NEUVIÈME LETTRE
La philosophie.
Mon cher ami,
Je voudrais aujourd'hui vous signaler un autre sujet d'études élevées, attachantes, très-possibles encore, nécessaires même, dans une certaine mesure, à un homme du monde qui ne veut pas rester médiocre, et désire se donner, par une culture intellectuelle sérieuse, une valeur et une portée. Je veux parler de la philosophie. Toutefois, je serai court dans cette première lettre, ayant déjà dans mon précédent volume traité ce sujet en dix chapitres que j'ose vous conseiller de relire, et dont je ne ferai guère que résumer ici les principaux points de vue.
S'il me paraît si important que les hommes du monde ne délaissent pas les études littéraires, j'estime bien plus essentiel encore qu'ils n'abandonnent point les études philosophiques, et n'en restent pas sur cette science aux notions superficielles que donne un cours élémentaire de philosophie, tel surtout qu'on le fait aujourd'hui parmi nous.
« Il faut rendre à la philosophie l'honneur qu'elle mérite « et la justice qui lui est due, écrivait d'Aguesseau à son « fils : c'est elle qui prépare notre esprit aux autres connais- « sauces, qui le dirige dans ses opérations, qui lui apprend « à mettre toutes choses dans leur place, et qui lui donne « non-seulement les principes généraux, mais l'art et la « méthode de s'en servir. »
ta religion, qui a horreur de la sophistique, honore la vraie, la grande philosophie; elle la cultive avec soin dans ses écoles, et n'en permettra jamais le délaissement.
Mais il y a sur la question des études philosophiques tant de pr^ugès pour ou contre, que je sens le besoin d'exposer ici quelques considérations sur les graves motifs qui nonseulement ne permettent pas qu'on découronne de la philosophie l'enseignement de la jeunesse, mais encore demandent qu'on en fasse, dans la mesure qui est possible, une sérieuse occupation de l'âge mûr et de toute la vie.
Je le ferai remarquer tout d'abord : à l'âge où l'on étudie la philosophie dans les collèges, on est bien jeune encore pour être philosophe, et on a bien peu l'expérience du monde et des hommes. Séquestré alors, et on doit l'être, de la politique contemporaine, ce n'est que plus tard, et quand on est entré définitivement dans la vie, qu'on se trouve en face des questions de toute nature qui s'agitent de notre temps, et, sous leurs formes transitoires, impliquent souvent de grands et immuables principes qui sont du domaine de la haute philosophie.
C'est seulement quand on a acquis la maturité des années et de l'expérience qu'on est apte à saisir dans toute leur portée les grandes questions philosophiques. C'est donc alors le moment, non de mettre de côté ces études, mais d'y revenir, puisqu'on en est plus capable et qu'on peut en retirer plus de fruits.
Ces fruits sont considérables pour l'éducation complète
de l'esprit, comme le disait d'Aguesseau à son fils, et d'une application pour ainsi dire universelle, car la philosophie touche à tout, à la science,à l'art, à la politique, à la religion, à la vie. C'est la science, je l'ai montré ailleurs, dont l'objet est par lui-même le plus élevé et le plus grand, car l'objet de la philosophie, ce sont les idées, les principes, les vérités nécessaires et éternelles, c'est-a-dire que la philosophie met perpétuellement noire esprit en présence de l'immuable, de l'immortel, de l'infini; et de plus, quoiqu'elle ait ainsi son domaine propre, la philosophie n'en est pas moins, dans un sens très-vrai, la science générale, la lumière des sciences, qu'elle domine et éclaire toutes, parce qu'elle est la science des principes; et c'est pourquoi loute science, et même tout art, a sa philosophie : on dit la philosophie de l'Histoire, la philosophie du Droit; il y a aussi une philosophie des Lettres, une philosophie des Beaux-Arts. Pour peu que la pensée s'élève, quel que soit son objet et son pointde départ, môme dans les sciences physiques et mathématiques, on arrive toujours à une vérité générale, à un principe supérieur duquel tout dérive; on rentre ainsi dans le domaine de la philosophie, à laquelle remonte en définitive toute science humaine, et qui constitue seule l'unité et la grandeur réelle de la science.
Ou peut donc dire que la philosophie est la plus grande culture de l'esprit, puisqu'elle en est la plus élevée, la plus large et la plus profonde. Nulle autre n'ouvre et ne développe plus les idées, nulle ne mûrit davantage l'intelligence. Et en même temps, sa forte discipline prépare à tous les travaux, sa méthode est nécessaire a toutes les études; et voilà pourquoi l'abaissement des études philosophiques serait l'abaissement de tout dans un pays.
Les Lettres en recevraient infailliblement le plus fâcheux contre-coup, aussi bien que les Sciences. On reconnaît aussitôt, à sa manière d'écrire, un esprit accoutumé aux
études philosophiques. Un littérateur qui n'est que littérateur se distingue immédiatement d'un littérateur qui est philosophe. L'un effleure les questions, se joue à la surface, ne va jamais à la racine ni au sommet de son sujet; ou bien il divague, il n'a pas de but, il raisonne mal, il ne conclut pas; l'autre s'avance avec conscience et ordre, sait ce qu'il veut, où il tend, et va droit au fond des choses, aux raisons capitales, aux principes qui décident tout.
La grande éloquence en particulier ne sera jamais sans une forte culture philosophique : c'était l'opinion formelle de Cicèron, qui en savait quelque chose. Il dit lui-même qu'il a plus appris aux jardins d'Académus qu'aux écoles des rhéteurs; il ajoute qu'on ne pourra jamais s'élever bien haut, ni traiter convenablement les grandes questions, si l'on n'a pas un esprit formé par la philosophie, et il pose enfin comme principe incontestable que le véritable orateur est en même temps philosophe.
On peut dire la môme chose du vrai savant. Qu'est-ce qui distingue un érudit d'un savant? C'est l'esprit philosophique. Un érudit sait des faits, des dates innombrables; mais tout cela est éparpillé ou entassé dans sa tête, à l'état de poussière : l'esprit quelquefois en est encombré et aveuglé. Le vrai savant ne sait pas plus, mais il sait mieux; il rattache les connaissances particulières aux générales, les faits aux lois, les conséquences aux principes; il met l'ordre et la lumière dans ses idées; il est philosophe.
C'est la philosophie qui a donné aux sciences naturelles leur méthode , et c'est elle encore qui continue à guider leurs progrès, à généraliser leurs découvertes, à faire leurs classifications, à ordonner leur système, c'est-à-dire qui leur apprend à ne pas se perdre dans les faits, à rester des sciences. On est frappé de cela en étudiant les grands naturalistes ; et pour n'en citer qu'un exemple, il suffit de lire
Cuvier pour se dire : Un esprit philosophique seul a pu lui montrer si nettement le vice des anciennes classifications, et lui faire découvrir cette classification nouvelle, si large et si vraiment scientifique, qui a amené une révolution dans la zoologie.
Si Ton examine maintenant le résultat des études philosophiques pour la bonne discipline des esprits, on verra combien, à ce point de vue encore, elles sont avantageuses.
C'est la philosophie qui apprend à penser, à réfléchir, à se rendre compte. C'est elle qui éclaire dans leur fond môme les grandes vérités, qui en montre les côtés lumineux, et qui par conséquent rend lumineuses les intelligences : il y a toujours des ombres fâcheuses dans un esprit qui ne voit pas philosophiquement les questions.
C'est la méthode philosophique qui rend l'esprit logique et ferme, net et clair, apte à toute étude et à tout travail, capable de traiter toute question avec ordre, justesse, pénétration et force, capable également de conquérir, par la discussion et l'investigation, une vérité, et de l'exposer : et c'est pour cela que la philosophie est, comme on l'a si bien dit, la clé des sciences. Un esprit qui n'aura pas été façonné par la méthode philosophique aura toute sa vie, dans cette lacnne, une cause sensible d'infériorité et de faiblesse.
C'est enfin par les habitudes d'esprit qu'elle donne, qu'en chaque chose on se rend compte de ses idées, on les analyse, on les ordonne, on les enchaîne, on rattache les effets aux causes, les phénomènes aux lois, les détails à un ensemble; et c'est ainsi qu'on met l'harmonie et la lumière dans une intelligence; travail important, qui fait les hommes sensés, les tètes solides, mais travail rare. Que d'hommes, même lettrés, sont illogiques, et admettent, sans quelquefois s'en douter, dans leur esprit, des idées qui se repous-
sent! Que de gens, pour n'avoir pas réfléchi sur les principes, c'est-à-dire, philosophé, n'ont jamais eu d'idées à eux, sont incapables d'en avoir! Tristes échos de toute parole, proie assurée de tout sophiste.
Le sophiste, un des plus redoutables, hélas ! et des plus inévitables fléaux de l'esprit humain!
Car il y a dans ce monde, où la lumière lutte avec les ténèbres, deux grands courants parallèles de la pensée humaines, la philosophie et la sophistique, et deux races d'esprits entièrement opposés, les philosophes et les sophistes. Il faut bien se garder de les confondre. Ceux-ci ne sont pas, mais ils s'appellent philosophes, et ils s'attachent aux flancs de la philosophie comme un cancer, pour la dévorer. On en voit à toutes les époques, mais rarement à l'état de sophistes absolus, comme du temps des Gorgias ou de notre temps ; ils pullulent dans des moments de décadence intellectuelle, et d'abaissement moral et social, comme on voit pulluler les reptiles malfaisants après un jour d'orage. Leur apparition annonce toujours des catastrophes. Tandis que les philosophes représentent dans l'humanité la lumière, les sophistes représentent les ténèbres. Les philosophes croient à la raison ; les sophistes nient la raison et la retournent contre elle-même. Les philosophes disent : La certitude de la raison vient d'uue lumière que Dieu nous donne intérieurement, et par laquelle il parle en nous. Ils disent encore : La lumière de la raison qui nous fait connaître les principes a été mise par Dieu en nous comme une image de la raison incréée qui se reflète en notre âme. Les sophistes disent : 11 n'y a pas en nous de lumière venant de Dieu. Dieu n'est pas. L'âme n'est pas. La vérité n'est pas. Il n'y a pas de vie future. Ainsi, au lieu que les philosophes établissent les vérités, les sophistes les ruinent; au lieu que les philosophes proclament la certitude, les sophistes proclament le doute. Doute radical, portant non sur
un point obscur de la science, mais sur les vérités essentielles et sur le fondement même de toute vérité. Us minent le sol sous nos pas et nous suspendent sur des abîmes. Us arrachent à l'humanité ses plus chères croyances, et quand ils ont porté la désolation dans l'âme, ils disent aux jeunes générations : « U faut savoir étouffer sa tristesse intérieure et se passer d'espérances. »
Non, certes ! l'humanité n'écoutera pas de telles paroles, et n'acceptera pas de tels maîtres ! Mais jamais la bouche des sophistes, quand on leur laisse le champ libre, ne souffle impunément sur une jeune génération, sans défiance et sans défense.
Et par malheur, aujourd'hui, on ne le sait que trop, (es sophistes ont repullulè parmi nous, et nul temps peut-être n'a été plus fertile que le nôtre en ce genre d'esprits. Sans cesse, soit dans les journaux, soit dans les livres, sur toutes les questions de politique, de morale, de littérature, et spécialement de philosophie et de religion, vous vous trouvez en face d'un sophiste ou d'un sophisme. Il faut le dire aussi, le triste affaiblissement d'esprit où notre époque est tombée ne leur est que trop favorable. Comme un tourbillon soulève quelquefois dans les airs la poussière du sol, ainsi on dirait que de nos jours la poussière sophistique a été soulevée dans toute notre atmosphère intellectuelle et sociale. Les sophistes de toutes les espèces ont reparu : et ceux qui s'attachent à ruiner toute croyance, et ceux qui, sans pousser aussi loin l'audace de la négation, déshonorent la philosophie par leur manière indigne de traiter la vérité ; rhéteurs plutôt que philosophes, qui, par l'inanité de leurs idées, la stérilité de leurs méthodes, la morgue de leur parole, le ridicule de leurs prétentions, ont réussi à faire de la philosophie, cette science si haute et si grave, les uns la vanité la plus creuse, la plus vaine qui fut jamais, les autres lu vanité la plus superbe, la plus hautaine, et au fond la plus hostile
à la religion et à la société, et la plus digne du mépris des honnêtes gens. Et c'est cela qui est un juste sujet d'effroi pour les hommes qui réfléchissent, et qui savent où la sophistique peut mener une société. — Un philosophe chrétien a dit, et la parole est vraie, que quand des monstres d'erreurs apparaissent, on ne tarde pas à voir des monstres de crimes. — Quoi qu'il en soit, l'heure est venue où il faut défendre Jes vérités attaquées, où il faut se défendre soi-même. Eh bien î on en sera incapable, on sera malhabile à reconnaître le vice des arguments, les raisons captieuses, et, quelque talent d'écrire qu'on ait, incompétent pour y répondre, pour débrouiller les questions, exposer les principes, faire la lumière, si Ton ne s'est pas exercé dans les études et les habitudes philosophiques.
Le succès de certains sophistes de notre temps — qui ruinent toutes les vérités fondamentales , et fleurissent en France, grâce à la faiblesse des esprits et à des connivences inexplicables — a son explication principale dans la défaillance, pour ne pas dire la nullité de nos études philosophiques. Dans un siècle plus philosophique, de tels hommes seraient tombés irrémédiablement sous le coup du mépris public. Ils savent écrire, dit-on. Mais c'est précisément parce que nous sommes peu philosophes, que nous nous laissons prendre à la forme, au style, que nous n'allons pas chercher sous les mots l'idée, sous l'assertion la preuve, sous l'étiquette la marchandise. Nous ne savons pas arrêter au passage un sophiste, le saisir sous les étreintes de la logique, le mettre à nu, et lui demander nettement ce qu'il cache sous ses phrases, ce qu'il prétend, ce qu'il affirme, ce qu il nie, pour le chasser honteusement, après avoir découvert le vide ou l'horreur de sa doctrine.
Voilà pourquoi tant de jeunes gens sont dupes, tant de faibles esprits sont captés ; voilà pourquoi nous avons eu récemment sous les yeux, dans la discussion la plus grave,
le misérable spectacle de deux rhéteurs venant en aide au plus répugnant des sophistes ; voilà comment la foi d'une jeunesse mal défendue est en péril.
« Mais, direz-vous, grûee à Dieu, ma foi est solide, et les sophistes du jour, j'en suis bien sûr, ne rébranleront pas. Que m'importent donc les disputes de la philosophie? J'ai une solution à ses problèmes, et le catéchisme m'en a appris plus que n'en ont jamais su les philosophes. Je ne m'occupe pas des philosophes. »
Qu'il y ait dans le catéchisme une philosophie, et la meilleure des philosophes, certes, je n'y contredis pas ; niais en me plaçant au point de vue même de ceux qui sont ainsi prévenus contre la philosophie, et croient devoir sacrifier à ces préventions les avantages incontestables des études et de la méthode philosophiques, et sachant tout aussi bien que d'autres tout le mal que peut faire la mauvaise philosophie, je sais aussi tout le bien que fait la bonne.
Sans doute, un homme qui n'a pas à sa disposition les ressources de la science fait très-sagement de s'en tenir au catéchisme, à la foi, i\ la religion ; mais celui qui, pouvant appuyer les certitudes de sa loi sur les forces qui a'aoquièrent par la science et le raisonnement, se prive \m dédain et par système de ces auxiliaires, celui-là n'est pus dans la vraie et saine appréciation des choses ; il peut se faire que chez un tel homme la foi soit ferme, mais son exemple ne saurait être posé comme une loi, et ne démontre pas du tout que la foule des esprits sans culture phlioso» phique ne donne pas tristement prise, comme Je le disais, aux sophistes et aux sophismes.
La vérité est que tout dépend ici de la manière dont seront menées les études philosophiques. Ma conviction h moi f»*t au contraire que des études philosophiques bien conduites aident puissamment à conserver le précieux trésor do la fol, et seront souvent la voie la plus utile pour lo reconquérir ;
et j'espérerais plus, pour ma part, d'un homme accoutumé à rechercher la vérité et préparé à en saisir les démonstrations, que d'un homme indifférent aux questions de doctrine, et incapable quelquefois de suivre un raisonnement. Je suis même persuadé qu'une philosophie bien dirigée peut, par le spectacle des défaillances et des erreurs de la raison, attacher plus fortement à la foi. L'esprit humain a sa force, et aussi sa faiblesse ; il a son étendue, et aussi ses limites. Rien ne le montre plus qu'une philosophie poussée un peu loin, et ne préserve mieux à la fois du découragement et de l'orgueil. En outre, il ne faut pas oublier que la révélation elle-même trouve dans la théologie naturelle ses bases métaphysiques et ses preuves rationnelles, et qu'il est d'autant plus nécessaire de les affermir dans son esprit, qu'on vit dans un siècle moins croyant, et qu'on rencontre plus souvenu ses côtés dans le monde l'objection et le doute. Enfin, bien que la religion résolve, avec précision et autorité, les questions qui intéressent l'âme et l'avenir éternel de l'homme, et qu'une sublime philosophie soit dans le catéchisme, il n'en est pas moins important pour un esprit cultivé, et par conséquent réfléchi, de prendre possession de la vérité par sa réflexion personnelle et par la contemplation de ces idées éternelles, qui sont, selon l'expression de saint Thomas lui-même, une participation à la raison de Dieu, et comme l'empreinte divine en nous. — Il y a donc une noble occupation de l'esprit et un religieux plaisir de l'âme à s'occuper des grandes questions philosophiques, à vivre avec les hommes de génie qui se sont voués à la méditation de ces hautes vérités sur lesquelles tout repose, et de connaître enfin ce que l'esprit humain a pu trouver de raisons et de lumières pour se démontrer ces dogmes qui sont les fondements, les profondes assises de toute société et de toute morale.
Car, évidemment, ce sont les bons et grands philosophes
LETTRES A UN HOMME Dl MONDE.
que je conseille de lire ; et par grands philosophes j'entends, je Tai dit assez, ceux qui défendent les vérités éternelles, et non pas ceux qui essaient de les ruiner. La philosophie sceptique, qui remet tout en question, et dont le suprême effort, le dernier résultat est de pousser vers le doute, on ne saurait trop la mépriser, la détester. Quant à la vraie philosophie, dont Cicôron disait déjà : « Il y a une philosophie « éternelle : est perennis quœdam philosophia; • « celle-là, « a dit avec raison M. Cousin, n'est pas à faire; elle est « faite. » Elle Test par ces philosophes immortels qui, de siècle en siècle, avec des méthodes et des nuances diverses, à travers des luttes ardentes quelquefois, sont arrivés en définitive, sur les points fondamentaux, au même résultat, et s'accordent tous à proclamer ces vérités premières qui sont comme le patrimoine de l'esprit humain : Dieu, l'Ame; la loi morale, la sanction de la loi morale, la vie future, les devoirs envers Dieu.
Voilà les philosophes, et voilà les questions dont je recommande l'étude à un homme du monde qui veut s'entretenir dans la vraie et grande philosophie, comme je conseillais en littérature l'étudo des grands auteurs. Il y a trop à gagner au commerce de tels esprits, pour ne pas se donner la peine de méditer leurs œuvres. Les hautes questions philosophiques importent trop à l'éducation générale do l'esprit et à la conduite même de la vie, pour qu'on puisse refuser d'y appliquer sa pensée en compagnie des puissantes intelligences qui se sont attachées à la solution de ces graves problèmes. Quant aux parties secondaires de la science, à l'érudition philosophique, à l'étude des théories et des systèmes, c'est l'affaire des hommes spéciaux, et je n'écris pas ici pour les hommes spéciaux.
Il demeure donc que rien n'est plus digne d'un homme sérieux, qui comprend le devoir de cultiver son ûme, c\ue l'étude de la philosophie. Au reste, et c'est la dernière rô-
ponse que je veux faire à ce dédain raisonné, mais très-peu raisonnable, de toute étude philosophique : quoi qu'on fasse, quelque léger qu'on soit, dans le monde ou ailleurs, il faut une philosophie. Si on n'en a pas une bonne, on en aura une mauvaise. On se fera l'écho des sophistes, ou on prendra la philolosophie des mauvaises mœurs, les principes et la conduite qu'elle donne à la vie. Cela n'est pas difficile; Jes plus médiocres esprits et les plus pauvres cœurs en sont capables.
Me permettrez-vous, mon cher ami, dans la simplicité et la franchise de ces entreliens, de vous dire ici les philosophes que (missent par se faire certaines gens du monde, grands contempteurs de la philosophie et de beaucoup d'autres choses, ou plutôt de leur laisser dire à eux-mêmes, dans la naïveté, je devrais dire dans la crudité et la niaiserie de leur langage, tel que je l'ai noté, après l'avoir entendu. Il n'y a pas, du reste, de meilleur moyen de faire justice de certaines indignités, que de les exposer telles qu'elles osent quelquefois se produire elles-mêmes, sans vergogne.
Voici donc ce que j'ai entendu moi-même: remarquez bien ce que j'ai entendu et noté au passage, à une époque, il est vrai, qui remonte déjà à quelques années ; mais ceux qui parlaient ainsi ne sont pas tous morts. Vous verrez qu'il se trouve là, véritablement, des principes, une façon d'entendre la vie, toute une philosophie ; jugez-en :
t On n'est sûr de rien. — L'autre monde, personne n'en est revenu.— Ce qui est positif, c'est qu'on est dans celui-ci, et qu'il en faut jouir. — Toutes les religions sont bonnes. — Le cœur est une niaiserie. — L'argent, voilà le solide : l'argent, et autres choses encore. — Les parents ne sont bons qu'à en hériter. — S'amuser tant qu'on le peut, voilà l'affaire. »
C'est historique. J'adoucis seulement la crudité du lanh. Ê., m. *
gage. Oui, Je sais des gens qui ont cette philosophie-là.
a Mais, me direz-vous peut-être, ces gens-là sont de ceux qui ne comptent guère ; une philosophie si répugnante ne peut pas être contagieuse. »
Prenez garde, et détrompez-vous ! Il y a dans la pauvre nature humaine des instincts auxquels cela ne répugne pas, «t d'affreux scandales révélaient, il n'y a pas longtemps encore, que les adeptes de cette philosophie -la ne sont pas si rares.
Mais il y a, ailleurs et chez d'autres esprits, d'autres maximes, une autre philosophie, moins effrontée sans doute, mais non moins sommaire et expéditive. Ecoutez encore ; j'ai entendu, j'ai lu tout ceci :
« La philosophie est une bétise. — Les idées modernes sont absurdes. — Les chemins de fer et le télégraphe électrique sont des progrès à moitié salaniques. — Il n'y a pas de progrès à faire dans le monde. — Le monde ne va plus qu'en dégénérant. — II ne faut qu'un sabre pour gouverner les hommes. C'est la seule politique. — D'ailleurs, le monde touche à sa fin : les dernières prédictions le prouvent. »
Ainsi donc, crétinisme ou cynisme, j'ai vu des gens bien posés dans le monde en arriver là.
Eh bien! je le dirai aux personnes peu favorables aux études philosophiques : c'est pour éviter l'envahissement, à un degré quelconque, de ces diverses philosophies-là, qu'il n'est pas inutile, quand on est jeune, de consacrer un an à faire une bonne philosophie, et quand on est dans le monde, plus ou moins entouré de ces philosophes de club, de se remettre aux études philosophiques, pour tenir toujours ses idées, ses sentiments et son langage à l'abri de ces tristes abaissements.