‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 4 sur 107 · LETTRE II. — CONSEILS PRATIQUES · texte numérisé non relu

LETTRE II. — CONSEILS PRATIQUES

2° Mais ce que je conseille sans hésiter tout d'abord, et à tous sans exception, et ce qui n'est pas d'un grand travail, et ce qui serait d'un immense profit, c'est de revoir ce qu'on a dtsjà vu, c'est de reprendre ce qu'on a su, c'est de poursuivre ce qu'on a commencé. Vous avez passé de longues années à étudier les langues anciennes ou modernes, l'histoire, la géographie, les sciences. — Hélas! peu de temps a suffi pour emporter une partie de ce que vous aviez laborieusement appris. On oublie si vite les faits, les détails, la pure science! La vérité est que tout cela s'efface et se perd; il n'y a qu'une chose qui reste, le talent, la force acquise par l'étude; le goiAt, le style, la grande forme littéraire. — Eh bien! je ne voudrais pas qu'on laissât rien perdre ainsi de ce qu'on a possédé; je voudrais qu'on commençât par reprendre, d'un point de vue supérieur, les études auxquelles on s'est déjà livré. « Avez-vous fait vos humanités? dirai-je à un jeune homme qui veut entrer dans la voie du travail mile. Eh bien! revenez-y : moins difficile que vous ne croyez sera cette seconde étude; et avec combien de fruit et de charme les retrouverez-vous, ces anciens auteurs, ces illustres génies; et combien de choses que vous n'y aviez jamais soupçonnées peut-être, vous y admirerez, y revenant éclairé, mûri par l'Age, les étudiant, non plus par fragments, mais dans leur ensemble, en homme, non plus en enfant! »

De tous les conseils que je me propose d'offrir ici, celuici est peut-être le plus utile tout h la fois et le plus facile à suivre. A lui seul, ce conseil suffirait pour atteindre en grande partie le but que je propose, pour occuper avec honneur et profit les loisirs d'un homme du monde, et lui donner une distinction d'esprit peu commune assurément.

3° J'ajouterai aussi un conseil d'une utilité capitale pour quiconque veut ordonner sa vie dans un travail sérieux, et

faire des études qui lui profitent : c'est qu'il faut, avant tout, savoir lire; chose plus rare qu'on ne pense : savoir lire, c'est-à-dire faire que la lecture soit une étude utile et agréable : lire en l'air, ce n'est rien ; lire attentivement, voilà ce qui seul mène à quelque chose; lire, et non -seulement lire ce qu'il faut, et le lire avec suite, jusqu'au bout, finir un livre quand on l'a commencé; mais encore lire doucement, sans précipitation, se nourrissant de sa lecture : lia ut quod Légèreté in succum sanguinemque mum convertisse videretur^ dit un ancien.

La vraie lecture, la voilà : c'est celle qui fait passer pour ainsi dire les choses dans notre substance.

Mais pour cela il faut réfléchir en lisant, et toujours résumer sa lecture, s'en rendre un compte exact, de telle sorte qu'après avoir lu un livre, on le possède; et par conséquent, il faut lire la flumk a la main, habitude souveraine; noter, rédiger, pour les préciser et les fixer, ses réflexions : autrement, tout est vague et s'évanouit.

Et aussi faire des extraits qu'on retrouve au besoin.

Voilà ce que j'entends par savoir lire, et voilà ce qui n'est pas commun. Comme le disait M. de Talleyrand, on aime mieux lire paresseusement qu'écrire, admirer en quelque sorte passivement le vrai, le beau, le grand, que réagir sur sa lecture, y appliquer énergiquement son esprit, apprécier ce qu'on a lu, s'en rendre maître par un jugement ferme et définitif. — Rien de plus contraire au développement de l'intelligence qu'une telle disposition.

C'est par l'activité et la réaction qu'on profite, et qu'on fortifie son esprit. Autrement, il demeure lâche et paresseux, et reste pauvre, quelle que soit sa richesse apparente.

En un mot, on est riche que de ce qu'on possède, et on ne possède intellectuellement que ce qu'on a résumé par écrit, défini, recueilli, et par là même classé et rangé dans ga tète avec un jugement qui l'a fait gien.

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