‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 40 sur 107 · DIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIÈME LETTRE

Les grands philosophes. Quelques méthodes particulières pour

étudier la philosophie.

Mon cher ami,

Je vous ai exposé, dans ma dernière lettre, les graves motifs qui font des études philosophiques une nécessité, soit Ma ûn de renseignement classique, pour le compléter et le couronner, soit même, à une foule d'autres points de vue, après les études, pour les jeunes gens et les hommes qui vivent dans le monde.

Est-ce donc, toutefois, dans des études ardues, niéthaphysiques et savantes, que je voudrais jeter les hommes du monde qui ne sont pas philosophes de profession? Non, je tiens à donner surtout des conseils simples et pratiques, à ne dire que des choses à la portée des esprits et des courages ordinaires. Ici encore, comme pour les études littéraires, je m'adresse aux hommes qui, comprenant la nécessité de ne pas se désaccoutumer des choses philosophiques, seront disposés à leur réserver une part raisonnable dans leurs heures de travail, ainsi que tout homme lettré le doit faire, et je me contenterai d'indiquer simplement les grands philosophes et leurs principaux ouvrages. J'exposerai ensuite quelques méthodes d études.

Et d'abord, quels sont les grands, les vrais philosophes? Us ne sont pas en très-grand nombre : quelques noms seu-

lcment s'élèvent dans l'histoire au-dessus des autres, et représentent la philosophie du genre humain.

Platon d'abord, le divin Platon, comme disait la Grèce. Oui, je ne le dissimule pas, je voudrais que tout homme cultivé lût Platon, et le lût dans sa langue, s'il le pouvait, ou du moins dans une traduction : nous en possédons d'assez exactes: notamment celle de M. Cousin, plus littéraire que littérale, est par là même Irès-fidMe à l'esprit de Platon.

Quoil direz-vous, lire Platon tout entier? Et pourquoi pas? Je n'en fais une obligation à personne; mais, je l'avoue, je féliciterais sincèrement celui qui en aurait le courage. Je dis le courage, mais j'ai tort; ce n'est pas de courage qu'il s'agit ici. Je défie un homme d'esprit, qui a le temps, de commencer la lecture des œuvres de Platon et de ne pas être entraîné jusqu'au bout. Du moins, ne peut-on guère se dispenser de lire ses principaux dialogues: le Phèdre, le Phëdon, le Timée ; puis ces deux ouvrages, l'un de son âge mûr, l'autre de sa vieillesse : la République et les Lois, où de hautes vérités sont exposées touchant la loi divine, modèle éternel des lois humaines, et la nécessité de fonder la politique sur la morale, mais où sont mêlées aussi les plus graves erreurs, qui nous montrent à quel point il est vrai de dire que la sagesse humaine est toujours courte par quelque endroit.

Il n'y a pas de preuve plus forte et plus saisissante de la confusion morale de l'antiquité et de la divinité du christianisme, que de voir ces puissants génies tomber dans de telles aberrations, dont le plus simple enfant chrétien est préservé aujourd'hui par le catéchisme.

Mais, direz-vous encore, Platon n'expose pas systématiquement sa doctrine ; il la disperse dans tous ses dialogues ; comment se reconnaître et s'orienter dans tous ces écrits? Cette difficulté est plus apparente que réelle, et, pour vous

aider dans cette lecture, les secours ne vous manqueront pas. Les arguments placés par M. Cousin dans sa traduction, en tête des Dialogues, sont déjà une utile introduction à l'étude de ce philosophe : en outre, la philosophie, de Platon a été, de notre temps, très-souvent analysée et commentée. Il existe de savants travaux, soit sur l'ensemble, soit sur certaines parties de la philosophie platonicienne; par exemple, la belle étude sur le Tintée, de M. Henri Martin; hThéodicée de Platon et d'Aristote, par M. Jules Simon; Des Idées de Platon, par M. Nourrisson ; De la dialectique platonicienne, par M. Paul Janet, etc. M. Leclerc, doyen de la Faculté des lettres, nous a donné un excellent choix de fragments platoniciens, dans un recueil intitulé : Les Pensées de Platon.

Ce que je viens de dire de Platon, je le dirai A'Aristote. lire tout Aristote, j'en conviens, c'est un travail considérable, outre qu'Aristote est plus abrupt et moins attrayant que Platon. Mais il y a plusieurs œuvres du Slagyrite qui s'imposent à quiconque ne veut pas rester étranger aux plus grands mouvements de la pensée humaine. Et là aussi, pour faciliter cette étude, les secours abondent. La Métaphysique d'Aristote a été traduite par M. Barthélémy Saint-Hilaire. Cette traduction est précédée d'une introduction très-étudiée sur cette métaphysique.

Sans doute, les différents traducteurs et commentateurs de Platon et d'Aristote, que je viens de nommer, ne sont pas tous irréprochables; mais il y a là de très-savants travaux qui peuvent être utilement consultés. — M. Egger, à la tin de son Histoire de la Critique chez les Grecs, adonné une traduction parfaite de la Poétique.

La philosophie de Rome se résume dans Cicéron et dans Sénèque.

Cicéron n'est peut-être pas un philosophe original. Il n'a fait souvent que traduire, pour les Romains, la philosophie

de la Grèce, mais en si belle languo et avec un bon sens si élevé, qu'il y a un charme extrême h le lire. Et puis, je l'avoue, ce n'est pas sans une profonde émotion de mon âme que je vois ce grand esprit, cet homme consulaire, qui a sauvé et gouverné son pays, qui a été mêlé à tous les grands événements de son temps, quand la vie politique lui est interdite, quand la liberté romaine a péri sous la dictature, quand les malheurs de sa patrie brisent son âme de douleur, non, ce n'est pas sans émotion que je le vois se réfugier oans la philosophie, pour y trouver un asile à ses nobles regrets et une diversion aux tristesses des choses; et là, dans sa retraite de Tusculum, sous ces ombrages qui lui rappelaient ceux d'Académus, au pied de la statue de Platon, dans ces lieux dont j'ai foulé avec respect la poussière et respiré les souvenirs, occuper son esprit des plus hautes pensées qui puissent solliciter l'intelligence humaine , et s'entrenir avec les anciens sages des éternelles questions ae la philosophie; exemple lui-mômo de ce qu'il avait dit eioquemment autrefois, que la Philosophie et les Lettres, qu'il ne séparait pas, sont l'ornement de la prospérité et une consolation aux jours du malheur : Secundas res ornant, itérerais perfugium ne solatium prœbent.

Oui, cet homme mérite à jamais d'être lu, et je l'ajouterai, en ce temps d'agitations politiques qui reprend et ramène tour à tour les hommes à la vie publique, son exemple mérite aussi d'être suivi, et peut d'autant plus l'être, que le christianisme, dont la lumière ne s'était pas encore levée sur lui, nous éclaire et nous donne une philosophie meilleure et plus consolante. Etudiez donc Cicôron : sa philosophie est pleine tout à la fois de tristesse et de charme; lisez ses admirables Tusculanes, ou ses beaux livres De Officiis et DeFinibus bonorum et malorum, ou ses dialogues sur la Vieillesse et sur l'Amitié, ou les fragments de sa République, si heureusemet rendus aux lettres par Je cardinal Mai, et

surtout le beau Songe de Scipion, pages si élevées et si détachées de la terre, qu'on dirait qu'un souffle déjà chrétien les pénètre. Je sais que quelquefois, sur des points essentiels, sur la vie future, par exemple, Cicéron paraît hésitant, et que le doute des nouveaux académiciens semble l'atteindre; mais ces défaillances des plus grands esprits avant le Christianisme, je l'ai dit, ne font que mieux apprécier le bienfait de la Révélation.

Sénèque, malgré son emphase stoïcienne, a de bien belles pages sur la morale, à tel point qu'on a pensé qu'il avait connu et lu saint Paul. Ses Lettres et quelques-uns de ses traités philosophiques peuvent être lus aujourd'hui encore avec un profond intérêt par un homme du monde.

l'en dirai autant du Manuel d'Epiclète et des Pensées de Marc-Aurèle.

La première fois que la philosophie platonicienne apparut à saint Augustin, ce fut dans VHortensius de Cicéron; il.'nous a raconté, dans ses Confessions, l'enthousiasme qu'il ressentit à cette lecture. Il avait dix-huit ans. Converti plus tard au christianisme, il comprit que, devenu chrétien, il n'avait pas à abandonner la philosophie platonicienne pour sa loi nouvelle ; qu'il ne perdait rien de Platon, si ce n'est les défaillances de Platon, en allant au Christ, et qu'il pourrait, avec profit encore, chercher dans Platon des données philosophiques sur les points communs entre la philosophie et la foi. En effet, saint Augustin, on l'a dit, et il est vrai, c'est Platon chrétien. Il faut lire avec ses Confessions ses immortels Soliloques. Il faut lire aussi quelques-uns de ses traités philosophiques, De Magistro, De Beata vita, De Vera relUjione, De Doctrina christiana, etc.; je dirais même, comme pour Platon, il faut tout lire, si j'avais affaire à une génération plus'robuste,que les longs labeurs n'effrayassent pas. — Un livre excellent pouf qui voudrait étudier sérieusement ce grand esprit, et que j'ai déjà signalé, c'est

l'ouvrage de M. Nourrisson, sur la Philosophie de saint Auyustin (2 vol. in-8°), couronné par l'Académie française.

Ce que je vais dire maintenant étonnera peut-être quelques esprits légers, qui ne connaissent la philosophie du moyen âge que parles absurdes déclamations de rhéteurs, lesquels n'ont jamais lu une ligne de nos grands scholasliques : je soutiens qu'aujourd'hui encore, et après Descartes et le xvuc siècle, on lira, avec un très-grand profit philosophique, saint Anselme, saint Bonaventure et saint Thomas. Ces têtes-là, — je le dis nettement aux rhéteurs frivoles qui croient avoir tout dit avec le mot de scholastiques, et s'imaginent que la scholastique est tout entière dans certaines subtilités, — ces têtes-là, on n'en voit peu de comparables. Sous la terminologie de ce temps-là, il y a des trésors de science et de lumière; bien plus, quand on s'est un peu familiarisé avec le style si fort, si sobre et si clair de saint Thomas, cette lecture n'est pas sans attrait. Du moins on se convaincra, en le lisant, que la hardiesse de ces puissants esprits pour creuser les grands problèmes, n'a pas souffert de ce joug de la théologie, par lequel certaines gens les regardent comme enchaînés.

Qu'on ne s'effraie pas toutefois, il ne s'agit pas encore ici de remuer des in-folio, ni de se perdre dans un dédale de questions subtiles. On peut choisir dans ces grands hommes : Vltinerarium mentis ad Deum, de saint Bonaventure; dans la Somme, le traité De Deo; dans la Somme contre les Gentils, les articles sur la Révélation, sur l'Accord de la Raison et delà Foi (liv. I, chap. i-x) : je pourrais môme dire cette Somme tout entière, car elle est tout entière accessible, et d'un intérêt vivant; c'est de la controverse moderne; enfin, le Monologium et le Proslogium de saint Anselme, traduits par M. Ubags de Louvain ; ouvrages admirables: voilà au moins ce qu'il faut lire, et il n'y a rien là qui puisse effrayer un courage ordinaire. Le dédain pour ces

immortels philosophes chrétiens serait vraiment par trop peu philosophique. — D'ailleurs, là encore on trouve des secours. J'indiquerai simplement ici le volume deM.de Margeriesur saint Anselme, et le beau travail, couronné par l'Institut, deM. Jourdain, sur la philosophie de saint Thomas.

J'arrive aux philosophes modernes, Descartes, Bacon, leibnitz, Euler, Malebranche, Bossuet et Fénelon, Pascal et Pécoie de Port-Royal.

Si les écrits des anciens paraissent des armes trop pesantes à la main d'un homme du monde de notre temps, trouvera-t-il trop forts pour lui les ouvrages de nos grands philosophes modernes, surtout ceux qui sont écrits dans cette balle langue française, si nette, si précise, si claire? Le Discours sur la Méthode et les Méditations de Descartes sont nécessaires à qui veut s'occuper sérieusement de philosophie; pourvu toutefois qu'on prenne pour ce qu'il est le doute méthodique de Descartes, et qu'on n'aille pas s'imaginer que le vrai point de départ de la philosophie est un doute réel, absolu, le vide fait dans l'âme. Si Ton craint de s'enfoncer dans les Monades et l'Optimisme de Leibnitz ou dans YOrganum de Bacon, est-il donc trop difficile de lire au moins la Théodicée de Leibnitz, son Système théologique, traduit par le prince de Broglie, ouvrage extrêmement curieux, et qui montre à quel point Leibnitz, par le progrès de ses études et de ses réflexions, s'était rapproché de l'Eglise catholique ; ou bien enfin l'Esprit de Leibnitz, par M. Emery, et le Christianisme de Bacon, par le même ; et aussi les travaux contemporains de M. Foucher de Gareil sur le grand philosophe allemand.

Je plaindrais sincèrement un homme du monde, un homme cultivé, qui ne se sentirait point d'attrait pour les écrits philosophiques du P. Malebranche. Malebranche est un métaphysicien et un écrivain admirable. Je n'entends pas dire sans doute qu'il faille embrasser toutes les idées

et toutes les théories de l'illustre oratorien ; sa doctrine n'est pas toujours sûre ; Bossuet et Fénelon ont réfuté avec force quelques-unes de ses erreurs ; mais qui ne sait qu'un souffle vraiment platonique et chrétien anime ses pages? Je connais peu de lectures plus élevées et plus attrayantes que celle de ses Méditations et de sa Recherche de la Vérité.

Je mets encore au nombre des ouvrages qui devraient être familiers aux hommes du monde le traité delà Connaissance de Ineu et de soi-même, de Bossuet, et quelquesunes de ses Elévations sur les mystères, el aussi l'admirable traité de l'Existence de Dieu, de Fénelon; j'ajoute les Pensées de Pascal (édition de Dijon, Pensées de Pascal rétablies suivant le plan de Vauteur, par M. Frantin) Elles ont été beaucoup étudiées et commentées de nos jours : et elles méritaient de l'être, car elles sont et resteront un des plus beaux monuments de l'esprit humain. Mais je ne puisra'accoutumer h entendre parler quelquefois de Pascal comme d'un homme atteint de scepticisme, et ennemi de la philosophie. Rien n'est plus contraire h la vérité. Quand Pascal dit que la philosophie ne vaut pas une heure de peine, il parle précisément de la philosophie qui aboutirait au doute ou à la négation de la loi. Il ne méconnaît nullement la valeur des preuves rationnelles des grandes vérités; il a écrit ses Pensées précisément pour démontrer rationnellement la religion. La vérité est simplement que ce grand esprit a eu le malheur dé verser dans l'ornière janséniste. Le prétendu scepticisme de Pascal, a dit le P. Lacordaire, était

* La nouvelle édition de M. Frantin donnée- par le libraire Lagny, qiù seule contient les textes autographes publias par M. Fougère, est incomparablement la meilleure ; c'est môme la seule bonne, la seule complète. — Avant M. Frantin, nous n'avions que des fragments : M. Frantin on a fait un livre. Son plau n'a rien d'arbitraire ; c'est bien le plau de Pascal tel que ses anus l'ont expose*, d'après ses intentions, dans la préface de l'édition des Ptnsécs. donnée par MM. do Port-Roytl.

tout théologique. 11 outrait, comme Jansénius et Saint- Cyran, la dégradation intellectuelle et morale causée par le péché originel, non pas, toutefois, jusqu'à nier la raison, comme les sceptiques. Voilà l'explication de certaines phrases mal comprises dans les fragments qui nous sont restés de son admirable apologétique. Le jansénisme, voilà la clé de tout ce qui détone dans ce chef-d'œuvre inachevé. On sait du reste que, comme écrivain, Pascal est incomparable Voltaire l'appelait le créateur de la prose française.

11 y a aujourd'hui des sophistes qui insultent la Logique de Port-Royal ; ils ont en effet inventé une logique toute contraire, qui n'est autre chose, ainsi que le P. Gratry l'a si bien démontré dans sa Sophistique contemporaine, que la raison retournée contre elle-même. Il y a dans la Logique de Port-Royal, et dans les deux discours qui la précèdent, des pages qui devront être éternellement lues pour lenr clarté et leur ferme bon gens.

Je ne dis rien, bien entendu, de la philosophie de Spinosa, ni de la philosophie allemande qui aboutit au panthéisme. Les résultats en sont vraiment trop misérables, et d'ailleurs la méthode et le langage en sont trop inaccessibles, et je l'ajoute, trop antipathiques au bon sens français. Je ne nie pas les prodiges de labeur et d'érudition dépensés dans ce grand et vain travail philosophique; mais je ne conseillerai jamais à qui que ce soit de se jeter dans ce ténébreux dédale sans une préparation toute particulière. Je sais des esprits qui, pour s'y être témérairementengagés, y ont péri : c'est là que M. Renan a laissé son bon sens et ses croyances : ses croyances naturelles d'abord, et sa foi chrétienne ensuite, par une conséquence nécessaire. Au reste, si, apr£s la préparation dont j'ai parlé, on veut se faire une idée de la philosophie des nouveaux auteurs allemands les plus célèbres, Kant, Flchte, Schelling et Hegel, on peut lire le résumé qu'à donné de leurs doctrines le

P. Rolhenflue, jésuite, dans son excellent Traité de philosophie. On peut consulter aussi sur ces philosophes le rapport de M. de Rèmusat à l'Académie des sciences morales et politiques.

Mais poursuivons.

Le xvii° siècle a eu encore un philosophe éminent, mais trop peu connu, parce qu'il a écrit en latin : c'est le P. Thomassin, de l'Oratoire. Le P. Gralry ne craint pas de le classer parmi les plus grands génies philosophiques. Et de tait, sa Théodicée est un chef-d'œuvre. Le P. Lescœur a publié récemment une étude excellente sur cette Théodicée.

Les écrivains moralistes du xvue siècle ne peuvent pas être oubliés ici ; je nomme simplement — tant ils sont connus d'ailleurs — La Bruyère, La Roche foucault. Mais avant ces deux écrivains éminents, je n'hésite pas à dire qu'il faut faire passer Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massillon, parce que, avec le grand style aussi, c'est la grande morale chrétienne qu'on trouve dans leurs écrits.

Le xvme siècle fut, malgré ses prétentions à la philosophie, un siècle très-peu philosophique, et les maîtres de la philosophie, au xix% prirent cette science à un état trèsabaissé, tristement déchue dans le matérialisme. Ils la relevèrent : d'un côté les apologistes, MM. de la Luzerne, Frayssinous, de Chateaubriand, de Donald, de Maistre; de l'autre, une école de philosophie spiritualiste, dont les maîtres furent en France le baron de Gérando, Maine de Biran, Royer-Collard, M. Cousin, chassèrent le matérialisme triomphant, et le firent pour quelque temps rentrer dans l'ombre.

Le principal ouvrage philosophique de M. de Maistre, et dans lequel il dit lui-même qu'il a versé sa téte, sont les Soirées de Saint-Pétersbourg. La question capitale qui s'y débat est celle du bien et du mal, question qui touche à une foule d'autres, sur lesquelles M. de Maistre jette eu passan

mille éclairs sombres ou lumineux. Ce sont deux très-remarquables volumes, dont pour ma part je n'adopte pas toutes les affirmations, mais qu'un homme cultivé ne peut pas ignorer.

C'est surtout dans la philosophie morale que M. de Donald est un philosophe et un écrivain de premier ordre, notamment dans ses écrits sur le Divorce. Il a fait aussi la Législation primitive. Quelque opinion que Ton adopte sur les idées métaphysiques de l'auteur, c'est là encore un ouvrage profondément réfléchi et qu'il faut lire. Je ne puis non plus m'erapêcher de signaler ses deux volumes de Mélanges, dans lesquels se trouvent d'admirables pages de littérature morale, philosophique et politique.

3e n'ignore pas ce que peuvent laisser à désirer, pour la solidité de la doctrine, certaines parties du Génie du Christianisme; mais cet ouvrage de M. de Chateaubriand, qui dissipa tant de préjugés dans les esprits en France, il ne faut pas l'oublier, et releva, au commencement de ce siècle, parmi les lettrés, le Christianisme d'un absurde discrédit, n en reste pas moins, sur un grand nombre d'importantes questions philosophiques et religieuses, un grand et éloquent ouvrage.

On en était alors à ces ridicules et odieuses négations des vérités les plus fondamentales, à ce point qu'un savant ne pouvait prononcer le nom adorable de Dieu dans l'Académie française sans être honni par ses collègues. — De nos jours, et par un progrès d'idées qui l'honore, l'Académie française a fermé sa porte aux athées. — Mais alors il en était autrement, et nos apologistes durent reprendre la démonstration des vérités primordiales, base de toute philosophie et de toute religion. Parmi tant de solides écrits qui parurent alors en France contre le scepticisme du xviii§ siècle, les Dissertations de M. de la Luzerne, et les Conférences de M. Frayssinous, chefs-d'œuvre de logique et de bon sens, h. É., m. 9

de précision et de clarté, ne sauraient être trop lues aujourd'hui qu'une sophistisque nuageuse essaie de jeter de nouveau ses ombres sur les grandes questions.

J'ai dit qu'une école de philosophie spiritualiste avait été inaugurée alors en France par le baron de Gérando et Maine de Uiran. Je signalerai de M. de Gérando le Traité des signes et de Vavl de penser, savante réfutation de Condillac, et le Perfectionnement moral ou De l'éducation de soi-même, couronné par l'Académie française en 4825.

Maine de Biran est resté célèbre. Parti du matérialisme, cet homme persévérant et sincère, profond analyste, dépassa vite ce système misérable, et marchant ensuite pas à pas, lentement, niais sans s'arrêter un seul jour, dans la voie de l'observation psychologique, il remonta de degré en degré jusqu'à la découverte non-seulement de la vie de l'âme en elle-même, mais de la vie de l'âme en Dieu, el mourut chrétien. Le Journal où il consignait jour par jour ses observations, et qu'a édité récemment M. Ernest Naville, est une lecture du plus grand intérêt.

Ce sera la gloire de M. Cousin d'avoir relevé dans renseignement ofliciel le drapeau du spiritualisme, que l'Université du premier empire avait laissé supplanter par le sensualisme. La dernière ôdilion de son livre Du Vrai, du Beau et du Bien, où nous désirerions encore sur certaines graves questions des notions plus nettes et plus exactes, témoigne des efforts sincères de ce grand esprit pour se rapprocher de nous.

Dans l'Église, la philosophie aura jeté en France, au xir siècle, un grand éclat, et les conférences du P. Lacordaire et du P. de Ravignan, les livres du P. Gratry, les écrits de MM. Bautain et Maret, des PP. Chastei et de Valroger, peuvent soutenir victorieusement le parallèle avec leurs contemporains de la philosophie séparée.

Le P. Gratry, écrivain excellent, et penseur à la fois midi t

et original, a écrit des livres que je voudrais voir dans toutes les mains : sa Sophistique contemporaine, sa Logique, sa Connaissance de Dieu, sont trois chefs-d'œuvre philosophiques; sa Connaissance de Vâme est un livre aussi élevé et aussi bien écrit que les premiers, mais plus mêlé de vues personnelles et hardies; ses Sources offrent d'excellents conseils, qui conviennent à la fois aux jeunes gens et aux savants eux-mêmes : je connais peu d'ouvrages aussi propres à décider un jeune homme au travail sérieux, et à lui inspirer le feu sacré des- belles études.

Les trois volumes de Mgr Maret : Essai sur le Panthéisme, Théodicée chrétienne, Philosophie et Religion; les ouvrages philosophiques de M. Vubbé hautain : la Psychologie, la Loi, la Conscience, la Morale de VEoangile; j'ajoute Y Introduction philosophique à V étude du christianisme, de MgvAffire : voilà encore des ouvrages qu'un homme du monde lira avec charme et profit.

Je me reprocherais de ne pas nommer ici, bien qu'ils n'appartiennent pas à la France, l'illustre Balmès, auteur de Y Art d'arriver au vrai, et surtout de la Philosophie fondamentale, ouvrage de premier ordre ; et le savant abbé Rosmini, dont la philosophie, quoique noyée dans des ouvrages trop longs et trop verbeux, n'en est pas moins un vrai monument, et une très-belle application des spéculations philosophiques aux principales branches de toutes les connaissances humaines, particulièrement aux questions sociales et d'économie politique.

L'état actuel de la philosophie en France serait profondément triste, si la tendance qui se manifeste depuis une dizaine d'années d'un certain côté devait prévaloir et ruiner, dans la jeune génération qui s'élève, le travail philosophique des cinquante dernières années. Ceux qui ne suivent pas d'un œil assez attentif la marche des idées parmi nous, et vivent tranquillement sur leur foi philosophique et chré-

tienne, ne soupçonnent pas assez les périls que feraient courir aux grandes vérités, si on ne s'opposait à eux énergiquement, un groupe d'écrivains qui, avec des nuances dans le point de vue et des séductions diverses dans le style, s'accordent au fond pour ruiner les doctrines spiritualistes et inoculer h la jeunesse, qui lit imprudemment leurs écrits, l'athéisme sous ses deux grandes formes : le matérialisme et le panthéisme. J'ai été effrayé, il y a quelques années, en regardant de près à ces écrits, et j'ai dit mon effroi dans un Avertissement aux pères de famille. Et certes, mes alarmes n'étaient pas sans cause. Le matérialisme fait des efforts prodigieux pour envahir la science; et un nombre, beaucoup plus grand qu'on ne le pense, déjeunes esprits dérivent de ce côté. Je sais, pour ma part, des ruines déplorables. Parmi les écrivains athées qui fleurissent aujourd'hui chez nous, les uns disent nettement leur pensée, avec une apparence trompeuse de rigueur scientifique; les autres, sophistes consommés, parlent presque notre langage; mais interprétant les mots de la langue usuelle dans des sens, comme ils disent, plus raffinés, ils pervertissent les esprits, et remplacent la croyance au Dieu personnel et vivant par de vagues aspirations h un idéal indéfini, où se perd toute notion du Dieu véritable. Cette philosophie se réfugie principalement dans le Journal des l)e*l>ats et la Ilevue des Deux-Mondes. Et de la sorte, tandis que les uns parlent un langage accessible aux esprits qui se disent positifs, les autres prennent leurs crédules lecteurs par l'imagination, par lu poésie, par le style.

Ah! sans doute, quels qu'ils soient, quelques auxiliaires inattendus qui puissent leur venir, je ne crains pas que les écrivains athées régnent jamais, et surtout régnent longtemps parmi nous. Leur succès ne pourra jamais être qu'un succès de surprise et de circonstance. Néanmoins, ils peuvent faire et ils font déjà, dans la jeunesse, de funestes

ravages; et il serait plus qu'étrange de ne pas s'en inquiéter. Pour ma part, je ne suis pas capable d'une telle indifférence.

D'ailleurs, je le dirai à l'honneur de la jeune philosophie contemporaine : elle n'est pas restée inactive et silencieuse, et aux bruyants et brillants écrits de l'école ennemie, elle a su opposer d'éclatantes et de vengeresses réponses. Eli bien/ je dis que pour un homme lettré ces discussions philosophiques sont du plus haut intérêt, et qu'il faut aussi les suivre; et parmi les écrits qui renseignent le mieux sur les formes diverses que revêt l'erreur de nos jours, et qui la poursuivent le plus de leur ingénieuse et pénétrante critique, j'indiquerai ici le bel ouvrage de M. Caro, sur Vidée de Dieu (1 vol. in-8°), et aussi la Théodicée toute récente de M. Amédée de Margerie (2 vol.). Tout ami que je sois des anciens, je veux aussi que l'on soit de son époque, que l'on suive les controverses présentes; et je ne détourne que de ces productions, ou frivoles ou corruptrices, qui sont la plaie de ce siècle, et non pas sa gloire.

Je ne voudrais plus maintenant ajouter que quelques conseils pratiques, les plus simples possibles, sur la manière dont un jeune homme, dont un homme du monde pourrait se remettre aux études de la philosophie.

4° N'avez-vous fait qu'une philosophie incomplète, et êtesivous tout à fait désaccoutumés des questions philosophiques? Mettez- vous à relire deux sortes d'auteurs élémentaires : i°un résumé de philosophie; il en existe quelques-uns, je ne dis pas de satisfaisants sous tous les rapports, mais suffisants pour replacer sous vos yeux l'ensemble de la science : l'excellent cours de M. Jourdain, par exemple, ou celui de M. Gourju, en français, ou celui du

P. Rothcnflue, en latin ; 2° un résumé de Y Histoire de la philosophie .-surtout celui de MM. de Scorbiac et de Salinis; e livre de M. Nourrisson : Les progrès de la pensée humaine, peut être utile aussi. Cette lecture n'est pas longue, ni difficile, et sera une bonne préparation à la lecture des grands auteurs.

2° Ce premier travail fait, on aborderait alors, pour les étudier plus à fond, les différentes questions agitées en philosophie : en résumé, il n'y a guère en philosophie qu'un petit nombre de questions capitales, qui intéressent sérieusement un homme pratique, lequel ne fait pas des spéculations philosophiques son occupation spéciale. En logique, par exemple, la question de la certitude; en psychologie, celles de la spiritualité, de la liberté, de l'immortalité de l'âme; en théodicée, l'existence de Dieu, la création, la providence ; en morale, la loi éternelle, la question du bien et du mal; — et quelques autres questions de cette nature : voilà les points culminants de la philosophie.

Eh bien! je conçois que le temps manque, ou le gotitt pour les questions accessoires ; mais sur ces grands points, il ne se peut qu'un homme grave ne sente pas le besoin, même avec une foi très-ferme et très-assurée, de chercher toute l'intelligence possible, fides quœrens intellectum, de découvrir et de contempler les preuves rationnelles des croyances fondamentales, l'enchaînement et la lumière de ces grandes et belles vérités, et les merveilleuses affinités de la raison avec la foi.

Mais ce travail est fait, et il n'y a qu'à s'en donner le spectacle. Voici donc une des manières les plus faciles et les plus utiles de s'occuper de philosophie après le travail préparatoire que j'ai indiqué : prendre tour à tour une des plus importantes questions philosophiques, et faire sur cette question une suite de lectures graduées et progressives.

Quelques exemples feront, j'espère, parfaitement comprendre ma pensée et l'espèce de travail que je propose

Vous voulez donc aborder les grandes questions philosophiques Tune après l'autre, et vous commencez, je suppose, par l'existence de Dieu et ses attributs : eh bien ! lisez d'abord les deux admirables conférences de M. Frayssinons, sur Y Existence de Dieu et sur la Providence. C'est une lecture attrayante et facile assurément. Lisez ensuite l'excellent traité sur L'Existence et les Attributs divins, du cadinal de la Luzerne. Cette première lecture faite, lisez le Traité de VExistence de Dieu, de Fénelon : là, les mômes arguments reviennent, mais avec plus d'ampleur et de détails intéressants, et avec ce charme inimitable du style de Fénelon ; lisez ensuite la Théodicée chrétienne de Mgr Marc t, non pas que cet ouvrage soit supérieur philosophiquement au chef-d'œuvre de Fénelon, mais vous y trouverez des points de vue nouveaux, et l'histoire et l'érudition perpétuellement mêlées à la controverse.

Cela fait, vous pouvez passer à l'étude d'une autre question philosophique. Si cependant vous voulez poursuivre et étendre encore ces éludes sur Dieu, lesquelles ont des horizons admirables non-seulement pour l'esprit, mais encore pour l'âme, non seulement pour la foi, mais aussi pour la pièlè, prenez alors la Connaissance de Dieu, du P. Gratry, où la question est traitée de plus haut encore, avec un admirable résumé de la doctrine des grands génies philosophiques, et une profonde analyse du fond même des arguments.

Enfin, si vous voulez entrer encore plus avant dans la controverse contemporaine, lisez les ouvrages plus récents et plus polémistes de M. Caro, sur Vidée de Dieu, et de M. Amédée de Margerie, sur la Théodicée.

De cette suite de lectures, — faites surtout comme nous

avons tant dit qu'il faut faire ses lectures, sérieusement, avec réflexion, avec suite, et la plume à la main; — de cet ensemble de lectures, dis-je, ne résulterait-il pas une véritable illumination pour l'intelligence , en môme temps qu'une force nouvelle pour la conviction?

Ces études sur Dieu se pourraient étendre encore, si on le voulait, car je n'ai cité que quelques ouvrages modernes et français. On pourrait, par exemple, après toutes ces lectures, étudier la Théodicée de Thomassin, à l'aide de l'ouvrage du P. Lescœur; puis lire, à l'aide du travail de M. Jourdain sur la Philosophie de saint Thomas, le magnifique traité De Deo du docteur angélique; puis encore, dans les Tusculanes, ou dans le traité De naturâ Deorum, se rendre compte de la manière dont Cicéron philosophait sur la divinité; lire enfin le Xll« livre de la Métaphysique d'Aristote, ou dans le recueil des Pensées de Platon, par M. Leclerc, les passages ayant rapport à la divinité : voilà encore, assurément, d'excellentes et fécondes lectures. Certes, Tintérôt, en même temps que le profit, est grand à voir, dans ces lectures comparées, les plus illustres esprits arriver au môme point de tant d'horizons opposés : c'est un beau spectacle que de considérer ainsi les questions sous toutes leurs faces, et de tenir sous son regard, et comme dans sa main, les plus puissants raisonnements de l'intelligence humaine.

Voulez-vous, après cela, faire un travail analogue sur l'âme, sur sa spiritualité, sa liberté, son immortalité? Rien encore de plus facile. Commencez de nouveau par les belles conférences de M. Frayssinous et les traités de M. de la Luzerne sur ces trois questions. Lisez ensuite les pages admirables de Fénrlon sur ces mêmes sujets, dans le premier volume du Christianisme présenté aux hommes du monde. Il existe en outre des ouvrages spéciaux, d'une très-intéressante lecture , sur la question de Y Immortalité de

Mme, en particulier; j'indiquerai surtout : De la vie future, par M. Henri Martin, et L'Immortalité, la Mort et la Vie, par M. Baguenault de Puchesse ; ouvrages où ce grand sujet est considéré tour à tour sous tous ses points de vue, et les objections modernes solidement discutées et réfutées. Étudiez après cela la Connaissance de Vâme, du P. Gratry. Assurément, de telles études ne peuvent manquer de vous laisser encore une multitude de lumières sur la grande question de l'âme, de sa nature et de ses destinées.

Si vous voulez pousser plus loin vos études sur ce sujet, là encore l'antiquité vous présenterait de belle pages: par exemple, le Songe de Scipion, dans la République de Cicéron; le Phédon de Platon, son plus beau dialogue peutêtre; el après avoir entendu les raisonnements du sage de l'antiquité près de mourir, pour se confirmer dans la croyance à la vie future, et avoir vu les efforts, quelquefois défaillants, quelquefois triomphants, de Platon, pour démontrer cette grande vérité, revenez aux auteurs et aux méthodes plus modernes; ouvrez, par exemple, saint Thomas : voyez la logique rigureuse, précise, méthodique, aux prises avec le môme problème, lisez toute la série des déductions par lesquelles saint Thomas [Somme contre les Gentils, lib. III, ch. XVUt-XLVin) arrive à conclure que la félicité dernière de V homme n'est pas dans cette vie, mais dans l'autre; et constatez ce que les arguments ont gagné en force et en précision avec la raison chrétienne; relisez enfin une démonstration toute moderne de la môme vérité: une dissertation du cardinal de la Luzerne, une conférence de M. Frayssinous, le magnifique discours du P. de Maccarthy sur le môme sujet, et voyez encore toute l'épuration que les preuves ont subie, et comment les principes sont sortis de ce travail successif de l'esprit humain, mieux définis, simplifiés, invinciblement cclaircis par nos apolot.

gistes, et vous vous serez donné une de ces jouissances intellectuelles les plus vives et les plus fortifiantes que l'étude puisse offrir.

Ces deux exemples suffiront à montrer comment, après avoir fait une première étude, et pris, dans nn auteur élémentaire, une vue d'ensemble sur la philosophie et l'histoire de la philosophie, en pourrait aborder successivement, les unes après les autres, dans les grands auteurs, les grandes questions qui dominent toute la philosophie. Il serait facile en effet de se former, sur les questions de la Morale ou de la Logique, un plan d'études analogues à ceux que nous venons de proposer pour la Théodicée et la f*ychologie.

Sur tout cela, veut-on faire enfin le travail de tous le plus fructueux? C'est, après un tel examen des questions, de prendre la plume et de les traiter soi-même. — J'ai connu un père qui , refaisant lui-même sa philosophie pour l'enseigner à son fils, suivit cette méthode, et s'en est bien trouvé, comme père, comme écrivain, comme chrétien.

3° Ce travail suivi et méthodique sur les grandes questions philosophiques est une excellente manière d'étudier, assurément. Il est un troisième travail encore, très-utile aussi, surtout s'il a été précédé de l'autre ou s'il raccompagne : je veux dire la lecture méditée des plus beaux ouvrages philosophiques, tels que ceux dont j'ai déjà indiqué les titres dans la première partie de cette lettre : les Mémoires de Xénophon, les Tusculanes, le De Officiis de Cicéron, ses courts et délicieux traités sur V Amitié et sur la Vieillesse, les traités et les lettres philosophiques de Sènèque, les Confessions et les Soliloques de saint Augustin, le Monologium et le Proslogium de saint Anselme, Yltincrarium mentis ad Deutn de saint Bonaventure, \es Méditations de Descartes, celles de Malebranche, les Pensées Ae Pascal, la Connaissance de Dieu, par Bossuet, f Existence de DiVw,

LETTRE X. — MÉTHODES D'ÉTUDES PHILOSOPHIQUES. Vôo

par Fénelon, etc. Ces livres mémorables entre tous, appellent, sollicitent la lecture de tout homme vraiment ami de la vérité, vraiment désireux d'une réelle et forte culture philosophique; mais, je le répète, je voudrais que ce travail ne vînt qu'en troisième lieu, et ait été précédé de l'étude élémentaire, puis de l'étude spéciale, approfondie , mais suivie et complète, dont j'ai parlé.

*• Enfin , je le redirai encore , car je ne saurais trop Tinculquer, la lecture que je demande ici, c'est la lecture sérieuse, réfléchie, et entière, du commencement à la fin des ouvrages; j'entends la lecture, avec l'analyse et l'appréciation écrite, et aussi avec l'excellente méthode des extraits. C'est surtout quand il s'agit d'études philosophiques, que lire simplement ce n'est rien ou peu de chose : ce qu'il faut, c'est analyser et résumer, afin de posséder vraiment un ouvrage ; le faire sien en quelque sorte par la conception et la compréhension réelle qu'on en a.

Et, de plus, je voudrais qu'on notât les principaux passages, les belles pensées, les pages éloquentes des grands philosophes chrétiens, et qu'on en composât un trésor pour sa mémoire, ou au moins qu'on s'en fît un précieux recueil, où l'on pût au besoin puiser, soit pour son âme, soit lorsqu'il s'agit d'écrire.

5° Mais ce que je demande par-dessus tout, c'est que les études philosophiques soient dominées et pénétrées par l'esprit chrétien. Et comment ne pas déplorer ici que la philosophie qu'on appelle séparée, fasse systématiquement abstraction des vérités apportées sur la terre par le Fils de Dieu, le Verbe éternel? Pour moi, je ne comprendrai jamais ceux qui, en plein Christianisme, et quand la parole évangélique rayonne dans l'humanité depuis dix-huit siècles, ne tiennent aucun compte de la lumière divine, ferment les yeux au flambeau allumé dans le monde, et recommencent

l'ingrat labeur des hommes qui n'ont pas eu le bonheur de connaître Jésus-Christ. Là, dans cette séparation obstinée, cstlacause, pour la philosophie contemporaine, d'une irrémédiable stérilité.

Je n'ajouterai plus qu'un seul mot : c'est que je n'ai pas dans mon âme assez d'énergie, ni dans ma parole assez de vive lumière, pour dire, en finissant, combien il est triste de voir à quelle multitude d'hommes, surtout dans les régions élevées de la société, manquent les bonnes études philosophiques ! quelle lacune c'est dans leur esprit, quel malheur dans leur vie! J'en connais qui seront par là toujours inférieurs à eux-mêmes, toujours au dossous de leur lâche, et qui ne rendront jamais ni à leur pays, ni à leurs familles, les services qu'ils auraient pu rendre avec une éducation philosophique, profonde, chrétienne, complète.

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