‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 44 sur 107 · LETTRE XIII. — L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LETTRE XIII. — L'HISTOIRE

Car l'histoire n'est pas seulement une lecture instructive, pleine de graves et fortes leçons ; c'est encore une lecture très-attrayante, très-curieuse, mais de la plus légitime et de la plus noble curiosité, et si variée, que l'intérêt ici est sans cesse renouvelé.

Mais, en dehors de l'intérêt profond qui s'attache aux études historiques, comment ne pas sentir quelle lacune l'ignorance de l'histoire laisse dans une intelligence, quelles que soient d'ailleurs son aptitude et sa vocation particulière?

Je ne parle pas seulement ici de ceux pour qui une étude approfondie de l'histoire est une nécessité de position : par exemple, quiconque aspire à la vie politique ; tout jeune homme qui entre dans la diplomatie, et veut être non de ceux qui s'y amusent, mais de ceux qui s'y honorent et y servent leur pays ; et encore les magistrats, les avocats, les hauts administrateurs, etc. Je parle de quiconque veut simplement se tenir au courant de ce qui se passe dans le monde, et comprendre quelque chose aux besoins et aux aspirations de son époque.

Car le présent a ses racines dans le passé ; un siècle est ce que l'ont fait les siècles qui l'ont devancé ; une génération hérite du bien et du mal transmis par les générations antérieures; les institutions qui se développent ou qui meurent ont leur cause de ruine ou de vie dans les faits qui ont précédé. En un mot, une grande solidarité lie ensemble tous les âges, et l'histoire est une toile ininterrompue où tous les fils qui vont faire la trame de demain tiennent à ceux qui ont fait la trame d'hier.

Aujourd'hui surtout, que le monde est ouvert de tous côtés, que les relations entre les peuples ne connaissent plus de barrières, que l'ancien et le nouveau monde ressentent mutuellement le contre-coup de leurs agitations intérieures, que la France est partout, par ses colonies, ses

flottes, ses armées, ses missionnaires, il est indispensable d'avoir des connaissances historiques variées et étendues, si Ton ne veut pas rester étranger aux grandes questions contemporaines, et voir passer les événements sans les comprendre.

Je prends une seule question, la question mexicaine. Qui ne voit de suite toutes les questions historiques impliquées dans cette seule question pour qui veut vraiment l'entendre? Quels sont ces peuples? Quel est leur tempérament, leur caractère et le mélange de sang indien et de sang européen qui fait leur type particulier? Quel rôle sont-ils appelés à jouer dans l'Amérique? Quel intérêt la France, l'Église ontelles à ce qu'ils se constituent, en présence des États-Unis, d'une façon plutôt que d'une autre ? Quelle influence représentent-ils? Par quelles phases ont-ils passé? Quels événements ont amené l'état auquel nous voulons porter remède? Quelles nations les entourent? Et que sont elles-mêmes ces nations? etc. Autant de questions nécessaires pour savoir quel gouvernement le Mexique peut comporter, et ce que nous pouvons y faire. On remonte ainsi jusqu'à la guerre de ces colonies avec l'Espagne, jusqu'à la fondation des colonie* espagnoles. Plus on va, plus le champ s'ouvre, et les questious se multiplient. Si I on est étranger à ces choses du temps passé, on l'est aussi aux choses contemporaines, et on en est réduit alors à ne savoir, sur les questions les plus graves, que ce qu'apprennent les journaux. Bien plus, on ne comprend pas môme les journaux.

Et cependant, quels que soient l'intérêt et l'utilité des études historiques, deux choses sont certaines : c'est qu'on sait très-peu l'histoire et qu'on l'étudié très-peu. On sait très-peu l'histoire. La raison en est bien simple : qu'a-t-on pu en apprendre dans les premières études, et surtout qu'en a-t-on retenu? On a eu en main des abrégés; on a parcouru en six ou sept ans, à travers bien d autres études,

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les soixante siècles de l'histoire du monde ; on a su à peu près et en gros les principaux faits, quelques dates, la succession des peuples, les noms de quelques dynasties, de quelques grands hommes ; mais cela n'est pas la vraie science de l'histoire, et cela môme se confond et s'efface bientôt dans la mémoire : si on ferme les livres d'histoire, comme on a fermé tous les autres, bientôt on a tout oublié, on ne sait plus même les faits.

D'ailleurs, la connaissance des laits et des dates, si exacte et si développée qu'on la suppose, n'est guère, en soi, qu'un préliminaire de la science historique. C'est le fondement nécessaire des études ultérieures, mais ce n'est pas la science elle-même, et si on s'en tient là, on aura gagné peu de chose. Il ne suffit pas de connaître les faits : il faut les comprendre, savoir quelles causes les ont amenés, quels résultats ils ont produits.

Il faut avouer que si l'histoire n'a pas toujours offert le charme qu'elle devrait présenter, cela tient pour beaucoup à ce que les livres d'histoire n'ont pas toujours été écrits comme ils auraient dû l'être. L'aride nomenclature des faits et des dates, la négligence à remonter aux causes, à expliquer les caractères, la brièveté des détails, et surtout l'habitude d'oublier la nation tout entière pour ne raconter que la vie du prince, et du prince en habit de guerre ou de cour, voilà ce qui a ôté une grande partie de son charme et de son intérêt à l'histoire.

Il y a deux manières, deux méthodes d'écrire l'histoire, si Ton veut qu'elle soit une vraie science, qu'elle explique les événements, et renferme réellement la lumière et l'enseignement qu'elle doit offrir. 11 y a l'histoire, telle que Técrit Tacite, l'histoire philosophique, qui recherche l'action de l'homme dans le monde, et ne se borne pas à raconter les faits, mais les explique par les mobiles et les ressorts humains; or, quelques pages de cet auteur traduites

en rhétorique ne suffisent pas à cet enseignement. Et il y a, plus haut encore, dans la région où planaient saint Augustin et Eoasuet, une philosophie supérieure de l'histoire, qui recherche Faction de Dieu, le plan divin dans le monde, lit par conséquent plus loin dans les événements, les pénètre à une plus grande profondeur, mais cette haute philosophie, on l'enseigne et on rapprend peu dans les classes.

Eh bien ! c'est de cette double façon, quand on est homme, et qu'on es! chrétien, qu'il faut reprendre l'élude de l'histoire. 11 faut sortir des abrégés et entrer dans la grande histoire, Les abrégés peuvent être encore consultés comme auxiliaires pour la mémoire ; mais il faut lire l'histoire élevée, l'histoire vivante, et apprendre en la lisant à juger les hommes et les choses.

Vraiment, je ne puis m'empêcher de le dire ici, il faut avoir l'esprit bien peu sérieux, ou bien affadi parla triste littérature contemporaine, pour ne pas aimer à lire les grands historiens. Tant d'éminents talents se déploient dans une grande histoire ! C'est une œuvre littéraire si considérable ! Les beautés y sont d'un ordre si élevé, et si variées! Pour moi, à ne considérer là que le plaisir d'esprit, j'avoue que peu d'œuvres du génie humain me donnent autant de jouissances.

Mais là aussi le champ est sans bornes, et il est nécessaire de tracer la route et de mesurer la tâche aux hommes du monde qui ne sont pas savants de profession, et veulent néanmoins ne pas se priver des avantages d'une étude sérieuse de l'histoire, proportionnée à leurs besoins et à leurs loisirs. Essayons donc d'indiquer, sans décourager personne, les degrés qu'on pourrait successivement parcourir dans cette étude.

Je vous parlerai, mon ami, dans plusieurs lettres successives, d'abord de l'histoire moderne, puis de l'histoire ancienne , dans l'histoire moderne surtout de l'histoire de

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France, puis des histoires étrangères, et j'achèverai par quelques mots sur la philosophie de l'histoire.

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