HUITIÈME LETTRE
Conseils pratiques sur la manière de conduire et de mettre a
profit ses études littéraires.
Mon cher ami,
Je me suis un peu laissé entraîner à mon émotion dans ma dernière lettre, et il faut bien convenir que ce n'était pas sans motif : il est difficile de parler froidement de choses dont les conséquences, si graves par elles-mêmes, sont aggravées encore par les illusions qu'on se fait sur ce point. Je serai aujourd'hui moins ému : le sujet de cette lettre, d'ailleurs, invite de lui-même au calme et li l'apaisement.
Dans mes lettres précédentes, je vous ai indiqué quels
• QuiotMeo.
sont, dans les liaératures anciennes et dans les littératures modernes, les génies el les chefs-d'œuvre dont l'étude vous offrirait, en dehors de la littérature du mauvais goût et do la littérature corruptrice, un emploi aussi agréable qu'utile île vos loisirs.
Vous en tombez d'accord, et vous m'écrivez : t J'en conviens, il est vraiment impossible de se résigner à ignorer Je telles choses, et honteux de dire, devant de telles œuvres, qu'on ne sait à quoi occuper son esprit. Mais, ajoutez-vous, voici un nouvel embarras : comment étudier tout cela9 C'est immense! c'est à s'y perdre! Vous m'avez promis un plan, un ordre pour ces éludes; et voici que, par toutes ces indications d'auteurs anciens et modernes, je me trouve jeté comme dans un océan. Comment s'y prendre? par où commencer? Quels auteurs étudier d'abord, et comment étudier? B
C'est à ces justes questions que je vais essayer de faire droit, en vous indiquant quelques méthodes entre beaucoup d'autres, quelques procédés d'étude plus ou moins larges, et en y ajoutant, sur la conduite de votre travail, quelques conseils pratiques d'une utilité certaine.
J'ai dit d'abord, et je répète qu'il faut commencer parfaire son choix et arrêter son plan. Ce choix et ce plan devraient même être faits pour plusieurs années, car on a du temps devant soi quand on est jeune comme vous l'êtes : et c'est là sans contredit le meilleur, si on a la persévérance de suivre et d'exécuter, année par année, ce qu'on a résolu. Mais au moins faut-il, chaque année, dés le commencement, arrêter son cadre d'études pour l'année tout entière, et dire : « Cette année, j'étudierai ceci, je lirai cela; » le dire et le faire.
Ce plan pourrait être conçu de diverses manières, selon
les goûts, les aptitudes, le courage que l'on a, et le degré de culture intellectuelle où l'on est déjà parvenu.
On peut, par exemple, pour commencer, n'étudier d'abord, mais a fond, qu'un seul beau et grand livre; — - plus tard, étudier l'œuvre entière d'un grand génie, l'ensemble de ses écrits; — puis, étendant ses lectures, on arriverait à étudier quelqu'un des principaux genres littéraires, l'éloquence par exemple, ou la tragédie, comparant entre eux les grands orateurs ou les grands tragiques de l'antiquité et des temps modernes; - ou bien encore on étudierait à fond, dans les plus illustres auteurs qui le représentent, un des quatre grands siècles que comptent les Lettres; — enfin, si l'on pouvait élever ses travaux jusque-là, une étude du plus haut intérêt serait de prendre une littérature à toutes les époques de son histoire; et même ensuite, si on en avait le temps et l'ardeur, de faire une élude comparée des diverses littératures des divers pays : — voilà, mon cher ami, autant de méthodes diverses entre lesquelles on peut choisir.
i° Donc, un premier génie de travail restreint, et par lequel on peut très-bien commencer, pour s'élever ensuite. Si on en a l'attrait, à des études plus larges, le voici.
Vous craignez que les grandes études d'ensemble n'exigent un temps, une suite, une application, dont vous n'êtes pas encore capable? Eh bien ! ne prenez d'abord qu'un seul ouvrage, mais de premier ordre, et étudiez-le à fond : le Discours sur L'Histoire universelle de fiossnct, par exemple; la Grandeur el Décadence des Romain* de Montesquieu ; les Caractères de La Bruyère; le Télémaaue do Fénolon ; 1(3 Pape ou les Soirées de M. de Maistre; le Traité et les différents écrits de M. de Donald sur le Divorce. Ce conseil, si facile à suivre, serait en même temps le limeo virum uniUê Ubrl des anciens, et ce n'est pas peu dire. Etudiez, dis-je, un ouvrage à fond ; car, quelque méthode qu'on adopte, il ne faut pas d'études superficielles; quoi qu'on étudia, il faut
LFTTRF VU!, — CONM'ITI* DES ÉTUDES LtTTÉlt UUKS. I C 3
qu'on l'approfondisse et qu'on le possède : cela seul donne une valeur el une puissance réelle à l'esprit. Mon avis est tout à fait qu'on applique aux éludes cet axiome d'une vérité universelle : Qui trop embrasse mal Mreint.
Cet ouvrage étudié et su a fond, vous passerez à un autre, jusqu'à ce que vous soyez capable des études d'ensemble, qui ne tarderont pas a vous solliciter, à vous saisir, h vous entraîner malgré vous : heureuse violence! Kn attendant, une étude plus circonscrite se fera plus facilement ; et, qu'on ue s'y trompe pas, l'intérêt n'en sera pas médiocre, car pour peu que celte étude soit profonde, bientôt elle s'étend et s'Agrandit Une question, disait M. de Maistre, tient à mille antres, et un sujet unique, pour peu qu'on le pénétre, ouvre îles perspectives et des horizons qui s'appellent les uns les mitres. Je ne sais si les études superficielles offrent plus de séduction; mais un travail a fond, si particulier qu'il soit, est sans contredit plus puissant, et seul efficace pour fortifier l'esprit et féconder le talent.
i* Ce premier travail accompli, voulez-vous vous élever a une élude moins restreinte, et toutefois, sans être immense, d une étonnante utilité ? Prenez simplement un auteur, un seul, mais un grand génie, Platon, Tacite, Fénelon, Bossuet, par exemple ; ou dans des temps plus voisins de nous, M. de Maistre, un des écrivains modernes dont les œuvres, par l'unité générale de la pensée, du sentiment, du but, ont le plus d'ensemble, et se répondent le mieux les unes aux autres ; et mettez-vous a en faire une étude complète, selon les procédés de la critique moderne : le replaçant dans son siècle, vous enquéranta fond de sa biographie, recherchant comment, sous quelle influence son génie s'est formé, quelle a été l'occasion, le but, la date de chacun de ses ouvrages: je dis la date, car rien n'est moins indifférent, notamment pour les écrivains français, aux époques où la langue se formait, pour Awyol, pour Bossuet, par exemple. Entrez
ensuite à fond dans l'examen de chaque écrit, pour en découvrir ridée mère, le plan. L'exécution, tout l'ensemble et tous les détails, voir pour ainsi dire l'ouvrage naître et se former dans la pensée de son auteur, surprendre l'inspiration à l'œuvre, saisir comme par une vivante expérience les vrais procédés du grand art de composer et d'écrire. Cherchez surtout à découvrir, dans l'homme de génie dont vous faites votre étude, le lien secret de toutes ses œuvres et l'unité intime de sa pensée : c'est ainsi que vous parviendrez à sentir vive et profonde en vous l'impression du beau, à élever votre âme, à fortifier votre talent, à épurer votre goût. Une telle étude, à la fois circonscrite et approfondie, serait assurément très-utile.
Et, je le demande : qui est-ce qui ne peut pas entreprendre une telle étude? Ce n'est là, évidemment, qu'une question de bonne volonté et de temps; car qui ne peut se procurer et avoir dans sa bibliothèque un de ces grands écrivains ? Il n'y a que les esprits légers et paresseux qui puissent se récrier ici et se déclarer incapables. Mais quand un homme aurait ainsi étudié à fond Bossuet ou Fénelon, par exemple, Cicéron ou saint Augustin, ne sentez-vous pas quelles lumières il aurait acquises, quelles forces, quelles armes il aurait données à son esprit?
Et veuillez remarquer que l'étude suivie, persévérante, approfondie, d'un grand génie, n'empêche pas qu'on ne lise et qu'on n'étudie en même temps, dans la mesure qui conviendra, autre chose. En conseillant une telle étude, j'entends qu'elle soit, pendant le temps qu'il faudra, non l'étude unique, exclusive, mais l'étude principale, constante, toujours là sous les yeux, qu'on n'interrompra un moment que pour la reprendre ensuite, jusqu'à ce qu'elle soit achevée. Je dis qu'une telle élude est possible à tous, agréable, attachante et féconde : notre temps en a vu beaucoup de ce genre.
LETTRE VIII. - CONDUITE I»FS I TUDFS LITTÉRAIRE5. !0">
On pourrait encore ne lire, dans un grand génie qui a écrit dans plusieurs genres, que les ouvrages qui se rapportent au genre qu'on étudie soi-même plus spécialement. Voilà Cicéron, par exemple, grand rhéteur, grand orateur, grand philosophe, grand écrivain épistolaire. On pourrait n'étudier que ses œuvres de rhétorique, ou ses discours, ou ses traités philosophiques, ou ses lettres. Mais avant celte étude partielle, il serait bon de lire dans l'édition de M. Lcclerc, par exemple, la Vie de Cicéron par Plutarque, l'histoire littéraire de Cicéron par l'éditeur lui-même, puis les chapitres de Bossuet, Discours sur L'histoire universelle, et de Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, qui remettraient sous les yeux l'histoire générale du siècle de Cicéron ; après cela, les sommaires mis en tête des œuvres qu'on veut étudier ; et enfin, ces œuvres mêmes.
De môme pour saint Augustin, lisez telle ou telle partie que vous voudrez de ses œuvres, soit les Confessions et les Soliloques, soit, si vous avez ce courage, la Cité de Dieu, soit quelques-uns de ses traités philosophiques, mais en ayant sous les yeux son histoire par M. Poujoulat, et V Étude philosophique sur ses œuvres par M. Nourrisson. — Voilà des exemples d'études restreintes, mais très-étendues encore et très-fécondes.
3° Voici maintenant un travail plus étendu que le précédent, mais facile néanmoins, Irès-intéressant et très-fructueux. Ce serait de choisir pour objet de vos études toute une école d'écrivains, ou un grand genre littéraire, l'épopée, par exemple, ou la tragédie, ou l'éloquence, et puis lire successivement, et en les comparant entre eux, les grands poètes épiques ou tragiques, ou les grands orateurs des grands siècles et des grandes nations. Quand vous ne feriez que celle part à vos études littéraires, assurément elle serait belle, et pourrait fournir longtemps à votre âme, à votre esprit, à votre style, de solides aliments.
Vous donc qui dites que vous n'avez rien h faire, eh bien î lisez par exemple les quatre ou cinq grandes épopées qu'à produites l'esprit humain : Ylliade, l'Odyssée, Y Enéide, la Divine Comédie, le Paradis perdu, la Jérusalem délivrée. Lisez cela dans une année, la plume à la main, avec réflexion, comme je dirai tout à l'heure qu'il faut lire, et à l'aide des critiques et des historiens qui pourront vous faciliter l'étude de ces poèmes. Est-ce que cela n'en vaut pas grandement la peine? est-ce que ce serait sans charme?
Ou bien prenez les trois grands tragiques grecs, Eschyle, Sophocle, Euripide ; lisez les chefs-d'œuvre qui nous restent de ces grands poètes, et comparez-les ; et si vous voulez pousser plus loin cette étude d'un grand art, après avoir étudié l'art tragique des Grecs, étudiez l'art des modernes : d'abord notre tragédie française, fille de cette tragédie grecque, puis, dans les plus belles œuvres de Shakespeare et de Schiller, la tragédie anglaise et la tragédie allemande, si différentes de la nôtre et de celle des Grecs. Comparez ces diverses scènes, ces divers arts, toutes ces situations, tous ces caractères, et cherchez à reconnaître, sous des faits, des costumes et des langages si variés, l'éternelle unité et l'inépuisable richesse de l'âme humaine. Est-ce que vous n'aurez rien appris? Est-ce que vous aurez mal employé vos loisirs?
De môme si, pendant un certain temps, vous vous mettiez à lire les principaux chefs-d'œuvre oratoires de Dèmosthènes, de Cicéron, de saint Chrysostome et de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon, auriez-vous perdu votre temps?
Je conseille fortement les études comparées. 11 y a toujours un grand attrait dans les parallèles. Je sais qu'en histoire ils peuvent être quelquefois forcés, et que l'ingénieux Plutarque, par exemple, s'eet un peu joué dans ses rapprochements. Mais en littérature, en critique, c'est autre chose, et on ne peut que trouver un profit et un charme de plus
LETTRE Vil!. — CONDUITE DES ÉTUDES LITTÉRAIRES. \01
dans de telles études. Que si vous n'avez pas le courage de comparer de si grandes œuvres, choisis* z et conipan z des morceaux, des pages détachées ; par exemple : le Tarlare et les Champs-Elysées dans Homère, XI" chant de VOdyssèe ; et dans Virgile, le VIe livre de {'Enéide ;et flans Féuelon, les livres XVlll-XIX du Téîémaque; — ou bien la touchante dépréeation de Philoctète à Néoptolôme, dans Sophocle et dans Fénelon, autre parallèle; — la péroraison de Bossuct [Oraison funèbre du prince de Condé) et celle de saint Grégoire de Nazianze [Oraison funèbre de suint Basile), etc., etc.
4° Quelque chose de plus grand que ce (pie je viens d'indiquer, et néanmoins de très-précis et de très-circonserit dans son étendue, ce serait, mon cher ami, de se proposer, pendant plus ou moins de temps, selon ses loisirs, l'étude d'un grand siècle littéraire, soit le siècle de Périclès, j^oit le siècle d'Auguste, soit celui de Louis XIV ; ayant soin toutefois de lire, pour se faire une idée d'ensemble, au moins une histoire abrégée de toute la littérature dont on n'étudierait qu'une époque ; car je n'admets guère, pour ma part, qu'on puisse étudier utilement une partie d'un tout quelconque, sans avoir une connaissance au moins sommaire du tout, de ce qui précède et de ce qui suit la partie dont on s'occupe. Une époque littéraire étant donc choisie, eh bien! qu'on lise et qu'on étudie successivement les plus illustres auteurs de ce temps, dans les différents genres de littérature.
Vous voulez, par exemple, entrer en commerce avec les grands esprits de la belle époque du génie grec. Eh bien ! je vous conseillerai de commencer d'abord par les poètes : Eschyle, Sophocle, Euripide, Pindare, vous aidant dans ces lectures de VÈssai sur les tragiques grecs, de M. Patin, et du beau volume de M. Villemaiu sur Pindare. Ce serait déjà là une lecture du plus huit intérêt.
Voulez-vous aller plus loin dans ces lectures? Prenez, rnsuiie- les historiens : Hérodote, Thucydide, Xénophon.
Et cola fait, il vous reste encore les œuvres de Platon et d'Aristote, où vous pouvez à votre gré choibir tel dialogue ou tel traité de premier ordre.
Est-ce aux écrivains du siècle d'Auguste que vous auriez résolu de consacrer vqs loisirs? Vous pouvez de môme lire d'abord Virgile, Horace, Ovide; prenez ensuite, si les historiens et les philosophes de Home vous agréent, Sallustc, César, Tite-Live, Tacite, Cicéron ; puis les deux Pline et les deux Sénèque.
Ou bien est-ce le grand siècle de Louis XIV que vous voudriez étudier et connaître, et la belle langue française de ce temps-là? Oh ! voilà assurément une grande, noble et féconde étude à essayer î Certes, ici, les grands écrivains abondent. Vous pouvez lire d'abord Corneille et llacine, Boileau,La Fontaine. Pour cette étude, la partie du lycée de La Harpe, qui se rapporte à ces auteurs, vous serait fort utile, ainsi que le cours de littérature de M. Saint-Marc Girardin, et aussi celui de Frédéric Schlegcl. — Vous avez surtout dons Bossuet et Fénelon, dans Bourdaioue et Massillon, la plus riche source de lectures et d'études. Pour l'étude de Bossuet et de Fénelon, des secours très-précieux sont la vie de ces deux grands hommes, par le cardinal de Beausset,et [Histoire littéraire de Fénelon, par M. Gosselin. Prenez après cela les Pensées de Pascal, La Hochcfoucault, La Bruyère. — Vous avez enfin Mmc de Sévigné et Mmc de Maintenon. Voilà donc encore un autre et très-beau plan que vous pouvez vous faire, une autre et très intéressante manière d'étudier.
Croyez-vous, mon ami, qu'un jeune homme, qu'un homme de loisir qui se dirait : « 11 faut que j'arrive à connaître à fond la littérature du xvnc siècle; et pour cela je vais, cette année ou en deux ans, lire d'abord une bonne histoire de ce grand règne ; puis lire les grands poètes de ce temps-là, puis les grands prosateurs, historiens, philosophes, ora-
leurs; » qui le diraii et qui le ferait, croyez-vous que cet homme ferait là une œuvre vaine, et n'arriverait pas bientôt par là à une grande culture d'esprit? Et toutefois, qui empêche de faire cela? Pourquoi si peu, si peu le font-ils? N'a-t-on pas tout le xvue siècle sous la main dans toutes les bibliothèques? Ce qui manque, ce ne sont ni les livres, ni les hommes de génie, ni les grands maîtres; ce sont les disciples, les disciples sincères, appliqués, laborieux.
5e Enfin, voici une autre méthode d'études, mais grande, vaste, complète, qui ne peut convenir, évidemment, à la généralité des esprits, mais que je conseille, pour ma part, sans hésiter, aux esprits laborieux et courageux, aux véritables hommes d'étude. Ce serait de prendre une littérature, la littérature française, par exemple, ou la littérature anglaise, si on sait l'anglais, ou une des littératures anciennes, et de l'étudier successivement à toutes les époques de son histoire, et selon la grande méthode critique, c'est-à-dire en s'aidant, pour l'intelligence de chaque auteur, de tous les renseignements biographiques, historiques, philologiques, littéraires; en ne lisant toutefois, cela est toujours sousentendu, que les grands et bons auteurs, ceux qui reDrésentent dignement une époque. Oui, c'est là, sans contredit, une grande et belle étude, un travail plein de charme; c'est suivre tout le progrès et tout le développement du génie d'une nation ; c'est se donner le plaisir de connaître tout ce qu'un peuple, une civilisation a produit de plus élevé etde plus beau ; et je n'hésite pas à dire qu'un homme qui ferait ce travail, comme il peut et devrait être fait, avec quelque profondeur, donnerait par cela seul à son esprit une étendue, une élévation et une force rares, — et un homme qui aurait fait un tel travail serait digne assurément de voir s'ouvrir devant lui les portes de l'institut.
Voilà donc, mon cher ami, quelques plans et quelques choix d'études qu'on peut faire entre beaucoup d'autres. h. É., m. 7
L'important est de choisir, de bien choisir, de ne pas rester incertain, indécis, oscillant, sans savoir que faire; puis, le choix fait, de se mettre à l'œuvre. — Maintenant, comment étudier ce qu'on aura choisi, et h quels travaux personnels s'exercer, pour parvenir à tirer profit de ses lectures et de ses études ?
Je vais essayer encore d'être aussi précis, positif et pratique que possible.
4° Quoi qu'on étudie, quoi qu'on lise, il est absolument nécessaire de ne pas s'arrêter en route, de finir ce qu'os a commencé, d'aller jusqu'au bout, du commencement à la fin. Lire autrement, passer d'un livre à un autre, ou ne faire que parcourir un livre, c'est une manière infaillible de perdre son temps.
Bossuet était de cet avis, et il le mettait en pratique dans l'éducation du Dauphin :
« Nous n'avons pas jugé à propos de lui faire lire ses au- « teurs par parcelles, c'est-à-dire de prendre un livre de « Y Enéide ou de César séparé des autres. Nous lui avons fait « lire chaque ouvrage en entier, de suite et comme tout « d'une haleine, afin qu'il s'accoutumât peu à peu, non à « considérer seulement chaque chose en particulier, mais à « découvrir tout d'une vue et dans l'ensemble, avec le but « principal d'un ouvrage et l'enchaînement de toutes ses « parties, étant certain que chaque endroit ne peut s'en- « tendre clairement et ne parait avec toute sa beauté qu'aux « regards de celui qui a considéré tout l'ouvrage, et en a « pris tout le dessein et toute l'idée. » (Bossuet, De lnstit. Delphini.)
2° Lire, ce n'est rien, je ne saurais trop le redire : mue avec réflexion, c'est-à-dire étudier ce qu'on lit, s'en rendre
compte, cela seul est un travail utile, et offre un réel intérêt, un profit sérieux. Pour cela, il est capital de bien voir le fond des choses dans ce qu'on lit, de le résumer, de l'analyser, d'en bien posséder l'ensemble et les détails, et enfin d'en porter un jugement. Il faut, en un mot, quand on a lu un ouvrage, le savoir. Pour cela, il importe de prendre des kotbs en lisant, et quand la lecture est achevée, de résumer et de rédiger son jugement.
Ainsi, quel est le but, la pensée fondamentale d'un discours, d'un plaidoyer, d'un poCmc ou d'un drame? Vaction marcbe-t-elle? Les preuves sont-elles solides? VinténH se soutient-il? Les incidents se rapportent-ils à l'objet, au but principal? Les épisodes ont-ils de l'intérêt et de l'à-propos ? Que penser des divers personnage i, des caractères, des fictions poétiques, du style, etc. ? Voilà ce qu'il faut se demander et à quoi il faut savoir répondre avec justesse et certitude. Quelle que soit l'œuvre à critiquer, à analyser, on doit se faire, avec les modifications convenables, des questions analogues. En un mot, il faut toujours résumer une étude dans un jugement, et formuler par écrit ce jugement.
Cet esprit d'analyse est une habitude souveraine à acquérir : autrement, tout glisse dans l'esprit, comme de Peau dans un crible. Et cette habitude s'applique à tout, nonseulement à la lecture d'un grand ouvrage, mais à un discours, mais, j'irai jusque-là, à un article de revue, à une polémique de journal. — Il y a des gens qui se laissent absolument mener par leur journal, et qui sont même toujours de l'avis du dernier article qu'ils ont lu, comme ce personnage qui, après avoir entendu un avocat, disait : t En vérité, celui-ci a raison ; » et après avoir entendu l'autre avocat : * En vérité, celui-là n'a pas tort. » Il est de fait qu'il y a une foule de gens qui en sont là. — Eh bien ! je dis qu'il faudrait appliquer aussi l'esprit d'analyse, de réflexion et de jugement, h la polémique des journaux, —
Ht LETTRES A UN HOMME DU MONDE.
car ceux qui ne lisent rien lisent au moins les journaux, — quand la polémique en vaut la peine. Voilà une question grave, qui préoccupe tous les esprits, sur laquelle les journaux discutent avec ardeur; par exemple, en économie politique, la question du libre Échange ; en politique, la question des Duchés; dans un autre ordre de choses, l'Instruction primaire gratuite et obligatoire. Eh bien! les vaines paroles mises à part, quels sont les vrais arguments pour et contre? Résumez-les, par 4°, 2°, 3°, avec la rigueur scientifique de saint Thomas, et ensuite discutez-les: vous aurez bientôt analysé et jugé une polémique, et vous aurez une opinion personnelle, au lieu d'être mené. Seulement, vous aurez souvent lieu d'être effrayé de la quantité d'inepties et de mensonges qui se débitent chaque jour et sont acceptés dans notre pays et dans tout pays. Et même quand vous ne faites que lire les articles détachés que chaque jour apporte, pour que cette lecture ne soit pas vaine et ait une utilité, ayez à la main, en lisant, un crayon rouge ou bleu, et notez, au passage, ce qui vous trappe. En un mot, il est capital d'accoutumer son esprit à ne glisser légèrement sur rien de ce qui mérite une réflexion.
3° Ce résumé, quoique sommaire, doit néanmoins être complet, et ne rien omettre d'important. S'attacher avant tout aux pensées fondamentales, aux idées mères, à ce qui est le vrai plan d'un livre, d'un discours, d'un poème, d'un drame ; descendre de là aux idées particulières, aux détails, aux épisodes; et enfin au style, qui pénètre et soutient tout; voilà ce à quoi il faut tout d'abord, et quoi qu'il en coûte, accoutumer son esprit, quand on se remet aux études. Cela demande d'abord un effort : facilement l'esprit se répand dans une lecture; il a plus de peine à se replier sur luimême pour la réflexion. Mais co travail, je Tai dit, est indispensable, et en cela comme en tout le reste, l'habitude facilite tout. On en vient même bientôt, quand on s'est plié
quelque temps à celte salutaire discipline, à une singulière facilité d'analyse ; et c'est alors une puissance terrible contre les œuvres médiocres, qui ne supportent guère cette épreuve, et aussi une force admirable pour l'esprit qui a su s'en munir.
4° J'ajoute un conseil capital, relatif à la bibliothèque. 11 faut se faire, avec le plus extrême soin, sa bibliothèque ; non pas immense, mais en rapport avec le plan d'études qu'on a adopté; avoir là non-seulement les livres qu'on étudie, mais aussi ceux qui peuvent vous aider dans vos éludes et vos recherches : de bonnes grammaires, de bons dictionnaires, grecs, latins, français, italiens, allemands, anglais.
On dit qu'il suffit de regarder une bibliothèque pour connaître un homme; cela est vrai, comme aussi il suffit de voir ce qui supplée, dans son cabinet, à une bibliothèque, pour le juger.
J'avoue que je ne puis, sans estime et môme sans respect, voir un jeune homme, dans sa chambre de travail, entouré de bons livres, d'ouvrages sérieux et utiles, et qui ne sont pas là devant lui comme des meubles vains, pour le seul ornement du lieu, mais comme les amis et les compagnons de sa retraite, et les nobles instruments de ses études.
Mais par contre, que penser, lorsqu'entrant chez un autre jeune homme, on ne voit, appendus aux murs, au lieu de livres, que des cannes, que des pipes plus ou moins gracieuses ou grotesques, que des fouets, des cravaches, cors de chasse, cornes de cerf ou autre gibier, que des instruments de vénerie, de courses ou de vain divertissement, avec un journal, et quel journal ! sur une table, puis le dernier mélodrame ou le dernier roman ? Malgré moi, devant cette ornementation, cette élégance abaissée, et ce genre de vie, les paroles du fabuliste me reviennent à la mémoire:
m LETTRES A UN HOMME DU MONDE.
Pulchrum caput, cerebrum non habet! Ce sanctuaire est digne de celui qui l'habite '.
5° Ce que je viens de demander plus haut, c'est le travail personnel qu'il faut faire sur ses lectures. Mais il y a d'autres travaux, infiniment utiles, qu'il est nécessaire de faire aussi, à V occasion et au moyen de ses lectures, pour en tirer un sérieux profit.
J'ai parlé de la traduction et des extraits; je n'y reviens pas ici : vous en avez reconnu la nécessité. Mais je veux dire aussi quelque chose sur un point capital, la Composition. De môme que je conseille à tout le monde de lire et d'étudier, je conseille aussi à tout le monde d'écrire. Vous vous récriez ? Mais entendons-nous ; comprenez-moi bien.
Je n'entends pas, en disant ceci, faire de chacun un auteur, et ce que je dis ne signifie pas : « Ecrivez pour le public. » Mais il est nécessaire au moins que chacun écrive et compose pour soi-même. C'est le travail de la composition qui donne le plus d'activité et de fécondité à l'esprit ; c'est aussi en écrivant qu'on apprend le mieux à parler.
Mais il est capital de bien entendre ce conseil. Le travail de la composition, comme celui de la lecture, ne sera rien, ou ne sera qu'une effusion stérile, s'il n'est pas bien conduit et bien gouverné.
Pour composer utilement, que faut-il donc? Plusieurs conditions que je vais simplement exposer ici.
a. Il faut d'abord choisir un sujet de composition, vrai, simple naturel, qui soit pris dans un ordre de choses et de pensées où votre esprit entre facilement, qui aille à vos habitudes intellectuelles, à la trempe de votre caractère,
* Pas n'est pas besoin de redire ici que je n'entends nullement condamner la chasse, ni les chasseurs. Ce que je blâme, c'est la chasse devenant l'occupation dominante et le travail d'une vie, comme chez ceux dont parle Bossuet, d'après un ancien : Quorum venatus maximus lahor est.
qui vous intéresse et soit un besoin pour voire esprit ou pour votre vie ; car il ne faut pas écrire pour écrire : autrement, on écrit vainement.
Choisir un sujet, c'est la première chose à faire, et la première chose aussi qui arrête. Quand je dis à quelqu'un : « Pourquoi n'écrivez- vous pas ? la première chose qu'on me répond, c'est toujours celle-ci : t Mais qu'écrire? et sur quoi ? » comme d'autres répondent toujours : t Mais quoi lire?» Eh bien! veuillez, mon cher ami, écouter et noter ceci : Avant d'avoir commencé à étudier comme je vous le conseille, vous ne savez sur quoi écrire, vous n'avez pas de sujet ; mais quand vous aurez commencé à étudier, les sujets viendront d'eux-mêmes. Ce seront vos études mêmes qui vous les fourniront, ce seront vos réflexions, vos impressions. Ce seront aussi vos affaires ; oui, ce que vous faites dans le monde, l'action que vous exercez autour de vous. Et ce sont là les sujets utiles, les sujets qui sont dans le vrai, dans la réalité d'une situation, d'un besoin, d'un sentiment, et non pas des sujets vagues et en l'air.
b. Le sujet choisi, méditez-le : remplissez-en votre esprit; portez-le quelque temps dans votre pensée. Méditez-le, ou assis, et la tête dans vos mains, ou marchant à grands pas, selon que cela vous agréera. Puis notez ce qui vous vient à la pensée, ces idées, ces traits d'abord èpars et confus, qui s'ordonneront et s'éclaireront ensuite.
c. Cela fait, disposez ces éléments, c'est-à-dire faites un plan. Rangez toutes ces idées selon leur suite naturelle et logique, telles qu'elles s'appellent et s'engendrent les unes les autres ; n'écrivez rien avant d'avoir ainsi tracé votre marche et ordonné tout votre travail.
d. Le moment d'écrire venu, fermez votre porte, rigoureusement; assurez-vous une pleine liberté ; que personne ne vienne vous distraire. Mais pour que personne ne vienne, il n'y a qu'un moyen efficace et sûr : enfermez-vous. Le
clauso oslio de l'Evangile est essentiel pour le travail comme pour la prière.
e. Puis mettez-vous à votre table, à votre bureau; prenez votre papier, votre plume, et écrivez. Ecrivez, bien ou mal, sans vous inquiéter d'abord de la forme, vous y reviendrez ensuite ; mais commencez par écrire, pour vous mettre en haleine et amorcer pour ainsi dire votre esprit. Et combien de temps travailler ainsi ? Pas moins de trois heures. Il n'y a rien à faire de sérieux si on n'a pas au moins trois heures devant soi. La première heure, on fait peu de chose; les idées arrivent péniblement, lentement : on n'est pas encore entrain. La seconde heure, on commence à s'échauffer; les idées se pressent: c'est le flot. La troisième heure, c'est le torrent. Mais si vous ne donnez pas le temps au flot de monter, au torrent de déborder, je le répète, il n'y a rien à faire.
f. Quand vous avez fini un travail, laissez-le quelque temps reposer ; puis revenez-y après, l'esprit refroidi. Vous verrez ce qui manque, ce qui excède, les lacunes, les longueurs, les imperfections, les défauts: avant, vous ne le verriez pas. Alors, remettez vous de nouveau au travail ; recommencez tout, s'il le faut, si de nouveaux horizons s'ouvrent, si vous reconnaissez que le sujet n'a pas été bien saisi ou bien traité. N'ayez pas peur de vous corriger vousmême : ayez l'instinct et le besoin du mieux ; ne vous contentez pas de la première expression d'une pensée. Travaillez, travaillez encore ; le grand style est au prix du grand travail. C'est d'ailleurs le conseil des maîtres :
Travaillez lentement, quelque ordre qui \ous presse. Et ne vous piquez pas d une folle vitesse,
comme disait Boileau.
Nonumque prematur in annum.
comme l'avait dit Horace avant lui.
g. Et, quoi que vous écriviez, fût-ce même une simple note, évitez l'incorrection et la négligence ; soignez tout ce que vous écrivez, et gardez-vous, par conséquent, de ne jamais revenir sur un premier jet.
J'ai besoin de vous le dire, mon cher ami, et d'insister sur ce point. Quand on ne fait que méditer un sujet, les pensées et les sentiments peuvent se succéder rapidement, et même s'enchaîner dans l'esprit sans grand effort et sans travail; mais si Ton veut traduire ses impressions et écrire, c'est alors qu'un nouvel et plus sérieux effort d'esprit est nécessaire. Les paroles sont la peinture des sentiments et des idées, et plus la pensée a de profondeur, plus les sentiments ont de vivacité et de délicatesse, plus il faut d'étude et de soin pour leur conserver, dans l'expression et dans le style, les qualités originales dont ils sont doués ; la perfection même du modèle est une difficulté de plus pour le peintre et pour l'écrivain. Bossuet mettait quarante-trois jours à écrire une oraison funèbre de quinze pages, et Louis XIV lui-même respectait sa solitude et son travail pendant ce temps. Racine travaillait laborieusement ses vers. Raphaël n'improvisait point sur la toile les vierges dont le modèle résidait dans sa pensée. Il se pourrait donc qu'on se trompât étrangement lorsqu'on dit qu'il faut écrire avec rapidité, parce que les idées viennent avec abondance, et que l'on sent vivement. Le style dit d'inspiration sera presque toujours un style médiocre, et en voulant forcer la parole à suivre la pensée, on est souvent exposé à se contenter d'une expression incomplète et décolorée.
Le temps que réclame la parole pour se former et devenir le vêtement de la pensée n'est pas un temps perdu pour la pensée même. La pensée, pendant ce temps, se fortifie, s'éclaire. Si trop souvent, chez certains auteurs, des comparaisons parasites, des développements sans mesure, des périodes retentissantes d'harmonie, mais vides de sens, ar-
LETTRES A UN HOMâlB DU MONDE
rêtent le lecteur rebuté, c'est que ces écrivains confondent trop souvent la présomption d'un esprit incapable d'un travail sérieux et d'une réflexion profonde avec la véritable inspiration.
h. Et enfin , quand vous avez fait ce que vous pouvez faire, soumettbz votre travail a des juges compétents et amis, c'est-à-dire sincères, et profitez de leurs avis.
Voilà, mon ami, la méthode.
« Mais enfin, me direz-vous, à quoi bon se donner tant de peine pour écrire des choses qui ne verront jamais le jour? » Ceci est une question qui vous regarde, que je n'examine pas. Peut-être vous trompez-vous ; peut-être, après quelque temps d'un travail comme celui que je conseille, serez-vous plus en état que vous ne pensez d'écrire pour le public, pour les bons journaux du moins, pour les bonnes revues, si vous n'arrivez pas à faire de bons livres; et je crois qu'il en est ainsi pour beaucoup de gens à qui il n'a manqué, pour devenir des écrivains, que le travail. Mais enfin, à supposer même que vous n'écriviez jamais pour les autres, eh bien ! c'est pour vous que vous écrirez ; c'est vous, votre esprit, votre âme, toutes vos facultés, qui retireront un profit immédiat et certain de ce travail de composition, celui, je le répète , qui exerce et développe le plus l'intelligence, et qui apprend non-seulement à penser, mais à parler.
6° Or, et c'est par cette observation capitale que je termine tout ceci, n'est-ce pas un avantage pratique et immédiatement applicable à la vie, q*ue d'èlre en état de parler, de s'exprimer convenablement, éloquemment? Et voilà le but qu'il faut savoir donner à ses études littéraires : rien aussi n'est plus facile. Il y a des gens qui pensent que de telles études ne peuvent jamais être qu'un délassement, un agréable emploi des loisirs. Je suis dans une pensée toute contraire, et je vais m'expliquer.
J'ai écrit dans mon premier volume De la Haute éducation intellectuelle un chapitre que j'ai intitulé : De la Rhétorique utile, où j'ai essayé d'établir, à rencontre de prévention» spécieuses, comment les études de rhétorique bien conduites n'ont pas pour effet de former des rhéteurs ou des parleurs, mais peuvent servir à tout dans la vie. C'est la même pensée que j'exprime ici. Ce n'est pas un simple agrément de l'esprit, ou un pur intérêt de curiosité, ou une stérile et vaine habitude d'aligner des phrases, qu'un homme sérieux retirera de ses travaux littéraires : il y puisera, dans le développement toujours croissant de ses facultés, dans le talent de penser, de parler et d'écrire, une valeur personnelle, et c'est là ce qui est d'un usage quotidien dans le monde.
Et certes, pour que la culture large et forte de l'esprit trouve son utile et fréquente application, il n'est pas nécessaire d'occuper les hauts emplois d'un pays, d'être jeté dans les honneurs et les labeurs de la vie publique.
Dans sa province, dans sa vie, autour de soi, dans toutes ses relations sociales, sans cesse l'occasion se rencontre de mettre k profit les avantages que donnent la clarté, la justesse, la vivacité du raisonnement, la distinction du langage, la torce persuasive qui décide; toutes qualités que Ton doit aux Lettres. Et c'est par là que, dans la plus modeste existence ou dans la plus petite cité, on se rend utile à soi et aux autres, on reste à la hauteur de sa position, on se fait aimer et considérer. Non, ce ne sont pas les occasions qui manquent aux hommes : elles se présentent d'ellesmêmes, et h tous; seulement, il faut être en état d'en profiter; sinon, elles passent, comme tant d'autres choses qui se perdent chaque jour entre nos mains.
Je l'ai dit ailleurs, et je demande permission de le répéter ici :
On s'assemble, et on s'assemblera toujours pour tout en
France : pour les affaires, non-seulement de l'État, mais du déparlement, mais de la commune, mais de la paroisse, niais des bureaux de bienfaisance et des œuvres de charité, mais des grandes entreprises commerciales, agricoles et industrielles, conseils de grande et moyenne administration, soit pour les chemins de fer, soit pour les diverses branches de l'industrie et du commerce, conseils académiques, conseils départementaux, conseils de déîéguéseantonaux pour l'instruction publique, etc., etc.
Dans ces innombrables assemblées, grandes et petites, il y a des discours, il y a des rapports à faire; il y a un auditoire à éclairer, h convaincre, à persuader.
Il y a des esprits présomptueux, des cspi ils de travers, quelquefois de méchants esprits, à qui il faut enlever l'influence pour la rendre à la vérité et au bon sens.
Mais pour réussir en tout cela, il faut parler etbien parler.
Il faut savoir dire : « Je veux ceci, et vousdevezle vouloir comme moi. Je le veux pour telle et telle raison. On objecte telle chose; maison se trompe, et voici l'erreur, le côté faux, etc. »
Eh bien! je souhaite voir dans toutes ces réunions, grandes ou petites, siéger des hommes capables de parler, de raisonner, de discuter convenablement sur une question, d'en préciser l'objet, d'y ramener au besoin, d'exposer leurs raisons et de les mettre dans tout leur jour; capables enfin de faire un rapport plus ou moins étendu, de récrire honorablement, et, malgré un contradicteur grossier ou habile, de faire triompher le bon droit, le bon sens, l'utilité vraie, le vrai principe.
En un mot, dans un siècle où tout le monde parle de tout sans y être préparé par un sérieux travail, eh bien ! eu attendant qu'on veuille se taire, il faut au moins que les honnêtes gens apprennent h bien parler; chez une nation où il y a 40,000 conseils municipaux, et dans chaque village
au moins un conseiller municipal qui aspire à la réputation d'orateur et veut gouverner la commune, y compris l'Eglise, Pécoleet le château, il importe plus que jamais qu'un honnête homme bien élevé et instruit sache s'exprimer convenablement sur chaque chose. Il est désirable qu'il se trouve là un homme désintéressé, de bon sens, et capable, qui empêche le brouillon du pays de prendre le haut bout de la conversation et de tout enchaîner, contre les intérêts des familles et de la commune.
C'est sans cesse que de telles occasions se présentent dans la vie, et c'est ce que ne savent pas assez ceux qui disent : «A quoi bon des études solitaires, qui ne serviront jamais ni à moi ni à personne?» La vérité est qu'il n'y a peut-être pas un jour dans la vie où l'on ne puisse tirer parti de son instruction, de son talent, de sa valeur personnelle, si on a une valeur personnelle.
Mais, indépendamment des résultats donnés par l'étude au point de vue des relations avec les autres hommes, quel avantage ne trouve-t-on pas à se passionner pour des choses belles, vraies, grandes ? Et l'étude ne serait-elle pas une bonne chose, quand elle ne servirait qu'à captiver l'imagination et à distraire le cœur? De plus, et à un point de vue supérieur encore, je crois que toute élude faite dans un but élevé et dans le sentiment vif et sincère du vrai, du bien et du beau, amène la paix de l'âme, rend l'esprit plus religieux, et sert à la vie chrétienne elle-même.
Voilà donc, mon cher ami, pourquoi je désirerais tant voiries hommes de votre âge, et tous les hommes de loisirs s'occuper sérieusement d'études littéraires ; et voilà aussi sur ces études quelques conseils, entre beaucoup d'autres, qu'on pourrait donner : conseils simples et d'une application facile pour tout homme qui a du temps et de la bonne volonté, et qui sent le besoin de ne pas rompre avec ces études que l'antiquité a si bien nommées les Humanités, parce
qu'elles rendent plus homme, et que par elles seulement se conserve cette fleur d'urbanité et d'atticisnie qui fait les hommes cultivés et les peuples polis.
Vous comprenez maintenant, mon ami, pourquoi je me suis étendu comme je l'ai fait sur celte grande étude des Lettres.