TREIZIÈME LETTRE
L'histoire.
Mon cher ami,
Ma dernière lettre vous a fait un peu crier ; mais vous avez été forcé de convenir qu'en définitive j'avais tout à fait raison, et j'espère vous avoir décidé, non pas à sortir d'une vie molle, oisive, inoccupée, perdue, qui, grâce à Dieu, n'a jamais été la vôtre, mais à vous donner enfin à un travail sérieux et suivi, dans un esprit de foi, et comme à un grand devoir de l'homme et du chrétien.
Je vous ai indiqué déjà, comme sujet possible de beaux et intéressants travaux, la littérature et la philosophie ; je vais aujourd'hui proposer à votre choix de nouvelles matières d'études, moins graves que la philosophie, plus sérieuses cependant que la littérature, bien que ce soit là aussi de la littérature, et à mon sens de la plus grande et de la plus virile : je veux parler de l'histoire. Et je vais d'abord vous dire quelques mots de la nécessité d'une telle étude pour vous et pour vos amis.
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NÉCESSITÉ DE L'ÉTUDE DE i/HISTOIRE
L'histoire est un champ immense, et qui de nos jours a été irès-exploré ; c'est l'histoire qui a de préférence attiré les hommes de notre temps, et provoqué les travaux qui honoreront le plus ce siècle. Mais, je ne saurais trop le redire, ma pensée n'est pas d'imposer à un homme du monde l'étude de tous les ouvrages que je dois ici recommander; ce sont simplement des indications que je donne et des invitations que je fais. C'est à chacun de prendre sa part dans ce vaste champ, de se tracer un bon plan, de s'ouvrir un bon sillon, et de le suivre.
Du reste, mon ami, je n'emploierai pas un temps superflu à démontrer l'intérêt et le charme de cette étude pour tout homme qui a du loisir : c'est une nécessité, aujourd'hui surtout, de ne pas demeurer étranger à la science historique, et de la posséder au moins dans un certain degré, que le développement des relations internationales et de la vie politique chez tous les peuples rend plus que jamais indispensable. Qui n'est d'avance convaincu à cet égard?
« L'histoire, disait déjà le premier orateur et le premier « philosophe de l'ancienne Rome, l'histoire est la lumière « des temps, la contemporaine du genre humain, la déposi- « taire des événements, le témoin de la vérité, l'âme des « souvenirs, la grande conseillère de la vie humaine, la « messagère des siècles passés. »
« Sans elle, disait encore Cicéron, nous vivons dans une « honteuse ignorance de tout ce qui nous a précédés : et « est-ce là autre chose qu'une puérilité éternelle, qui fait * de nous des enfants, et des étrangers pour le reste de « l'univers ? »
Les grands génies du xvne siècle ne pensaient pas autrement.
On connaît les admirables pages de Fénelon, dans sa Lettre à V Académie, sur l'étude de l'histoire. Je ne saurais trop, mon ami, vous recommander de les relire. Elles sont dignes de vos méditations. Je n'en citerai ici que ces courtes et remarquables paroles :
« L'histoire est très-importante ; car c'est elle qui nous « montre les grands exemples, qui fait servir les vices « mêmes des méchants à l'instruction des bons, qui dè- « brouille les origines, et qui explique par quel chemin les « peuples ont passé d'une forme de gouvernement à une « autre. »
On sait quel cas Bossue.t faisait de l'histoire, et combien il la conseillait aux particuliers comme aux princes. Selon lui, « un honnête homme ne peut ignorer ni son pays ni le « genre humain. » Et une des grandes louanges qu'il donne à la jeune Henriette d'Angleterre, dans l'oraison funèbre de cette princesse, c'est d'avoir eu un goût sérieux pour cette étude, a C'était, dit-il, le dessein d'avancer dans cette « étude de la sagesse qui la tenait si attachée à la lecture
« de l'histoire Elle y perdait insensiblement le goût
« des romans et de leurs fades héros, et soigneuse de se « former sur le vrai, elle méprisait ces froides et dange- « rcuses fictions. »
J'avoue que bien souvent, dans ma vie, en voyant les longues heures que les femmes et les hommes du monde perdent h la lecture de ces feuilletons et de ces romans, si vains et si vides, c'est le moins qu'on puisse dire de la plupart, et dont il ne reste absolument rien, quand il n'en reste pas des impressions dangereuses, j'ai déploré qu'on n'employât pas plutôt ce temps à des lectures historiques, qui, bien choisies et bien conduites, auraient non moins de charme et un bien autre profit.