‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 41 sur 107 · ONZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

ONZIÈME LETTRE

De l'utilité des études philosophiques pour un homme du monde, an point de vue religieux.

Mon cher ami,

Je suis charmé que mes deux lettres sur la philosophie vous aient agréé comme elles l'ont fait.

Et charmé surtout que vous ayez bien voulu relire, comme je vous y invitais, les dix chapitres que j'ai cousacrés dans mon précédent volumo à cette grande science.

La persuasion, touchant l'utilité des études philosophiques, est donc complète dans votre esprit; mais il me reste

le plus difficile à faire, puisqu'il me reste, je le vois, à persuader votre volonté, et à vous faire mettre décidément la main à l'œuvre.

Vous m'avez dit en effet et vous m'écrivez de nouveau : « Oui, tout cet ensemble d'études est grand et beau; les questions philosophiques sont de belles questions, les livres des vrais philosophes d'admirables livres; je comprends qu'on s'y applique. Mais cependant, y est-on obligé? Au fond, et après tout, la philosophie a-t-elle vraiment quelque chose d'indispensable à m'apprendre? Tai le bonheur d'être chrétien; je sais par la foi tout ce que la philosophie pourrait m'enseigner : est-il donc nécessaire de consacrer une part de mon temps à ces études dont j'admels bien les avantages, mais qui sont toujours fort abstraites et difficiles, quoique belles, et dont je ne suispeutêJrepas très-capable? Je ne le pense point; et j'aime mieux, quant à moi, donner tout ce que j'ai de loisirs aux Lettres, qui ont bien plus de charmes, et à l'histoire, qui a bien plus d'utilité. »

Voilà, mon cher ami, une fin de non recevoir bien positive elbien nette. Mais je vous aime et je vous estime trop et j'ai trop à cœur les vrais intérêts de votre intelligence, la ionne et haute direction de votre vie, pour accepter une telle excuse ; et sans vous faire ici d'un simple conseil une obligation positive, je ne puis vous laisser dans cette opinion, erronée et funeste selon moi, que les études philosophiques, telles que je les entends, sont, pour un homme comme vous et dans votre position, des études qu'on puisse si facilement écarter de son programme.

Bien au contraire, mon cher ami, de toutes les études, dont j'examinerai successivement l'utilité avec vous dans la suite de ces lettres, celles que je vous verrais embrasser avec le plus de plaisir, ou avec le plus de peine négliger, ce sont les études philosophiques.

Et savez-vous pourquoi? Non pas seulement à cause de la grande culture intellectuelle, de la forte et féconde discipline d'esprit que donnent de telles études, mais pour une raison spéciale encore, tout à fait décisive, et qui va à rencontre môme de votre objection : vous devez vous appliquer aux études philosophiques, dans l'intérêt de votre foi ellemême et de votre religion.

Vous vous étonnerez peut-être de ce que je viens de dire. Eh bien ! oui, je le maintiens : c'est ma thèse, et vous en serez bientôt convaincu comme moi, je l'espère. Oui, pour un homme comme vous, cultivé comme vous l'êtes, vivant dans le siècle et le milieu où vous vivez, de grandes et fortes études philosophiques sont une sorte de besoin religieux; et je crois qu'à moins de se placer îi un point de vue tout à fait exclusif et étroit, timide, arriéré, intelligent des nécessités de son temps et de tous les temps, et des tendances les plus vives et les plus certaines de l'esprit humain, fon ne peut pas voir autrement les choses.

Et d'abord, laissez-moi vous dire, mon ami, que vous êtes plus propre que vous ne le pensez aux études philosophiques, et que vous n'y trouverez pas d'ailleurs les difficultés que vous craignez. Je n'entends pas, vous le savez assez, dans ces lettres, vous faire de vains compliments ; il est question entre nous d'autre chose. Mais enfin, mon cher ami, je ne puis pas ne pas vous dire ce qui est : c'est que, par la grdee de Dieu, vous et plusieurs de vos amis, que j'aime comme vous, ainsi qu'un nombre d'hommes du monde plus considérable qu'on ne le croit, nés et cultivés comme vous l'avez été, êtes parfaitement capables de ces fortes études ; et précisément parce que vous en êtes capables, je vous dis: Vous ne pouvez pas les négliger.

Elles vous sont nécessaires à un grand point de vue d'abord: pour éclairer votre religion, fortifier et défendre dans le temps où nous vivons votre foi et la foi de vos enfants.

Elles vous sont nécessaires encore, à vous et à tous ceux que Dieu a doués comme vous, pour prendre ici-bas la part que vous devez prendre, dans la mêlée des vérités et des erreurs, à la lutte des doctrines.

Reprenons ces deux points de vue.

Et d'abord, mon cher ami, les études, et de fortes études philosophiques, vous sont nécessaires: i° pour éclairer et affermir votre foi ; 2° pour la défendre.

Veuillez comprendre, en effet, la nature et la portée des études philosophiques.

Vous dites que vous savez déjà comme chrétien ce que je voudrais vous faire étudier comme philosophe. C'est une erreur, mon ami.

Certes, ce n'est pas moi qui déprécierai le bonheur de croire, ou qui infirmerai en rien la puissance de la foi dans une âme, et la valeur du catéchisme chrétien.

Il n'en est pas moins vrai toutefois qu'il y a un avantage inappréciable à posséder aussi par la science, autant qu'on le peut, ce qu'on possède par la foi.

Et ce que je vous dis là, ce n'est pas moi qui vous le dis : c'est la doctrine de saint Augustin, de saint Thomas et de tous les grands théologiens. lime suffit de vous rappeler ici les beaux textes de saint Augustin : Non eredendo solitm, &ed etiam intelligendo... ut qnod credis intelligas.

Et encore : Quœ fidei firmitate jam tenes, etiam rationis

ivce CONSPICIAS.

Et enfin : Hœc dixerim, ut fidem tuam ad amorem intelligente COHORTER.

Eh bien ! voilà précisément ce que font les bonnes et fortes études philosophiques : dans la sphère qui leur est propre, et dans la mesure possible, elles font savoir ce que la foi faisait croire; ces vérités naturelles et primordiales que l'enseignement reçu sur les genoux d'une mère ou des lèvres d'un catéchiste chrétien avaient simplement déposées

en nous, la philosophie les démontre et les éclaire, et par ces démonstrations et ces clartés nouvelles, elle les enracine

elles affermit.

Que sont en effet, mon ami, les démonstrations dont la philosophie, telle que je vous la conseille, entoure les grandes vérités rationnelles? C'est tout simplement le travail, de siècle en siècle renouvelé, des plus grands esprits, tout ce que les méditations les plus profondes d hommes tels que Platon, Aristote, saint Augustin, saint Thomas, Bossuet, ont accumulé de lumières sur les questions fondamentales. Peut-on dire sérieusement que cela n'est rien, et que la croyance à ces grandes vérités ne puisera pas dans de telles lumières une nouvelle fermeté et une nouvelle puissance?

Et veuillez bien le remarquer, mon ami, le travail que provoquent les études philosophiques sur les vérités qui en sont l'objet, c'est le travail le plus actif et le plus personnel, car c'est le travail de la réflexion. L'étude de la philosophie n'est pas autre chose que la culture de la pensée par la réflexion. Quand on reçoit simplement par voie d'autorité et de tradition une doctrine, une croyance, assurément, cette croyance n'est pas inefficace dans l'âme ; mais quand la réflexion personnelle s'exerce sur cette vérité, quand on voit, quand on sait, quand on découvre, quand on a pénétré, aussi bien qu'on l'a pu, les raisons intrinsèques qui l'appuient,qui la démonlrent,qui l'illuminent, alors la croyance à cette vérité est bien plus éclairée et plus puissante. C'est parle travail delà réflexion surtout qu'on la fait passer en soi, qu'on se l'assimile profondément, qu'on s'en nourrit, et qu'elle devient dans l'esprit une connaissance lumineuse, et par conséquent une force active et vivante. Lorsque, par un solide enseignement philosophique, un esprit a saisi les vérités traditionnelles, qu'il a pu les voir dans sa raison et dans sa conscience, et dans leur propre lumière, qu'il en a

considéré, dans son intelligence et dans sa foi, les assises inébranlables, les bases éternelles, c'est alors qu'il les possède, comme par une sorte de conquête intellectuelle, plus pleinement et plus fortement, qu'il y adhère d'une adhésion plus convaincue et plus personnelle, et que sa croyance, en devenant plus éclairée, devient plus ferme.

Or, combien n'est-il pas nécessaire qu'il en soit ainsi de nos jours! Dans quel milieu, en effet, mon ami, vous trouvez-vous jeté? Que voyez- vous, qu'entendez-vous de tous côtés, autour de vous, dans le monde, dans la société, dans vos cercles, tels qu'ils sont aujourd'hui? Des attaques perpétuelles contre la religion, d'innombrables erreurs sur tous lespoints de nos croyances naturelles et surnaturelles; voilà ce qu'il y a pour ainsi dire dans l'air, et ce que toute la jeunesse respire. N'est-il donc pas aujourd'hui plus que jamais nécessaire de se prémunir contre les sophismes partout répandus et les sophistes partout florissants? Or, on a beau avoir reçu une éducation chrétienne, si on n'a pas été formé par une bonne philosophie à l'art du raisonnement, si Ton ne possède pas les preuves philosophiques des vérités attaquées, on reste faible et désarmé contre les arguments captieux, contre les sophismes, on les débrouille mal; en un mot, on donne plus ou moins de prise contre soi aux mauvais raisonneurs et aux mauvais raisonnements, et la foi, si elle n'est pas renversée, en reste du moins offusquée et troublée par d'importants nuages. Et si trop souvent elle périt dans déjeunes esprits, leur faiblesse philosophique en est une grande cause. Je suis, pour ma part, très-convaincu que si tant de jeunes gens sont entraînés par les sophistes, par les panthéistes et les plus absurdes parleurs, c'est qu'ils n'ont pas de raison exercée, pas de logique, pas de doctrine, pas de philosophie. Le succès de la sophistique dans un pays, on peut en être certain, sera toujours en proportion de l'abaissement général de l'esprit philosophique.

Et veuillez bien encore le remarquer, mon ami, les attaques de l'incrédulité moderne ne portent pas seulement contre les dogmes de la foi; c'est peut-être aux vérités naturelles, base de toute croyance surnaturelle, que les sophistes font aujourd'hui la guerre la plus acharnée. L'athéisme, le panthéisme, sous toutes ses formes, le matérialisme qui renaît sous le nom de positivisme, le scepticisme, et toutes ces doctrines modernes sur la vie future renouvelées des vieux systèmes de métempsycose, toutes ces erreurs-là, qui vivent, qui parlent, qui ont des organes au milieu de nous, ce n'est pas seulement la foi, ce sont les vérités philosophiques elles-mêmes, c'est directement la raison qu'elles attaquent. Eh bien! vous avez à vous défendre vous-même contre tout cela; et croyez-vous que ce soit toujours une défense suffisante que d'opposer à des arguments captieux, à des sophismes séduisants, à des théories d'apparence savante et brillante, votre foi simple et nue, sans aucune réponse directe, sans aucune réfutation formelle? Oh! certes, vous êtes sage, je m'empresse de le dire bien haut, absolument sage et raisonnable, de leur opposer, à toutes ces éphémères constructions de la sophistique moderne, la simplicité et la fermeté de votre Credo, et de les écarter nettement par celte (in absolue de non recevoir : Je crois ! Mais cela est-il toujours aussi facile a faire qu'à dire? Et n'y a-t-il pas quelquefois tel sophisme obstiné, qui, comme une mouche importune, bourdonne sans cesse à vos oreilles, et qu'un peu de logique ou de science philosophique chasserait en un instant?

D'ailleurs, vous n'avez pas que vous à défendre; vous n'êtes pas seul au monde : vous avez près de vous vos jeunes frères, vous avez vos enfants qui grandissent, et il est bon que la foi de toute cette jeunesse trouvo son premier appui près de vous, et qu'elle ait confiance en vos convictions puissantes et raisonnèes. Ah ! je vous en réponds, un père

qui non-seulement croit, mais sait sa religion, a une toute autre autorité pour maintenir dans ses enfants la foi qui leur est enseignée. J'ai eu dans l'un et l'autre sens des exemples décisifs. Un jeune homme qui a entendu son père tenir lête à l'impiété, et répondre ù tout, n'abandonne pas facilement la foi de son père. Mais s'il s'aperçoit que son père ne sait pas le fond des choses, s'il soupçonne sa religion de n'être qu'une routine, un tel exemple est sur lui sans autorité.

Je vais encore plus loin : vous avez des amis, une société au milieu de laquelle vous vivez ; sans cesse, dans le monde, vous pouvez trouver des esprits touchés par quelques sophistes, atteints de quelques doutes : et si on attaque devant vous\os croyances, ou si on vous demande quelque lumière, quelque réponse, sera-ce vraiment assez de ne savoir que répondre, ou de n'avoir pas autre chose à dire, sinon : Je crois, parce que je crois; et de ne pouvoir rendre raison de ce que vous croyez? Certes, l'Apôtre l'entendait autrement, quand il disait que le chrétien devait être prêt à reddere rationem omni poscenti.

Ceci m'amène à la seconde considération que je voulais vous présenter sur la nécessité des études philosophiques pour vous et les hommes du monde placés dans les mêmes conditions que vous.

Et d'abord il faut que je vous dise, mon ami, toute ma pensée sur vous, et sur beaucoup de jeunes gens et d'hommes comme vous, dont, sans vouloir les élever plus haut qu'il De convient, je puis bien penser enfin qu'ils ne sont pas la fouie, et qu'on pourrait attendre d'eux autre chose que ces quelques heures d'étude que je demande à tout prix à ceux qui ne font rien. Ma conviction est que vous et cette élite pourriez remplir en ce monde un rôle plus grand et plus beau que vous ne le soupçonnez peut-être, devenir, en ce siècle, où la foi attaquée de tous côtés a besoin d'être partout

défendue, des athlètes de la vérité, et prendre enfin place parmi les rangs glorieux des apologistes.

Oui, pourquoi un jeune homme chrétien, plein de foi et d'intelligence, n'aspirerait-il pas à ce grand rôle, et, sans quitter le monde et sans se vouer à l'apostolat du sacerdoce, ne se ferait-il pas à lui-même une sorte d'apostolat laïque, et n'aurait-il pas à cœur d'apparaître, dans cette mêlée des doctrines, dans cette irruption de toutes les erreurs, à son poste de combat, comme un soldat de Dieu et de la vérité dans le monde? D'autant plus que le champ de l'apologétique est immense : tout peut devenir une arme contre la religion, et tout peut servir à sa défense; toutes les sciences peuvent être invoquées contre elle, et toutes peuvent témoigner pour elle. Les études laïques elles-mêmes, quelles qu'elles soient, peuvent donc être ramenées à l'apologétique, si on leur donne cette direction. Et pourquoi ne pas la leur donner? Eht-cc qu'à toutes les époques du christianisme, et de nos jours même, comme dans les premiers temps de l'Eglise, la parole laïque ne s'est pas mêlée à la parole des docteurs dans la grande lutte que la vérité soutient et doit soutenir contre l'erreur jusqu'à la fin des temps? Aussi, mon cher ami, n'ai-je pas craint d'indiquer à vous et à vos collègues laïques de l'Académie de Sainte-Croix ce but supérieur de leurs études, et dans votre programme, et même, je crois, au premier rang, figure en effet l'apologétique chrétienne1.

Mais voici ce qu'il est essentiel de bien entendre : c'est que pour défendre utilement la religion, il faut être philosophe; c'est ce que l'apologétique chrétienne ne peut se passer de philosophie. Et cela, non pas seulement parce que la culture philosophique et la méthode philosophique en général sont nécessaires pour donner à un homme la

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vigueur et l'étendue d'esprit sans lesquelles il serait peu capable de prendre une part sérieuse aux luttes de doctrines, mais encore pour une raison plus intime et plus directe que je vais vous indiquer.

Voyez quels sont en effet, mon cher ami, les rapports des vérités révélées et de la philosophie. Les vérités révélées présupposent comme base, comme fondement, les vérités rationnelles; et d'ailleurs, cet ordre de vérités fait partie de la révélation. Tous les grands théologiens, d'après saint Thomas, les appellent les préambules des articles de foi; et à un autre point de vue, elles sont elles-mêmes articles de foi. Or, on nie aujourd'hui les unes commes les autres. On nous attaque sur le terrain de la révélation et des livres saints; mais on nous attaque aussi sur le terrain des vérités premières et fondamentales : toutes les écoles dont je rappelais les noms tout à l'heure, les panthéistes, les matérialistes, les positivistes et les autres, en sont là, frappant ainsi tout à la fois le christianisme et la raison humaine à la racine. L'apologétique chrétienne doit donc défendre toutes ces vérités, à commencer par les vérités naturelles : tout le champ de la philosophie lui est donc ouvert.

Comment, en effet, réfuter les systèmes d'incrédulité radicale et totale; comment établir les vérités rationnelles contre ceuxqûi les nient avec audace, si on ne se pose pas d'abord sur le terrain des adversaires, si on ne répond pas à leurs arguments et à leuçs sophismes, ou si on leur oppose des armes qu'ils soient dialectiquement en droit de récuser? L'apologétique chrétienne doit donc commencer par établir les vérités naturelles, sous peine de n'avoir point de base, ou de débuter par un paralogisme, en supposant ce qui est précisément en question contre elle, et ce qu'elle doit prouver tout d'abord avant d'être admise à marcher plus avant.

Telle est précisément îa méthode de saint Thomas dans

sa Summa contra gentes, livre admirable où, par les seules lumières de la raison naturelle, par la pure philosophie, le docteur angélique établit, contre les incrédules de son temps et de tous les temps, l'existence de Dieu, la création, la Providence, la liberté et la responsabilité de l'âme, et la vie future : tous ces dogmes que le théologien doit défendre, et qu'il ne peut défendre contre les adversaires que j'ai signalés par la théologie pure, mais par la philosophie.

C'est ce que les grands apologistes, dans tous les temps, ont toujours compris; et c'est ainsi qu'au commencement de ce siècle l'illustre évèque d'Hermopolis, qui a paru le premier dans la chaire apologétique en France, avant de donner les preuves de fait de la révélation, a commencé par combattre, avec les seules armes philosophiques, le philosophisme du xvine siècle, encore triomphant

Aujourd'hui, sous des formes nouvelles, à des points de vue divers, avec des nuances chaque jour changeantes, les vieilles erreurs, cent fois confondues, se reproduisent: c'est à l'apologiste chrétien à suivre toutes ces évolutions, à faire face aux adversaires qui apparaissent, à répondre aux arguments qui surgissent, k rajeunir la défense quand l'attaque se rajeunit, à prendre enfin corps à corps tous ces systèmes éphémères qu'un jour amène, qu'un jour emporte, mais qui, en passant, séduisent les âmes; à recommencer enfin, avec des armes toujours nouvelles, contre d'éternelles attaques l'éternelle apologie.

Le rôle est d'ailleurs trop beau pour l'abandonner; il est trop glorieux pour la religion d'être ainsi le plus ferme appui de la raison elle-même; et c'est une grande et belle thèse à continuer, une belle démonstralion à poursuivre, que de prouver toujours au monde que les grandes vérités naturelles et morales n'ont pas de plus invincible défenseur que le christianisme, que d'ailleurs tous les plus grands esprits s'accordent avec lui et combattent pour lui, et que

c'est se séparer du chœur des grands hommes que de se séparer des données de la religion.

Mais à un autre point de vue encore, mon cher ami, que le point de vue apologétique, vous allez comprendre sans peine, j'espère, quel beau et grand travail l'esprit et les études philosophiques vous permettraient de faire sur les dogmes révélés, et comment il y a pour vous à de telles études une sorte de devoir religieux, comme je disais.

La foi se prosterne devant Dieu et adore; cependant la foi, si respectueuse et prosternée qu'elle soit, ne se contente pas de croire, d'adhérer simplement, et comme aveuglément, k\a parole révélée; dans son besoin de lumière, elle cherche à voir, à pénétrer, à comprendre; elle appelle à son aide la raison, l'intelligence, et l'applique respectueusement à la parole de Dieu. Et voilà un premier travail philosophique qu'il nous est permis de faire sur nos dogmes; un travail de pénétration. C'est ce que saint Augustin exprimait admirablement par ces paroles : Intelligas... rations LUCB CONSPICIAS CtC

En effet, ces vérités surnaturelles, bien que supérieures à notre raison, sont loin d'être de tout point ténébreuses pour elle. La raison peut en découvrir, sinon totalement, du moins en partie, la lumière par certains côtés. Ou plutôt, précisément parce qu'elles sont surnaturelles, infinies, abîme sans fond de lumières et de clartés, abyssus luminis, comme dit saint Bernard, l'esprit humain peut y creuser sans cesse et y pénétrer, sans les épuiser jamais. Ayant donc devant lui, dans cette parole divine, des espaces sans bornes, des perspectives sans limites, il marche, il avance, de lumière en lumière; voilà le sens de l'antique et belle formule : Fides quœrens intellectum; et de la noble parole de saint Augustin : Ad amorem intelligente cohortor.

Mais des vérités isolées, même pénétrées à fond, ne constituent pas un ensemble; ce sont des rayons, des foyers

épars de lumière. Or, en toutes choses l'esprit humain aspire à saisir les rapports, Tordre et l'harmonie, à posséder rensemble, à embrasser le tout. El voilà un second et admirable travail que l'esprit humain peut faire sur les dogmes révélés; c'est de les étudier scientifiquement, dans leur enchaînement merveilleux, et dans les rapports qu'ils ont, soit entre eux, soit avec les vérités naturelles, philosophiques, morales, sociales. Nulle doctrine en effet n'est aussi complète, aussi harmonique, aussi bien liée dans toutes ses parties, que la doctrine révélée; et d'un autre côté, comme le Dieu de la révélation est aussi le Dieu de la raison, la vérité révélée non-seulement ne contredit pas la vérité rationnelle, mais, au contraire, elle l'illumine de ses propres clartés : de telle sorte que tout l'ensemble des vérités naturelles ou surnaturelles communiquées par Dieu aux hommes forme comme une chaîne immense; et les dogmes, pareils à ces sommets qui dominent une chaîne de montagnes, et tiennent à toutes ses ramifications, les dogmes tiennent aussi à toutes les vérités, et en les dominant, projettent sur elles leurs reflets lumineux.

C'est ainsi que l'étude de la religion prend un caractère admirablement scientifique, et que cette science de la vérité révélée, bien que partant d'un point immuable, h savoir le dogme, est néanmoins progressive comme toutes les sciences, inépuisable en elle-même, dans son objet, et sans cesse rajeunie par les formes nouvelles et les applications diverses qu'amènent les progrès môme de nos sciences humaines et les évolutions de la polémique religieuse. Une telle science, en effet, est toujours actuelle, toujours moderne, toujours de son temps, parce qu'elle est de tous les temps.

Un admirable exemple de celte manière d'étudier la religion, c'est la Somme théologique de saint Thomas. A toutes les pages, dans toutes les thèses de la Somme, que fait saint

Thomas? Un travail philosophique sur les dogmes; il les établit d'abord par leurs preuves propres, par l'autorité, par les textes, par l'Écriture et la tradition ; et toujours à ces démonstrations il ajoute l'argument philosophique ou de raison. Puis, après avoir établi le dogme, il le scrute, il le fouille pour ainsi dire, il le pénètre dans toutes ses profondeurs, afin d'en tirer par le travail de l'intelligence tout ce qu'il recèle dans sa formule. Et il ne se contente pas d'étudier ainsi les dogmes isolément, l'un après l'autre; il en examine l'enchaînement et les rapports, le système pour ainsi dire; il les éclaire les uns par les autres, et c'est ainsi qu'il élève enfin ce monument admirable, chef-d'œuvre du génie philosophique et théologique, la Somme de théologie.

Ce que saint Thomas a fait avec toute la rigueur des formules et tout l'appareil scientifique de l'école, les Pères l'avaient fait avant lui, dans leur style plus libre et plus littéraire. Soit qu'ils attaquent le paganisme et l'hérésie, soit qu'ils défendent la divinité du christianisme dans leurs immortelles apologies, soit qu'ils exposent simplement les dogmes, et qu'ils entrent dans leurs profondeurs pour en développer des trésors de vérité et de lumière, jamais ils n'oublient d'être philosophes; toujours, au contraire, c'est à la philosophie qu'ils demandent de corroborer leurs preuves théologiques; toujours c'est la foi cherchant à comprendre, fides quœrens intellectum, afin de mieux admirer. Si les Pères de l'Église n'avaient pas été philosophes, ils ne nous auraient laissé ni ces magnifiques expositions de doctrine qui montrent les dogmes divins justifiés par euxmêmes, comme dit l'Écriture : Judicia Domini vera, justificata in semetipsa, ni ces triomphantes apologies, qui nous ont tracé la méthode et la voie que nous suivons encore.

Comment saint Athanase, par exemple, eût-il pu défendre, comme il le fît, le dogme de la divinité du Verbe contre

l'erreur d'Anus, si la science philosophique lui eût fait défaut? Cette erreur, sans doute, naissait elle-même d'une mauvaise philosophie, de cette incurable sophistique de l'esprit grec : mais qu'y faire? Quel pouvoir humain pourra supprimer en ce monde la sophistique? C'est précisément parce que la mauvaise philosophie enfantait les hérésies, qu'il fallait que les Pères fussent armés d'une bonne philosophie pour les combattre.

Sans la philosophie, d'ailleurs, la science théologique même n'aurait pu se constituer ; elle n'aurait pas eu son langage ; car ces mots d'Etre, de Substance, d'Essence, de Nature, de Personne, d'Accidents et d'Espèce, de Matière et de Forme, et tant d'autres qu'elle emploie sans cesse, sont de la langue de la philosophie en même temps que de la sienne.

Il est donc bien manifeste que la philosophie et la théologie se pénètrent réciproquement, et que la philosophie est absolument nécessaire à quiconque veut entrer avec quelque profondeur dans la science de la religion.

Mais un tel travail, mon cher ami, une telle étude sur la religion, est-ce exclusivement l'œuvre des théologiens de profession, et croyez-vous qu'un laïque instruit, distingué, surtout s'il est de ceux qui se sont voués ici-bas à la défense de l'Eglise, ne pourrait être admis li le faire, pour sa part et selon ses forces? Et croyez-vous qu'il puisse y avoir une étude plus belle, plus élevée et plus attachante pour l'esprit, pour le cœur, pour l'âme tout entière ? Non, sans doute.

Mais, évidemment, un tel travail demande un esprit formé par la méthode philosophique, et familier avec les plus hautes questions de la philosophie. Voilà donc pourquoi, aux laïques mêmes, aux laïques éminents qui veulent étudier avec quelque étendue et quelque profondeur la religion, soit pour les jouissances d'esprit et d'âme qu'offre

une telle étude, et pour les consolations profondes que le cœur y trouve, soit pour défendre avec plus d'autorité la religion, voilà pourquoi, dis-je, les études philosophiques, indépendamment de tous leurs autres avantages, sont absolument indispensables; et d'autant plus qu'on vit dans un siècle où la philosophie et la religion sont plus attaquées.

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