DOUZIÈME LETTRE
Sur le travail. — Nécessité du travail.
Mon cher ami,
Je n'irai pas plus loin dans ces conseils sans répondre h une pensée dont je vous trouve sans cesse préoccupé.
J'avais à peine commencé à m'entretenir avec vous des diverses études dont je songeais à vous indiquer le programme, que de suite je vous ai vu tout effrayé.
Vous m'avez dit tout d'abord : « Etudier, et comme vous voulez qu'on étudie, avec réflexion, avec suite, la plume à la main, les littératures anciennes et modernes, grecque, latine, française, les littératures étrangères aussi, la philosophie, une philosophie élevée , solide, chrétienne, puis l'histoire, puis la religion, et tout cela non pas seulement pour en faire une simple occupation des loisirs, mais pour élever son esprit , améliorer ses facultés, pour se rendre utile, pour se mettre en état de mieux remplir ses devoirs, comme homme, comme chrétien, comme citoyen, comme père de famille : tout cela, c'est un travail, c'est le grand, le sérieux travail. Mais est-ce donc qu'on y est rigoureuse-
ment obligé? L'étude sérieuse a des avantages sans doute, on ne peut le nier ; mais elle a aussi sa peine, ses fatigues ; elle assujettit, elle demande l'effort, elle contrarie le cher et juste penchant de l'homme au repos. Eh bien ! une telle étude, si sérieuse, est-elle donc nécessaire? Le travail est-il un devoir? Et ne pourrait-on pas s'arranger un vie où le travail n'entrerait pas?
« D'ailleurs, ajoutez-vous, vous nous croyez inoccupés : c'est une erreur; on a toujours quelque chose à faire dans le monde : les devoirs de société, les visites, sa famille, son intérieur, ses enfants, si on en a, ses affaires, ce qu'on peut avoir de forlune à surveiller, un faire valoir, etc., tout cela prend du temps ; ajoutez à cela les journaux, les lectures courantes; les journées sont bien vite remplies : est-ce que cela ne suffit pas? Et y a-t-ii réellement, au point de vue de la conscience, une obligation rigoureuse de travailler, comme vous voulez que l'on travaille? Voilà ce que je voudrais savoir. »
Eh bien ! c'est à cela, mon cher ami, que je vais répondre; et j'interromps volontiers pour le faire la suite des indications que j'avais à vous donner sur les études possibles à un homme du monde : il serait inutile, en effet, d'aller plus loin, si vous n'étiez décidé à me suivre. Mais puisque vous m'interrogez sur cette grave question du travail, je n'hésite pas, et je vous dis tout d'abord : Non, ce n'est pas un conseil de perfection que je vous donne, quand je vous invite à travailler, et à travailler sérieusement: sachez-le bien, le travail, le travail sérieux, est, d'une manière ou d'une autre, pour tout homme un devoir; il taut faire quelque chose, quelque chose qui compte, quelque chose de suivi, de constant, de réellement utile ici-bas ; et quand on n'a ni l'obligation, ni le goût d'un travail manuel, ni la nécessité de travailler pour vivre, il faut occuper sérieusement sa vie d'une autre façon. - Voilà ce que j'espère vous démontrer.
Mais avant d'entrer en matière, je vous dois une explication importante, car je veux que ma pensée soit bien comprise. Quand j'invoque à l'appui de mes conseils sur l'étude la grande loi du travail, évidemment je ne veux pas dire qu'il n'y ait pour ceux à qui je m'adresse d'autre moyen que l'étude pour satisfaire à cette loi. Je dis simplement: qu'il y a une loi du travail ; que ce travail est une obligation pour tous ; que pour beaucoup d'hommes, dans les classes riches, l'étude sérieuse, bien ordonnée, dirigée vers un but utile et pratique, aidant h l'accomplissement des devoirs d'état, est un des principaux moyens pour se mettre à môme, par le développement de ses facultés, — et de faire fructifier les talents, les dons qu'on a reçus de Dieu, — et de se rendre utile à ses enfants, à sa famille, — et de servir son pays dans la sphère que la Providence a faite à chacun.
Cela dit, je commence :
Et pour aller droit au faitje vous dirai tout d'abord : Non, ne vous y trompez pas, mon ami, le travail n'est pas seulement une chose bonne, plus ou moins importante, mais facultative, et qu'on est libre de faire ou de ne faire pas. Le travail, le travail réel, sérieux, le travail utile, est une obligation rigoureuse, un devoir de conscience, dont il n'est permis à personne de s'affranchir.
Nul n'est ici-bas pour ne rien faire, et pour jouir dans une oisiveté, plus ou moins agitée et stérile, des fruits du travail d'autrui, mais pour travailler aussi lui-môme : la volonté de Dieu est formelle à cet égard ; de telle sorte qu'une vie où le travail n'entrerait pas, une vie oisive ou stérilement occupée, comme dit le fabuliste, multa agendo nil agens, ne peut rassurer la conscience sur l'accomplissement de ses devoirs en ce monde.
Je le sais, et je le répèle, il n'y a pas qu'une forme de travail : il y a le travail des mains, et il y a le travail de l'esprit; il y a les arts, les affaires industrielles et commerciales, l'administration , les sciences et l'agriculture, dont je parlerai, et tout ce qui, en un mot, dans les occupations de la vie, peut mériter le nom de sérieux travail ; mais pour vous et tous ceux que leur position dispense du rude travail des mains, pour ceux qui n'ont pas de carrière et ne peuvent s'occuper d'art, d'administration , ni de commerce, ni d'agriculture réelle, je ne vois guère que le travail d'esprit, que l'élude sérieuse, et faite dans le but et dans les motifs élevés, que vous et moi rappelions tout à l'heure, pour accomplir la loi de Dieu qui ordonne le travail.
Me demanderez-vous où se trouve formulée cette loi du travail? Eh! mon cher ami, partout dans les saintes Ecritures : vous n'avez qu'ft ouvrir le texte sacré pour la lire à toutes les pages. Je ne sache rien que Dieu ordonne plus expressément et inculque plus fréquemment, plus fortement.
Sur tout cela, je ne viens pas vous faire des phrases. C'est la parole même de Dieu que je veux metlre sous vos yeux, cette parole avec laquelle il n'y a pas à disputer, ni à contredire, et qui d'ailleurs ici ne fait qu'exprimer l'obligation naturelle, mais avec une force, une gravité, une autorité souveraine, devant laquelle, bon gré, mal gré, il faut plier; car elle décide de tout.
Voyez, mon cher ami, à l'origine môme des choses, au lendemain de la création, quand l'homme, avant son péché, était encore dans tout l'honneur de son innocence et l'intégrité de sa nature, Dieu lui impose le travail. Il le place dans le paradis des délices : pourquoi ? Est-ce uniquement pour en jouir et ne rien faire? Non. Remarquez bien l'expression du texte sacré : c'est pour y travailler : Positit eum
inparadiso voluptatis, ut operaretur*. La terre alors n'était pas maudite, l'homme n'était pas déchu : il sortait des mains du Créateur ; l'image divine resplendissait de tout son éclat sur son front : eh bien, Dieu veut que l'homme innocent travaille, que de la terre féconde il tire des fruits qui seront les siens, puisqu'ils viendront de son travail, et c'est ainsi qu'il entre en coopération avec Dieu, qu'il participe à l'action créatrice ; car tel est l'honneur et la dignité du travail, qu'il associe pour ainsi dire l'homme à Dieu, et cela partout, dans l'industrie, dans l'art, dans l'agriculture, comme dans les plus hautes spéculations de la pensée. Et voilà pourquoi Dieu impose le travail à l'homme innocent, comme une loi de sa nature et une condition de sa vie. Et c'est pourquoi aussi, veuillez bien le remarquer, toutes les facultés de l'homme réclament le travail, ont besoin du travail, pour entrer en activité et se déployer, et sans le travail, elles languissent et périssent.
Quand l'homme eut péché, le travail ne cessa pas d'être la loi, l'honneur et la dignité de sa vie; mais il devint obligatoire à un titre nouveau, et plus impérieux encore. Il fut imposé à l'homme comme un châtiment mérité, comme une expiation nécessaire. Et voyez avec quelle force et quelle autorité toute divine fut portée la sentence : « La terre est « maudite pour ton travail; tu n'en tireras ta nourriture « tous les jours de ta vie qu'au prix d'un rude labeur. Elle « te produira des ronces et des épines ; lu mangeras ton « pain à la sueur de ton front \ »
Telle est la sentence, et voilà la nouvelle condition de l'homme. On ne peut pas la décliner ; il n'est pas permis, ni même possible, vous le verrez, de s'y soustraire. L'homme, en expiation de son péché, doit arroser de ses
1 Gen., 2-1 S.
* Genèse, m, 17-19.
ne
sueurs une terre maudite, et c'estcomme un premier baptême dans lequel il doit laver la tache de son front. Le travail est devenu une partie de la pénitence imposée à l'homme coupable et déchu. Voilà notre condition, à tous tant que nous sommes : bon gré, mal gré, nous sommes condamnés à la peine, au labeur, sous une forme ou sous une autre; comme il est dit quelque part dans la sainte Ecriture : « C'est là ce « joug pesant qui a été posé sur tous les enfants d'Adam, « jugum grave super filios Adœ »
Et, veuillez le remarquer, la sentence est absolue, universelle ; nul n'en est excepté : elle pèse sur l'humanité tout entière. Ceux môme que leur position et leur fortune paraissent en exempter ici-bas, et qui n'ont pas besoin de travailler pour vivre,'ceux-là y sont astreints non moins que les autres. Écoutez Bourdaloue commentant cette forte parole : Jugum grave super filios Adœ, et expliquant la rigueur, l'universalité de la sentence qui nous condamne à travailler : « Sur quels enfants d'Adam, se demande-t-il, « pèse donc ce joug ?» Et il répon d : « Sur tous sans exception , « depuis celui qui est assis sur le trône jusqu'à celui qui est « couché dans la poussière, et depuis ceux qui portent la « couronne et la pourpre jusqu'à ceux que la pauvreté réduit « à travailler presque nus : à résidente super sedem glorio- « sam, usque ad humiliatum in terrâ et cinere, et ab eo qui « portât coronamy usque ad eum qui operitur lino crudo *. »
11 y en a qui de fait paraissent déchargés du joug, ceux qui sont riches; mais en droit, ils le doivent porter, et en fait ils le portent aussi sur leurs épaules : Dieu sait bien faire que la loi de l'expiation pcse sur eux comme sur les autres. Je ne tarderai pas à vous démontrer ceci.
C'est pour tous les hommes, dit encore la sainte Ecriture :
1 Eccli., xl, i.
1 Eccli, lx, 3, 4.
omnibus hominibus, qu'une grande occupation à été créée ; créée, c'est-à-dire imposée par Dieu : occupatio magna creata est. C'est une obligation indéclinable, faite pour tous; point d'exception.
Job est encore plus expressif dans sa brève sentence : Homo nascitur ad laborem, sicut avis ad volalum, l'homme naît pour travailler, comme l'oiseau pour voler'. Vivre sans travailler, c'est vivre hors des conditions de la nature humaine; c'est éteindre, c'est étouffer, c'est anéantir la vie en soi ; c'est ne pas vivre.
Quelles expressions plus fortes voudriez-vous donc pour dire la nécessité, l'obligation, le devoir pour tout homme de travailler ici-bas?
Mais il y a autre chose encore dans la sainte Écriture : ce sont les châtiments, les flétrissures, les anathèmes prononcés contre le paresseux. La sainte Écriture le poursuit, le harcelle pour ainsi dire, sans relâche et sans pitié.
Ce qui est dit là de l'oisiveté et de la paresse est effrayant. Avez-vous jamais remarqué que d'elles, comme de l'orgueil, il est dit que c'est la racine et la mère de tout péché ?
Initium omnis peccati superbia', le commencement de tout péché, c'est l'orgueil. Voilà la malédiction de l'orgueil. — Omnem malitiam docuit otiositas*; toute malice est enseignée par l'oisiveté. Voilà la malédiction de la paresse ; c'est le même anathème.
Et, chose effrayante et bien étonnante encore : d'après les saintes Ecritures, la fuite de travail, la paresse, c'est le crime de Sodome, celui du moins qui l'entraîna dans tous les autres. Et l'Ecriture signale directement, parmi les trois péchés de la ville abominable, V oisiveté de ses fils et de ses
* Job, v, 7.
* Eccli., x, 15.
2 Ibid.y xxxiii, 29.
LETTRES A UN HOMME Dr MONDE.
filles. Telle fut l'iniquité de Sodome. Hœcfuit iniquitas Sodomœ%.
Mais voyez comme l'Ecriture a recours à des expressions inouïes, à des comparaisons, à des peintures d'une énergie incroyable, pour flétrir l'oisiveté, et déverser sur elle le mépris :
0 Le paresseux a été lapidé, — non pas avec des pierres, « remarquez bien, il n'en était pas digne, — mais avec de la et boue; et tous n'ont qu'une voix pour dire le mépris qu'il « mérite: in lapide luteo lapidatus est piger, et omnes loti quentur super aspernationem illius*.*
In lapide luteo, avec de la boue. Peut-on pousser plus loin le mépris et le dégoût? Cependant le texte sacré a été plus loin encore, il a trouvé une image encore plus insultante : « Le paresseux a été lapidé, pas même avec de la boue, « avec quelque chose de plus répugnant, avec le fumier des « vaches, de stercore boum lapidatus est piger ; et quiconque « l'aura touché se hâtera de secouer sa main, et omnis qui « tetigerit eumy excutiet mamts*. »
Voyez maintenant la paresse prise au vif, et décrite, dans sa nonchalante inertie, par la sainte Ecriture.
11 est jour, les hommes d'activité et de travail sont à leur ouvrage, dans les ateliers, dans les champs, dans leur cabinet : le paresseux, lui, est encore, sur son lit, et n'a pas la force de se remuer ; et « comme le gond d'une porte entre- « bâillée, il se tourne et se retourne sur lui-môme, sans « pouvoir se lever, sicut oslium vertitur in cardine suo, ita « piger in lectulosuo*. »
Et quand enfin il sera sorti du lit, le voilà, tout le jour, inactif ; « sa main, il la cache sous son aisselle, et c'est une
1 Ezkch., XVI, 49.
2 Eccli., xxii, i.
3 Ibid., 2.
* Prov., xxvi, 14.
« fatigue pour lui s'il faut seulement la porter à sa bouche : « abscondit piger manum sub ascellâ sud, et laborat si ad os « suumeamconverterit1. »
Qu'est-ce que cet homme, et quel fond peut-on faire sur lui? Quoi qu'on en attende, on est sûr d'une déception. « Ce que le vinaigre est aux dents, et la fumée aux yeux, « voilà ce qu'est le paresseux pour ceux qui ont cru pouvoir « mettre en lui quelque confiance : sicut acetum dentibus^ « sicut fumus oculis, sic piger his qui miserunt eum*. >
Son châtiment, c'est avec la honte et le mépris public, sa stérilité. « J'ai passé dans le champ du paresseux, et qu'y « ai-je vu? Les orties avaient tout rempli, les épines en cou- « vraient toute la surface, et les pierres de la clôture étaient « renversées et dispersées ». »
Et cette stérilité, châtiment inévitable de l'oisiveté, les saintes Ecritures se plaisent, pour l'humilier davantage, à la mettre constamment en regard des fruits merveilleux du travail. Ecoutez encore :
« A cause du froid, le paresseux n'a pas voulu labourer. « Eh bien ! viendra l'été, et le paresseux mendiera ; mais « on ne lui donnera rien *. »
« Les pensées du robuste travailleur sont toujours dans « la fécondité et l'abondance ; mais quiconque est paresseux « est à jamais dans l'indigence \ » Il y a en lui stérilité absolue d'esprit, de cœur, de tout.
Je vous le disais tout à l'heure : oui, l'oisiveté, c'est la
* Prov., xxvi, 15.
8 lbid., x, 2G.
3 Pcr agrum hominis pigri tansivi : et pcr vineam viri slulli... El ecce iotum repleverant urticœ. et operuerant super/idem ejus spinœ, et maceria lapidum destructa erat. (IMd., xxiv, 30.)
* Propter frigus piger arare noluit : mendicabit ergo œstatc , et non dabitur illi. (lbid., xx, 4.)
5 Cogitations robusti semper in ubundantia ; omnis autem piger semper in egestale est. {lbid., xxi, Si.)
ruine inévitable de toutes les facultés. Ces facultés sont essentiellement actives; elles demandent perpétuellement la culture, le développement, c'est-à-dire le travail ; sinon elles demeurent ou tombent en friche. Elles ne ptoduisent plus que des ronces et des épines, spinas ac îribuios. Des fruits amers, des fruits sauvages, voilà les seuls fruits qu'elles puissent donner.
Et voilà pourquoi l'Ecriture a dit : « Le chemin des pâte resseux est obstrué d'épines : la voie des justes, au con- « traire, est une voie ou on marche sans obstacles \ »
Le paresseux s'égare donc de tout point, et c'est pourquoi les saints Livres, après avoir dit son indignité, sa honte, sa misère, parlent de sa folie en ces termes du dernier mépris : t L'homme d'oisiveté est un sot du plus haut degré, « stultissimus est » Que voulez-vous de plus?
Après tant et de si menaçantes paroles, penseriez-vous encore, mon ami, qu'il s'agit simplement, pour l'homme, quel qu'il soit, dans la question du travail, d'une chose facultative? Non, il s'agit là d'un devoir, vrai, réel, sérieux, irrécusable : c'est évident.
Mais ouvrons maintenant le saint Evangile, et nous y verrons la loi du travail, la sanction de cette loi, le châtiment du paresseux, les malédictions qui lui sont réservées, tout cela exprimé avec une fermeté, une énergie que l'ancien Testament n'égale pas. 11 est impossible de ne pas en être frappé.
Notre-Seigneur Jésus-Christ a multiplié les exhortations et les paraboles pour nous inculquer, sous toutes les formes, cette grande vérité, que nous sommes sur la terre, non pas
1 Prov., xv, 19.
« Ibil., xxvi, tC.
pour ne rien faire, mais pour travailler; non pour demeurer des êtres stériles, inféconds, inutiles, mais pour tirer de nous-mêmes, par notre énergie, nos efforts, notre travail, de bons fruits.
Nous avertissant de la rapidité de la vie, et de la nécessité de profiter de ce rapide passage ici-bas pour emporter avec nous quelque chose qui demeure : « Travaillez, dit-il « quelque part, et faites le bien, pendant que vous avez la « lumière, parce que la nuit vient, pendant laquelle on ne a peut plus travailler1. »
Et dans un autre endroit, Notre-Seigneur dit expressément encore: « Je vous ai placés sur la terre, pour que « vous alliez et portiez des fruits, et que vos fruits det meurent*. »
Or, connaissez-vous le moyen, mon ami, de porter des fruits ici-bas, fruits quelconques, de vertu ou d'étude, dans la mollesse d'une vie oisive, et sans l'activité d'un généreux travail?
Non, on Ta dit, et il est vrai : Celui qui ne fait rien fait bientôt le mal; et cela même est un grand mal de ne rien faire. C'est contre cet homme qu'est dite dans l'Évangile cette foudroyante parole : « Déjà la cognée est à la racine « de l'arbre : tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera « coupé et jeté au feu3. »
Notre-Seigneur a repris souvent cette parabole.
Vous connaissez l'histoire du figuier, stérile avec un luxe de feuillage : Notre-Seigneur s'avance vers le bel arbre comme pour y cueillir un fruit, mais il n'y avait que des
1 Ojmamini, dùm lucem habetis; venit enim nox, in qud nemo poteU operari. (Joan., ix, 4.)
* Posta vo$ ut eati$, et fructum afferatis, et fructus vester mancat. [lbid.t 13-17.)
* Omnis arbor, quœ non facit fructum bonum excidelur, et in ignem mittetur. (Matt., m, 10.)
feuilles. Que fit Notre-Seigneur? Il maudit l'arbre, et celte malédiction le dessécha '.
Écoutez cette autre parabole :
a Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint « pour en cueillir les fruits, et il n'en trouva pas. Alors il dit t au cultivateur de la vigne : Il y a trois ans que je viens « chercher le fruit de ce liguier, et que je n'en trouve aui cun. 11 faut le couper. Pourquoi oecupe-t-il la terre*? »
« Pourquoi occupe-t-il la terre? » Combien d'hommes et de jeunes gens dans le monde au sujet desquels on pourrait faire la même demande?
Voyez dans cette parabole même le moyen d'échapper à la sentence; il n'y en a qu'un :
« Le vigneron dit : Maître, pardonnez-lui encore cette t année; je vais bêcher la terre tout autour, et y mettre du « fumier, et peut-être qu'il fructifiera; sinon, après cela, t vous le couperez1. »
Et veuillez bien le remarquer, ce ne sont pas seulement ceux qui dissipent, qui dilapident les dons, les talents, les facultés reçues de Dieu, mais ceux qui les conservent, sà.ns les faire valoir, que Notre-Seigneur maudit et condamne, — anathème terrible dans la bouche du Sauveur si doux, — car c'est aux ténèbres éternelles, aux pleurs et aux grincements de dents qu'il les condamne.
1 Et videns fici arborent unam secus viam, venit ad eam : et nihll wvenit in eâ niai folia tantum, et ait illi : Numquam ex te fruetus nascatur in sempiternum ; et arefacla est continuo ficulnea (Matt. xxir 10.)
* Dicebat autem et hanc simili tudinem : arborent fici habcbat quidam plantatam in vincâ sud, et venit quœrens fructum in illd, et non invenit. (Luc, un, 6.)
Dixit autem ad cultorem vincœ : Ecce anni très sunt ex quo venio quœren$ fructum m ficulaed /<dc, et non invenio : succide ergo illam : ut quid etiam terram occupai '/ (/6ù/., 7.)
3 At ilie respondens, dicit illi : Domine, dimitii Ulam et hoc anno, usque ditm fodiam circa illam, et miltam stercora.
Et liquident fecerii fructum; sin autem, in futur um sucettes cam. [tbid.)
Mon cher ami, méditez, je vous ea conjure devant Dieu, ces terribles paroles de Notre-Seigneur prononcées par lui dans la parabole des talents que chacun de nous doit faire valoir : et si j'insiste tant ici, c'est qu'il ne s'agit pas, vous le voyez bien d'une chose légère, mais d'une chose grave et sérieuse entre toutes !
Il est donc question, dans la parabole, de serviteurs qui ont reçu du maître, l'un cinq, l'un deux, l'autre un seul talent. Le maître part, et à son retour, il demande compte à chaque serviteur du talent qui lui a été confié. Qu'en avaient-ils fait? « Celui qui avait reçu cinq talents s'en a alla, et travailla avec ses cinq talents, et en gagna cinq a autres. De môme, celui qui en avait reçu deux en gagna « deux autres. Celui qui n'en ayait reçu qu'un s'en alla, « creusa la terre, et y enfouit l'argent de son maître. » Que dit le maître aux deux premiers serviteurs? « C'est bien, « bon et fidèle serviteur; parée que tu as été fidèle en « nue petite chose, je vais Vtn confier de grandes. Entre «■ dans la joie de ton Seigneur. » Voilà la récompense du travail.
Mais le serviteur paresseux, celui qui avait enfoui le talent du maître au lieu de le faire fructifier par son travail, qu'entend-il, nonobstant ses vaines excuses? « Il faNaït, « toi aussi, faire valoir mon argent, et à mon retour je « Taurais retrouvé afvec u?sure. Et bien! qu'on lui enlève « son talent, et qu'on le donne à celui qui en à dix... Et « ce serviteur inutile, jetez-le dehors dans le lien des té- « nèbres, là où il y a des pleurs et des grincements de « dents». »
Qui pourrait ne pas voir là une nouvelle et terrible intimation de cette grande loi du travail, par raqnefle chacun esl obligé de foire valoir les talents, les dons, les facultés
1 Matth., txv, 14-30.
qu'il a reçus de Dieu, selon sa position et son élat? Vous y voyez aussi, avec la loi, sa naturelle et divine sanction : la fécondité et la richesse d'une part, de l'autre la stérilité, la malédiction et la misère éternelle.
Du reste, ouvrez les yeux, mon ami, et regardez autour de vous : c'est ici l'histoire contemporaine, comme l'histoire de tous les temps. Combien d'hommes et de jeunes gens d'aujourd'ui, auxquels chaque mot de la parabole s'applique avec une justesse saisissante! Ils avaient tout reçu de Dieu : grand nom, grande famille, grande fortune : tout ce qui facilite le travail et assure le succès; avec cela, esprit, cœur, âme merveilleusement doués; ils pouvaient des choses admirables ! La détestable habitude de ne rien faire a tout stérilisé, tout éteint, tout ruiné.
C'est la punition annoncée par Notre-Seigneur : « Qu'on « lui ôte son talent qu'il enfouit, et qu'on le donne à celui « qui saura le faire valoir. »
Ils n'ont pas voulu acquérir, par leur travail, une valeur personnelle, une considération, un influence, une position à laquelle leur nom même, leur fortune, leurs aïeux leur donnaient droit : tout cela ira à d'autres, aux hommes d'activité et de travail, à ces gens qui font pour eux leurs affaires, puisqu'ils ne savent pas les faire eux-mêmes, à leurs notaires, à leurs avocats, à leurs régisseurs. Que voulezvous? c'est la sanction inévitable d'une loi naturelle et divine, pour les individus, comme pour les sociétés...
« Arrachez, coupez l'arbre stérile... Pourquoi, en effet, « occupe-t-il la terre ? «
« Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé « et jeté au feu. » C'est juste.
« Otez-lui ce qu'il a, puisqu'il ne sait que l'enfouir, et « donnez-le à celui qui a déjà, » mais qui sait faire valoir ce qu'il a, afin que l'un reste dans la stérilité, qu'il a choisie, et que l'autre soit (fans l'abondance, qu'il a gagnée.
Peut-on imaginer quelque chose de plus formel et de plus terrible?
Qu'on se récrie, qu'on se retourne tant qu'on voudra : il n'est pas possible d'aller contre de telles paroles; il en sort, je ne dirai pas un rayon, mais des éclairs d'une vérité qui abat toute résistance et foudroie toute paresse.
Vous voulez, parce que vous êtes nés riches, parce que vons avez beaucoup reçu, parce que la Providence vous a comblés, parce que Dieu vous a payés d'avance, vous voulez ne rien rendre et ne rien faire, mais jouir, et vous engraisser— c'est le mot de l'Ecriture; — et vous posant, vous étendant orgueuilleusement et paresseusement sur vos biens entassés, vous dites à votre âme : « C'est bien, j'ai « de l'argent, des terres, des titres, une noblesse; il y en a « pour des années : donnons-nous à notre aise du repos « et des jouissances. » Eh bien, non, cela ne se peut pas : il ne se peut que la vie aille ainsi, et que ceux-là précisément qui ont le plus reçu ne doivent rien, et qu'il y ait pour eux en ce monde je ne sais quel privilège insolent de mollesse, d'orgueil et de fainéantise.
Comment donc? Mais il est dit dans l'Evangile que môme « une parole oiseuse, inutile, on en rendra compte. » Et on ne rendrait pas un compte sévère de toute une vie molle, vaine, fainéante et inféconde!
Mais voyez donc encore cette célèbre parabole des ouvriers et du père de famille : quelle rudesse, quel reproche dans cette vive et méprisante question : « Quid statis ? Pour- « quoi étes-vous là, tout le jour, oisifs et désœuvrés1? »
Et quelle autorité dans cet ordre : « lté et vos, allez-vous- « en, vous aussi, à ma vigne, à la peine, au labeur. »
Entendez tout cela pour vous-même, mon ami; ou bien, s'il y a pour vous un privilège, montrez-moi ce privilège,
4 Matth., XX, c>.
18b LETTRES A LN HOMME DU MONDE.
et sur quoi vous fondez, pour vous, personnellement, une exception.
Cette exception, saint Paul ne la connaissait pas, ni pour lui-même, ni pour personne; et c'est lui, ce grand, cet infatigable apôtre, qui a proclamé avec le plus d'énergie peutêtre la loi rigoureuse et universelle du travail, dans ces rudes paroles : t Que si quelqu'un ne travaille pas, qu'il ne « mange pas, si guis non vult operari, nec manducet* » Oui, il faut être digne du pain que Ton mange, ce pain, qui neprésente tant de travail, et que nous ne devrions prendre, quand nous nous mettons à no6 tables, qu'avec un respect religieux, si nous songions à tout ce qu'il a fallu 4e la sueur de l'homme et de la rosée de Dieu pour la produire. Eh bien! selon saint Paul, l'homme de paresse, qui n'apporte ici-bas aucune compensation au labeur que ce pain a coûté à ses frères, n'est pas digne de le manger. « Que si quel- « qu'un ne travaille pas, qu'il ne mange pas! »
Et voilà pourquoi saint Paul lui-même tenait à honneur de gagner de ses propres mains le pain qu'il mangeait C'est ce qu'il répète sans cesse : « Nous n'avons pas mangé ua « pain que nous n'avions pas gagné ! Nous avons travaillé « de nos propres mains, la nuit, le jour, pour n'être à charge a à personne. » Et ailleurs : « Vous savez que les choses né- « cessaires à notre subsistance, ce sont ces mains qui nous « les ont fournies. » El encore : Souvenez-vous, mes tnès- « chers frères, de notre travail et de nos fatigues. Nous avons a travaillé la nuit, le jour, pour n'être à charge à aucun de « vous. Voilà comment nous avons prêché au milieu de vous « l'Évangile de Dieu». »
• .4(/ Thes., m, 10.
* Seque gratis panem manducammus ab aliquo, scd in labore, et in fatigalione, nocte et die opérantes, ne quem vestrum gravaremus.
Ipsi scitis : quoniam adea quœ mihi opuserant, et his qui mecum mnt, ministraverunt manus istœ. [Act.yxx, 34.) Memores enim estis, fratres, laboris nostri, fatigalionis : nocie ac die
LETTRE ML — «CGESSiTÉ DU TRAVAIL.
Et certes, après un tel exemple, saint Paul avait bien le droit de dire aux autres : « Faites votre Ubche ; travaillez, i comme nous vous en avons intimé le précepte, et marchez « ainsi avec honneur sous les yeux de ceux qui nous regar- « deat\ »
Et il avait bien le droit encore de faire tomber toute la sévérité de ses reproches sur ces hommes et ces femmes d'oisivelé, Qu'il représente sous des traits si pleins encore aujourd'hui de vérité, fatiguant tout autour d'eux de leur désœuvrement, de leur inquiète curiosité, eA, pour que rien De manque au tableau, a de leur bavardage. »
Vo^ez si cette peinture n'est pas prise sur le fait : « On « nous (M qu'il y en a parmi vous qui, ne travaillant pas, « vont de tous côtés, empressés, inquiets, curieux. » 11 faut bien en effet remplir de quelque chose le vide de6 journées inoccupées : on jette alors dans ce vide toutes les . agitations et les inquiétudes de 6on ennui, toutes ces misères qui remplacent les nobles occupations qu'on n'a pas. On ne fait rien ; mais on s'enquiert et on se mêle de tout. Et ne voyez*vou6 pas encore d'ici ces femmes dont parle le môme apôtre dans un autre endroit, qui « s'en vont de tous côtés » promener leur ennui, « oisives, et non-seuloment oisives, mais verbeuses2 j> et dangereuses parleurs commérages ?
Écoutez ce que leur déclare l'apôtre : « A ces hommes et à « ces femmes-là, nous demandons en grâce, au nom de « Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous ordonnons qu'ils se « taisent d'abord, et ensuite qu'ils travaillent, et qu'ils man-
«perantes, ne qucm vestrumgravaremiis,prœdicavimusinvobisEvangelium D<i. (Thess., U, 9.)
1 Et operam dctis ut quietisitis, et ut veslrum negotium agatti, étapenmini manibus vestris, sicut prœcepimus vobis : et ut honeete ambuMit «dtosqui forts sunt : et nullius aliquid desideretis. (Thoss., iv, H.)
1 Audivimus eniminter vos quosdam, ambulare inquiète, nihil optran- K sed curiose agentes.... Oliosœ discunt circuire, non solùm oUosœ sed tcrtosœ. (Tm., V, 13.)
« gent ainsi leur pain1, » ce pain que, selon l'apôtre, n'est pas digne de manger celui qui ne travaille pas.
Un autre apôtre n'a pas contre les mômes gens, improductifs et fainéants, des paroles moins dures, a Ces gens-là, » le trait est sanglant, mais il est de saint Jude, « ces gens-là « né sont, à ses yeux, bons qu'à table, et au manger ; » et il les représente « festoyant sans remords et sans crainte, se « repaissant eux-mêmes ; nuées sans eau, ajoute-t-il, qui ne « produiront jamais rien; arbres d'automne, sans fruits, « deux fois morts, et déracinés; » ou plutôt portant dans leur oisiveté de tristes fruits, qu'il désigne suffisamment dans cette image intraduisible : « Vagues agitées, jetant « comme une écume toute leur confusion et toute leur honte ; « astres dévoyés, auxquels est réservée la tempête desténè- « bres à jamais». »
C'est, sousuneautre forme etd'autresimages^etanalhème prononcé ailleurs dans les saintes Lettres contre les hommes d'oisiveté : « N'attendez rien de la faction des hommes « d'oisiveté et de plaisir; ils seront balayés, et à jamais 3. »
Ou, enfin, cette menace terrible que je lis dans saint Paul, et qui résume avec une énergie souveraine toute cette doctrine sur le travail et l'oisiveté : « Une terre, arrosée souvent « du ciel, si elle produit les plantes et les fruits qu'on lui « demande, est bénie de Dieu ; mais si elle ne produit que t des épines et des chardons, c'est une terre réprouvée, et « la malédiction pend sur elle4. »
4 lis autem, qui ejusmodi sunt, denuntiamus et obsecramus n Domino Jesu Chrislo, ut eu m silenlio opérantes, suum panem manducent. (II Thess., m, 8, 0, 10, il , 12.)
* Hi sunt in epulis suis maculœ, convivantes, sine timoré, semetipsos pasccntes, nubes sine aquâ quœ à vends circumferuntur, arbores autumnales, iufructuosœ, bis mortuœ, eradicatœ.... Fluctus feri maris, despumanles suas confusiones, sidera errantia : quibus procella tenebrarum servata est in œternum. (Jcd., i, 12-13.)
* Auferetur factio lascivkntium. (Amos, vi, 7.)
* Terra enim sœpe venicntem super se bibens imbrem, et generans her-
Je m'arrête ; je ne veux pas ajouter une seule parole à ces paroles redoutables qu'il faut méditer avec crainte et tremblement, nous tous qui avons tant reçu de Dieu, soit les biens de la nature, soit les biens de la grâce.
En terminant, mon ami, je poserai simplement la question suivante : pouvez-vous, là, de bonne foi, dans votre conscience, vous faire illusion sur tous ces passages de la sainte Ecriture que je viens de mettre sous vos yeux, et n'y pas voir la lumière qui s'y trouve, le devoir, le grand devoir du travail, du travail utile, du travail fructifiant, qui éclate dans toutes ces paroles? Que voulez-vous? Voilà la parole de Dieu, voilà l'Evangile. Je ne puis rien à ces paroles, je ne puis pas les effacer.
Et cependant, je le crains bien, je n'aurai pas convaincu tout le monde. Il en coûterait tant à certaines gens de s'avouer vaincus ici ! On se raidira contre l'évidence, on se retournera en tous sens, on trouvera quelque misérable objection, quelque pauvre échappatoire.
Et non-seulement les gens déterminés à ne rien faire, les ennemis déclarés de tout travail, les amateurs de chiens, de chevaux, de chasse1, les promeneurs en tilbury résisteront
bam opportunam illis> à quibm colitur; accipit benedictionem à Deo... Proferens autem spinas ac tribulos, reproba est et maledicto proxima : cujus consummatio in combustionem, (Hœb., vi, 7-8.)
4 Je le répète encore, je ne condamne la chasse que quand, comme dit Bossuet, elle devient le travail de la vie : quorum venatus maximus labor est, et non pas quand elle est un délassement du travail. Je ne condamne même le goût des chevaux que quand il devient une passion absorbante et dispendieuse. La science hippique est utile au pays, et elle est cultivée dans quelques écoles de l'État d'une manière spéciale. Il y a des officiers de cavalerie, des vétérinaires, qui ont écrit la-dessus des ouvrages intéressants. Ici comme ailleurs, ce qu'il faut, c'est de faire sérieusement ce que l'on fait, et, je l'ajoute, de ne pas plus compromettre sa fortune pour des paris de courses que pour des jeux de bourse ou de cartes. Les courses, en Angleterre, sont suivies par des hommes d'État
ici; mais d'honnêtes gens même, des gens sérieux, ou qui se croient tels, eh ï mon Dieu ! de bons chrétiens, qui voudraient bien se croire en sûreté de conscience, et qui se persuadent en effet qu'ils font quelque chose, qu^ils font assez, et qui disent, comme vous me le disiez tout à l'heure, mon ami : « Mais je ne perds pas mon temps ; je remploie même, ce me semble, assez bien. J'ai quelques affaires, mes fermiers à voir de temps en temps, mes revenus à faire rentrer. J'ai même autour de ma maison un pelit faire valoir ; et enfin, soit à la ville, soit à la campagne, j'ai les relations, les visites, les devoirs de société. Avec tout cela, une journée passe vite, tout mon temps est pris : la vérité est que je suis toujours plus ou moins occupé, et je ne sais vraiment pas comment je ferais pour trouver quelques heures de plus dans ma journée. »
Voilà bien, mon cher ami, le langage qu'on se tient à soimême et aux autres, les excuses dont on se paie, les illusions qu'on se fait. J'ai examiné de très-près, et avec une compassion triste, ces excuses, ces raisons, faisant de mon mieux pour les trouver bonnes ; mais je dois vous déclarer qu'avec la meilleure volonté du monde, et en me mettant du mieux que j'ai pu à la place de ceux qui parlent ainsi, il m'a été impossible de trouver au fond de ce langage rien de
sérieux et de solide ; et je dois l'ajouter, ce n'est pas sans
très-marquants. Le comte Derby, le chef du parti tory, le type tlu grand seigneur dans son paye, le comte Derby fait courir, et réserv e pour ces sortes de dépeuses une petite portion de ses grands revenus. — Au surplus, régénérer la race ciieveline dans la Grande-Bretagne semble être une partie du patriotisme anglais, et c'est pourquoi nos voisins ont senti si vivement, il y a quelques jours, le triomphe de notre Gladiateur* — - Mais il faut ajouter que lord Derby a étudié l'histoire, la politique, la diplomatie ; il est le protecteur éclairé des lettres et des arts, et û n'accorde aux courses que le superflu de son temps et de sa fortune. Que nos jeunes gens de la haute aristocratie française imitent lord Derby dans ses goûts hippiques, à la bonne heure ; mais qu'ils l'imitent aussi en autre chose et sachent travailler sérieusement comme lui.
une tristesse et une peine anière que j'ai constaté quelles futiles apparences, quels vains prétextes, suffisent à des hommes graves, ou qui devraient l'être, pour se dissimuler le vide de leur vie, et s'y résigner.
En vérité ! voilà ce qui vous suffit ! voilà œ qui vous absorbe! Quoi ! vous avez quelque flamme dans l'esprit, quelque ardeur dans l'âme, et vous ne pensez pas pouvoir faire rien de plus! Vous estimez assez peu une vie d'homme, pour croire qu'elle ne peut être mieux et plu6 utilement remplie I
Oui, vous avez Pair occupé, mais au fond vous ne faites rien, vous ne vous occupez à rien sérieusement, vous êtes de ceux dont il est dit : multa agendo, ni/iil ayensIVom ne travaillez pas ; tout votre temps se passe à des agitations stériles ; en définitive, votre vie ne produit rien de réel, et est en pure perte ! Vous le savez, voilà la vérité.
Et pourquoi cela ? Pourquoi ne trouvez-vous pas du temps dans votre journée pour des occupations plus sérieuses, pour un vrai et utile travail ? Parce que vous m savez pas distribuer et employer votre temps : science capitale. Voilà la cause de cette nullité définitive de votre vie. Mais, mon ami, je suis tout prêt à faire de -concert avec vous, et à yous donner u*i bon règlement de votre vie, tfe votre temps, et de toutes les heures de votre journée, si vous le voulez-
Quoiî de bonne foi, quelques tours dans vos champs, souvent bien superflus, quelques hectares à ouiti ver autour de votre maison, un coup d'œil à des ouvriers, quelques lettres — et combien qui ne se donnent pas même la peine d'écrire leurs lettres et les font écrire par leurs femmes, — puis la lecture de vos journaux, quelques visites faites ou reçues, vous ne pouvez pas davantage ! Vous ne pourriez ni régler, nd circonscrire tout cola, ni rien économiser du temps rigoureusement requis pour faire si peu, ni placer ce peu à tel momemt.du jour qui ^usurperait pas sur les heures que tout homme sérieux se doit réserver pour le
travail ! Non, non, la vérité est, mon cher ami, qu'on n'a pas la science du travail! On n'a pas l'habitude de respecter et d'employer son temps ; on ne s'est jamais appliqué à cette habitude souveraine; on s'est trop accoutumé à le laisser glisser pour ainsi dire entre ses mains. Voilà pourquoi on se laisse absorber par des occupations auxquelles on donne dix fois plus de temps qu'elles n'en demandent, ou par des choses qui ne devraient être que secondaires, qu'accessoires, et qui deviennent en définitive toute la vie.
Il faudrait une réforme sérieuse et radicale dans ses habitudes de laisser aller et de mollesse, et alors les quelques heures d'étude élevée et pratique, de travail sérieux, de travail intellectuel, que je demande dans la journée d'un homme digne de ce nom, et qui n'a rien autre chose à faire, on les trouverait sans peine.
Et remarquez-le de nouveau, mon ami, et vraiment après toutes mes lettres précédentes, il est presque superflu de le redire, quand je vous parle d'un travail intellectuel, je ne vous parle pas ici d'étude paresseuse, de lecture frivole, de vaine littérature, sans plan, sans but, sans utilité pratique; je vous parle d'un travail vrai, profitable à tout dans votre vie, soit au développement de vos facultés, soit à l'accomplissement de vos devoirs comme homme, comme citoyen, comme père de famille; et je soutiens que le grand et fécond emploi du temps, dans un tel travail, est une chose si nécessaire pour la culture des talents et des dons reçus de Dieu, si capitale pour votre vie, que je dirais volontiers à un homme dont le temps se laisse absorber par une de ces occupations, utiles, si vous voulez, un moment, mais d'une utilité passagère et accessoire, je lui dirais : « Retranchez plutôt de votre vie cette occupation, si à cause de ce qui est si médiocre, si peu de chose, vous cessez d'être homme. Car on n'est pas homme, quand, en définitive, on ne fait rien, rien du moins de viril, de sérieux,
de vraiment digne de la nature et des dons que Ton a reçus du ciel. »
Que si le travail que je vous propose ne vous convient pas, faites choix d'un autre. Si vous avez des enfants à élever, élevez-les : nulle occupation plus noble et aussi plus assujettissante; mais occupez-vous-en, et sachez vous y assujettir. Si vous avez une grande fortune, gouvernez-la, mais que ce soit sérieusement. En un mot, il faut le travail dans votre vie, mais un travail qui soit sérieux, profitable et constant. Voilà la vérité.
Mais la vérité est encore qu'en tout ce qu'on m'objecte ici se cache une peur secrète et instinctive du travail, de la peine, de l'effort, choses auxquelles la nature répugne toujours, inclinée qu'elle est de sa pente naturelle vers ses aises et le repos.
A tout prix on voudrait écarter de soi ce rude joug, cette dure loi du travail, et s'arranger une vie commode où elle entrerait le moins possible; heureux quand on en peut sauver l'apparence dans sa vie, pour se dispenser d'en avoir la réalité!
Eh bien! mon ami, et pour aller plus loin encore dans ce grand sujet, je vous poserai ici une dernière question : Croyez-vous qu'on puisse parvenir à y échapper totalement, à cette loi suprême, et que si on rejette le joug, salutaire, honorable, imposé par la Providence et par la sen tence primitive, à laquelle est assujettie toute l'humanité, croyez-vous qu'on ne s'en crée pas à soi-même, inévitablement, un autre moins noble et non moins pesant, plus pesant peut-être? Croyez-vous que l'inertie, le désœuvrement, l'inexorable ennui qui marche à la suite, et l'inutilité, la stérilité, l'incapacité qui en sont les conséquences, ne soient pas aussi un poids, jugum grave, surtout tant qu'il reste à une âme une étincelle de générosité, un sentiment de dignité et de noblesse?
Non, celle obligation, cette nécessité du travail imposée il tout homme ici-bas, c'est en vain qu'on voudrait la décliner : bon gré, mal gré, il faut la subir, et celui qui s^y résigne le mieux, c'est encore celui qui en souffre le moins. L'expérience est d'accord avec ces paroles : j'en appelle à tous les hommes de travail. Oui, pair un bienfait de Dieu, celui qui accepte volontiers le travail y trouve le développement régulier et paisible de sa nature; et celui qui s'y livre courageusement y trouve même quelque chose d'heureux et d'attachant, tandis que l'homme d'oisiveté trouve dans cette oisiveté même un vide, un dégoût et des misères plus lourdes mille fois que le travail.
Combien de fois n'en ai-je pas entendu faire l'aveu à de paruvres jeunes gens, à des hommes inoccupés, dans l'intervalle des distractions futiles, dans ces moments où, se retrouvant en face d'eux-mêmes, ils sentent retomber sur eux le poids insupportable de leurs forces sans emploi, et de leurs journées sans fruit!
Ceci est d'expérience irrécusable : oui, ce sont les oisifs qui sentent plus tristement la pesanteur du joug rais sur tous les enfants d'Adam, juyum grave super fi lios Adœ! tandis que, par une compensation de la Providence, — qui ne nous cbfttie et ne nous commande le travail que pour noire bien, — ceux qui travaillent sont les plus heureux, et ne changeraient pas leur vie occupée et féconde pour une vie paresseuse et stérile.
C'est ce que, devant moi, exprimait il y a quelques jours un des jeunes hommes les plus distingués et les plus noblement occupés de notre ville, grôce à un père intelligent et laborieux qui a su faire «de 6on fils un homme de 'travail : « Que de fois mes amis ne m'ont-ils pas dit : Etes-vous « heureux, vous, de pouvoir travailler! Si vous saviez, « comme par moment nous nous ennuyons, nous autres, « et ne savons que devenir! »
Oui, ceuK qui travaillent sont les plus heureux : Dieu Ta voulu ainsi, et ceux qui fuient le travail pouriuir la peint» se trompent, et trouvent précisément ce qu'ils fuyaient.
Et il y a, mon cher ami, une raison à tout cela; c'est quf'il en est de la loi du travail comme de toutes les lois de la nature : on ne s'y soustrait pas impunément. La nature se venge par des coups infaillibles; et la première vengeance de la nature contre l'homme qui refuse d'être homme, c'està-dire d'employer utilement sa vie, et d'accomplir 6a tâche ici-bas, c'est, je vous le disais, cet inexorable ennui qui s'abat sur l'oisif comme sur une proie, et qui fait son châtiment et son supplice.
Vautre vengeance, plus redoutable encore, c'est le ravage que fait dans un esprit, dans un cœur, dans l'âme tout entière, l'absence de travail. L'Ecriture-Sainte a tout dit encore ici dans ce mot profond : Omnem malitiam docuit otioûtos. Tout, tout doit périr et verser dans le mal, chez un homme qui ne fait rien.
Quels ravages d'abord dans son esprit ! Il est dit dans l'Ecriture Sainte : « J'ai passé par le champ du paresseux « et par la vigne de l'homme insensé, et les orties avaient « tout rempli, et les épines avaient tout couvert, et les « pierres de la clôture étaient dispersées : Per agrum ho- « minis pigri lransivi,et per vineam viri stulti; et ecce to- « tum repleverant urlicce^operuerant superfteiem efus spinœ, « etmaceria lapidum destructa erat \ » C'est l'image vive de ce que devient une intelligence qu'on laisse sans culture : comme dans une terre en friche, les ronces, les épines, les orties, toutes les plantes stériles et vénéneuses s'en emparent et étouffent tout.
C'est impossible autrement : les facultés qu'on n'exerce pas, non-seulement ne produisent plus, mais dépérissent :
1 Prov., xxiv, y. 30.
et il se fait dans l'esprit, dans l'intelligence, dans les idées, dans les jugements, un abaissement successif et extraordinaire.
Le travail, au contraire, purifie et fortifie. C'est la vie intellectuelle : il élève au-dessus de la vie matérielle. Ce n'est plus la vie des sens, c'est le vie de l'esprit.
On a vu des jeunes hommes que le travail a conservés plusieurs années chastes, môme sans grande piété. C'est rare; mais quand le travail, au défaut de la piété, n'est pas là, le ravage dans le cœur, dans la volonté, dans le caractère de l'homme est encore plus désastreux que dans son intelligence.
Car enfin, qu'est-ce qu'un homme qui ne sait pas s'imposer un travail régulier, sérieux? C'est un homme qui ne sait pas vouloir. Et qu'est-ce, pour la vie et pour la vertu, qu'un homme qui ne sait pas vouloir? Dites-le moi.
L'esprit, le cœur, la conscience, tout donc s'éteint, s'abâtardit et se corrompt dans une indigne mollesse. Il n'y a plus là qu'une terre en friche où tout devient sauvage, impur, malsain, parce que tout y demeure inculte. On ne trouve plus là que des eaux dormantes, dans un marais fétide,avec des reptiles venimeux. C'est l'ignominie, c'est la mort : intentant omnia mortem.
Et, je le dois avouer, c'est là surtout ce qui me fait tant désirer pour la jeunesse et pour les hommes de mon pays et de mon époque, et pour vous en particulier, mon cher ami, le goût, la volonté ferme, l'habitude du travail, et tant redouter la perte de temps, la vie molle, inoccupée, le vide des années et des jours.
Enfin, il ne le faut pas oublier, et c'est sur quoi je veux insister en finissant : par le travail, le caractère se fortifie en même temps que l'esprit s'élève.
L'application est la vraie force de l'âme. Et si les esprits faciles et inappliqués sont d'ordinaire des caractères faibles, les esprits courageux au travail sont presque toujours des caractères forts.
Le travail, en effet, est un effort. Le travail nous apprend Ténergie: comme il cultive l'intelligeuce et la rend souple et variée, il donne aussi à la volonté toute sa force, en l'accoutumant à la fixité et à la persévérance. C'est là un avantage immense de l'habitude du travail ; car c'est par là que l'homme devient véritablement énergique, qu'il se met à l'abri des influences et des agitations du dehors, et qu'il trouve en lui-môme un point d'appui inébranlable. Oui, vouloir travailler, malgré la fatigue et le dégoût, malgré les difficultés et les obstacles, malgré les distractions et les plaisirs, quelle force cela suppose dans un homme; mais aussi quelle valeur il en retire !
Ne l'oubliez pas, mon cher ami, le courage est pour la vie morale des âmes ce qu'il est pour les fortes études. Le mot seul renferme en lui une haute philosophie : le couragei c'est-à-dire, l'action par le cœur (corde âge). Or, quand ce puissant mobile vient à manquer, quand ce ressort nécessaire se détend, c'en est fait le plus souvent de la vertu comme du savoir. Non, je le répète, nul n'est ici-bas pour ne rien faire; et qui ne fait rien, fera bientôt le mal. Chacun a ici-bas un état, une vocation, une tâche à accomplir, et tout dans sa vie, dans son âme, dans son esprit, dans son cœur, tient à la façon dont il l'accomplira ; et voilà pourquoi je suis si opposé en principe, vous le savez, à ce qu'un homme qui a un état, une carrière, les quitte, pour s'arranger une vie commode, mais inutle.
Voilà aussi pourquoi j'ai si souvent et si fortement combattu en principe le préjugé funeste qui empêche certains jeunes gens de prendre aucune carrière.
Quedevient en effet une jeunesse inoccupée? Vous le savez aussi bien que moi.
A une époque qui avait avec la nôtre plos d'une analogie, Tacite a vu de près la chose, et Ta décrite à sa façon en quelques traits si éternellement vrais., qu'on dirait d'un auteur contemporain, tant c'est notre prapre histoire. « L'é- « loquence, a-t-il diî, comme les autres arts, est déchue de « son ancienne gloire, non par la disette des talents, mais « par la nonchalance de la jeunesse, et la négligence des pères, a par l'incapacité des maîtres, et Voubli des mœurs anti- « ques. > A la place des mœurs de la vieille Rome, quelles mœurs voyait donc Tacite dans la jeunesse de son temps? Lisez : « Rome a des vices à elle particuliers, qui .s'emparent a en quelque sorte de l'enfant dès le sein maternel, à savoir « la passion des spectacles et le goût effréné des chevaux. »
Est-ce des jeunes Romains de la Rome impériale que Tacite dit ces choses, ou d'une autre jeunesse que vous connaissez bien?
Et voyez où de telles mœurs mènent la jeunesse d'un pays : « Par là, ajoute l'historien, ce qui pouvait nous rester « encore de l'antique vigueur est entièrement énervé : Si « r/uid in nobis virile manebat, excidit. *
Tl ajoute enfin ce trait qui peint si bien encore une certaine jeunesse de notre temps : « Ex paternâ fortunâ licen- « tiam tantùm usurpant. » La fortune paternelle, cet héritage acquis par de laborieux ancêtres au prix des plus nobles travaux, et qui pourrait permettre à des fils dignes de leurs pères, s'ils savaient mettre à profit leurs avantages, d'arriver à tout, etd'être ici-bas ce qu'ils voudraient, « elle ne leurserl « qu'à une chose : ne rien faire et n'être que des libertins!»
Sénèque ajoute au tableau tracé par Tacite un trait qui , Tacbève : a Malarum remm indus tria invasit animos; cutx- « tandi saltandique nunc obscœna studia effeminatos te- « tient. »
Les voilà bien!... Vous le savez. El moi je dis que partout où de telles mœurs prévaudront, on verra arriver la décadence.
Savez-vous pourquoi aujourd'hui il y a plus d'hommes nouveaux qui s'élèvent, qu'il n'y a de descendants des vievUes races qui se maintiennent? C'est que les uns travaillent, et les autres ne tont rien ; les uns sentent qu'ils ont tout à conquérir par un labeur persistant, et les autres ne comprennent pas que^ sans une valeur personnelle, fruit d'un travail assidu, les héritiers des vieilles races ne peuvent que plier sous le poids de leur grand nom.
ttadame la Dauphine, cette noble fille de la plus noble et de ia plus infortunée des Reines, demandait il y a quelques années: t Que fait donc la jeune noblesse? — Ils ne font « rien, Madame! — Les malheureux! et si nous revenons, « que pourront-ils pour nous aider! »
Certes, cette plainte n'était que trop fondée.
Le goût ou le dégoût du travail, c'est, dans une vie, dans un pays, dans une génération, un oui ou un nom décisif.
C'est par là qu'on est un homme ou un autre; et puisqu'on veut bien me permettre une certaine rudesse de langage, c'est par là qu'on est un homme ou pas un homme.
il taut d'ailleurs bien connaître ici l'esprit du temps où nous vivons, temps d'égalité démocratique et de luttes sociales. Les privilèges de classes ont disparu; l'homme se compare à l'homme, et chacun aujourd'hui est apprécié selon ce qu'il vaut et ce qu'il fait. Nos institutions, en multipliant l'usage des épreuves et des concours à l'entrée de toutes les carrières, ramènent chacun à son mérite personnel. C'est pourquoi tout homme qui veut compter aujourd'hui doit être plus ou moins fils de ses œuvres.
Tout grand homme, d'ailleurs, comme tout grand siècle, a toujours été fils de ses œuvres. Autrefois, on travaillait et
on savait faire travailler. Et de là les grandes choses que la France a vues et qu'elle a faites. On travailla au commencement du xvue siècle. Ces grandes années, comme dit Bossuet, étaient en travail du siècle de Louis.
Mais qu'attendre d'un siècle, d'une race, d'un homme qui ne travaille pas, sinon une prompte et irrémédiable décadence?
Et cela est juste. C'est la sanction nécessaire de la loi divine qui commande le travail : bon gré, mal gré, on subit cette loi, et ceux qui y résistent la proclament encore par le châtiment que leur inflige la loi méprisée.
Mais savez-vous, mon cher ami, dans cette triste dégénérescence dont la loi du travail méprisée frappe ses contempteurs, un spectacle encore plus triste? C'est l'orgueil dans cet abaissement; c'est la sottise qui s'en applaudit et s'en fait» cela se voit, un titre de gloire, une misérable vanité ; c'est le mépris déversé sur la vie occupée; c'est ce que j'appellerai la théorie de la fainéantise orgueilleuse. — Oui, et la chose date de loin, car je la trouve encore nettement caractérisée dans cette remarquable parole de l'Ecriture : t Le « paresseux se croit plus sage que sept hommes dont les « lèvres versent la science, sapientior sibi piger videtur « scptem viris loqueniibus sententias «. »
Je ne sache rien de plus insupportable que ces prétentions de la paresse et de l'ignorance.
On voit plus encore : on voit des gens qui non-seulement n'aiment pas le travail pour eux, mais qui ne l'aiment pas chez les autres. Ils en ont horreur comme d'un ennemi. Ils le poursuivent là où ils le trouvent*.
* Prov., xxv , 16.
» En voici un exemple bien frappant. On m'a raconte* ceci : tn jeune magistrat, qui, avant d'obtenir son siège dans une cour <ie province, avait suivi les exercices historiques et littéraires des Bonnet- Etudes, présidés par MM. Berner, Henné*, uin et Lacretelle, voulut créer quelque chose de semblable dans la ville <]u*il habitait. Il commença par
Mais laissons de telles misères. Revenons aux grandes pensées qui nous occupaient d'abord. — Mettez, mon ami, de côté, généreusement, tous les préjugés, tous les prétextes et toutes les tentations de découragement. Elevez-vous, pour vous fortifier contre vous-même et contre les mauvais exemples, au nobles considérations qui dominent tout ici. On a beau les oublier, elles subsistent et condamnent impitoyablement nos inerties, nos mollesses, nos pitoyables défaillances, le non emploi de notre temps et de nos forces, la déperdition déplorable de la jeunesse, de la vie, de Tintelligence, du talent, de tous les dons les plus précieux reçus de Dieu. Et c'est là ce qui excite en ce moment, et si ardemment, mon zèle, non-seulement pour les âmes qui me sont connues et qui me sont chères, comme la vôtre, mais pour toute cette multitude de jeunes gens et d'hommes
réunir modestement dans sa demeure dix-huit a vingt jeunes gens, auxquels il traça une espèce de programme pour l'étude des anciennes institutions de la France. Divers sujets importants avaient été répartis entre les membres de cette société historique. C'étaient, par exemple : la naissance et la constitution de la féodalité; les causes de la chute des Mérovingiens; la grandeur et la décadence de la race Carlovingienne; la perception des Impôts et l'administration des Finances sous l'une ou l'autre dynastie ; la question de savoir s'il était resté des vestiges des Municipalités romaines ; l'influence politique du Clergé sous les deux premières races ; en quoi consistaient les Immunités, etc. On n'avait pas la prétention de donner à toutes ces questions difficiles des solutions complètes et très-scientifiques; mais on les ébauchait, on les étudiait avec ardeur. On se familiarisait peu a peu, dans ces réunions qui avaient lieu au moins deux fois par mois, avec l'histoire du vieux droit public du pays.
L'esprit de cette société était religieux et légitimiste. Il semblait donc qu'elle dût être particulièrement protégée par l'aristocratie du pays.
Il n'en fut rien. Une dame, renommée par les agréments de son esprit •t le charme avec lequel elle faisait les honneurs de ses salons, avait près d'elle ses deux fils , sous-lieutenants de cavalerie. Elle habitait au deuxième étage, au-dessus de l'appartement où se réunissait la société historique. La s'ourdit une sorte de conspiration contre l'inoffensive société. Un soir, au moment où la séance venait de s'ouvrir et où les lectures étaient commencées, les membres de la société entendirent des coups redoublés sur leurs têtes. C'étaient les jeunes officiers et leurs amis qui faisaient un tapage infernal. Puis on entendit sonner avec violence. Un
LETTRES k UN HOMME DU MONDE.
rat
dans le monde, si bien doués quelquefois, qui pourraient tant pour eux-mêmes , pour leurs familles, pour la société et pour Dieu, et qui perdent tout, parce que le découragement les a gagnés, ou que la paresse les a envahis, parée que cette grande et sainte loi du travail, et la conviction 4e sa rigoureuse nécessité, n'a pas saisi leur àme et inspiré à leur cœur la généreuse énergie que je voudrais vous inspirer.
Il n'y a pas, je le répète en terminant, d'illusioa feseftrôe sur tout ceci ; et je ne comprends pas, quant à moi, qu'un jeune homme, qu'un chrétien, qui a une conscience, puisse être tranquille et se croire dans l'ordre de Dieu, quand il
message fut apporté et remis au président ^ il contenait ce petit billet de la dame du second étage:
Messieurs les auteurs tatentt, Qui visez à la gloire, Laissez là/ voire histoire :
Contentez-vous du roman l
Cela ne brillait pas par l'orthographe et la richesse de la rime ; mais c'était vif et provoquant.
Un des membres de la société, qui a occupé depuis des fonctions trèsimportantes, répondit par le quatrain suivant :
Vous que Ton voit si peu, que l'on entend si bien, Est-ce sur ces exploits que votre espoir se fonde?
N'avez-vous pas d'autre moyen
Peur faire du bruit dans le monde ?
La séance reprit ensuite, et se lermina aussi série use meut qu'a. 1 'ord i naire.
Mais quinze jours après, le tapage recommença avec plus de nioleucc encore. Alors de hautes autorités intervinrent, et firent cesser cette guerre de la frivolité contre le travail sérieux, de l'ignorance contre le désir de savoir. Cela aurait pu prendre même des proportions plus graves. C'était une année avant la révolution de Juillet.
L'aristocratie de La province en question croyait-eUe être bien utile au Roi et a elle-même en multipliant les impertinences et les tracasseries contre quelques jeunes gens obscurs et laborieux, qui ne demandaient pas mieux que de bien vivre avec elle, et même de la défendre, en remettant eu honneur les vieilles traditions de notre droit public ? 3ïon, elle était assez vaine et inintelligente pour ne pas vouloir qu'on travaillât, même quand c'était pour elle*
manque à cette essentielle prescription de Dieu, quand il ne se résigne pas à remplir sa tâche ici-bas, à mettre enfin sur ses épaules, d'une manière ou d'une autre, le joug imposé à tous les entants d'Adam.
La vraie question, la voici donc : quand on vous damande d'occuper sérieusement, utilement votre vie, en un motrde travailler, il ne s'agit pas d'une chose que vous puissiez, à votre gré, faire ou ne pas faire. Vous n'êtes pas en présence d'un conseil de perfection, à l'usage simplement de ceux auxquels il agrée; vous êtes en présence d'une sentence divine, d'une loi rigoureuse et obligatoire ; vous êtes en face d'un devoir, dont vous ne pouvez, dans votre conscience d'homme et votre conscience de chrétien, vous affranchir. Vous pouvez choisir tel ou tel travail, en consultant vos goûts, vos aptitudes, les circonstances où la Providence vous a placé, le bien à faire à ceux qui vous environnent, et vos devoirs d'état avant tout; mais il faut un travail dans votre vie. 11 faut travailler ; car vous êtes pour cela sur la terre. 11 faut prendre votre part de» cette grande expiation de l'humanité. Et quelles que soient tes répugnances de la nature, il faut les faire pdier devant ees grandes pensées. Et j'ajoute, m'élevant à des considérations supérieures encore : quelles que soient aussi les douceurs du travail, quand on s'y est accoutumé, quels q«e soient les charmes de l'étude, de la vie intellectuelle , delà culture de l'esprit, il faut, dans l'accomplissement de sa tâche et dans les mobiles de sa vie, ailer plus haut et plus loin : aller jusqu'au vrai fond des choses, et avant tout, voir dans le travail sérieux la volonté de Dieu, l'ordre) de la Providence : ordonner, en un mot, sa vie dans le tuavail chrôtiien, c'est-à-dwre dams le travail régulier, sahi, pour faire valoir les dons qu'on a reçus de Dieu et satisfaire à tous les devoirs d'état qu'on a à remplir sur la tetre.
Voilà, mon cher ami, ce que je serais bien heureux d'a-
voir pu vous persuader. Quant à moi, ma conviction sur ce sujet est si forte, que j'ose me flatter de vous l'avoir fait partager. Je vais donc reprendre avec une nouvelle confiance la suite des indications que j'avais à vous donner, et je vous parlerai dans ma prochaine lettre d'un sujet du plus grand intérêt et de la plus véritable utilité: l'histoire.