tout dominer, tout régler, tout gouverner, dans les lettres comme partout, ce n'est pas l'imagination ni la sensibilité, si brillantes et si généreuses qu'elles soient : c'est la raison.

La raison, voilà la faculté maîtresse dans l'homme: c'est elle qui est la vérité, la lumière, le soutien, le guide de toutes les autres facultés.

Non pas la raison froide, pauvre et nue, étroite, timide, rigide; mais la raison juste, forte, large et lumineuse; la raison, c'est-à-dire le rectè sapere des anciens, le sens, le jugement, l'intelligence. C'est cette raison qui est incontes-

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