‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 51 sur 107 · DIX-HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LETTRE

Le droit.

Mon cher ami,

La Littérature, la Philosophie, l'Histoire, dont je vous ai parlé successivement, voilà, sans contredit, trois grands et beaux sujets d'études pour un homme de loisir, soit qu'il fasse la part égale à chacune de ces trois branches des connaissances humaines, soit qu'il s'attache plus spécialement à l'une d'elles, sans toutefois négliger les deux autres; car, si l'on peut avoir une spécialité, des préférences, il est bien difficile d'être uniquement et exclusivement littérateur, philosophe ou historien. Un homme, qui tient à développer et à élever en lui la vie intellectuelle et morale, doit cultiver, avec la littérature, qui orne et polit l'esprit, la philosophie qui le rend réfléchi, logique, profond, et l'histoire que tout honnête homme doit savoir et qui est mêlée à tout.

Ce que je veux, avant tout , c'est combattre l'oisiveté

et l'inertie, c'est occuper d'une manière utile et digne les loisirs.

Je sais bien que le talent ne pourrait se donner à qui n'en aurait pas reçu; mais je sais aussi que chacun en reçoit une certaine mesure, et que toujours le travail développe et fait grandir le talent reçu, tandis que l'inertie l'annihile et le tue.

Susciter des écrivains qui prendraient le rang parmi les défenseurs de la vérité et de la justice ici-bas, assurément je serais trop heureux si ces conseils y pouvaient contribuer. Mais ce n'est pas là directement le but que je me propose. Ce que je veux, je ne me lasse pas de le répéter, c'est de susciter des hommes qui travaillent, qui emploient leur vie, qui rendent enfin à Dieu et à la société ce qu'ils en ont reçu.

« J'écris, disait notre illustre et à jamais regretté Ozanam, « parce que Dieu ne m'ayant pas donné la force de con- < duire une charrue, il faut néanmoins que j'obéisse à la « loi du travail et que je fasse ma journée. » Et il ajoutait : « Nous sommes tous des serviteurs inutiles, mais nous sera vons un maître souverainement économe et juste, et qui « ne laisse rien perdre, pas plus une goutte de nos sueurs « qu'une goutte de ses rosées. » Et encore : « La vie s'a- « vance ; il faut saisir le peu qui reste des rayons de la jeuci nesse. Il est temps d'écrire et de tenir à Dieu mes pro- « messes de dix-huit ans. *>

El il a écrit, et il les a tenues, ses promesses ; malheureusement, il est mort à la peine, consumé avant le temps, laissant son œuvre inachevée. Mais ce qu'il a écrit demeure, etsurlout son exemple, exemple d'infatigable labeur, comme d'admirable foi et de noble vie.

Je voudrais que ceux qui ne pourront pas écrire comme lui disent au moins avec lui : « Et moi aussi, il faut que « j'obéisse à la loi du travail, et que je fasse ma journée. »

LETTRE XVIII. — LE DROIT

Et vous voyez, du reste, mon cher ami, qu'ils ont à quoi se prendre, et que ce ne sont pas certes les sollicitations, les appels, les objets d'études et le travail qui leur manquent.

Voici encore, outre la littérature, la philosophie et l'histoire, une autre science, le Droit, qui touche à ces trois grandes branches du savoir humain, et pourrait, à lui seul, occuper et remplir toute une vie, mais qui, même dans une mesure restreinte, peut et doit faire partie des études d'un homme de loisir, et pourra être poussé plus ou moins loin, selon l'attrait qu'on y trouvera.

Je voudrais vous dire ici quelques mots, soit sur l'objet même de cette grande science, soit sur la nécessité d'en faire durant la jeunesse, quand on n'est pas appelé à des carrières spéciales qui ne le comportent pas, une première et fondamentale étude, soit enfin sur la part qu'un homme cultivé doit donner dans ses loisirs à cette science, qui ne peut jamais, selon moi, être totalement négligée.

Parmi toutes les choses de l'humanité, le Droit est sans contredit une des plus saintes et des plus vénérables.

Soit qu'on l'envisage en lui-même, dans son origine, dans son objet, dans son but, soit qu'on l'étudié dans les lois humaines qui le déterminent et le règlent, le Droit apparaît avec une gravité, une grandeur et une autorité, qui font de cette science une science à part et souveraine.

Le Droit à son origine dans la loi naturelle qui est Dieu. « Le Droit est la raison universelle , la suprême raison « fondée sur la nature des choses. Les lois sont ou ne « doivent être que le Droit réduit en règles positives, en « préceptes particuliers. » Ainsi s'expriment les auteurs du premier projet du Code civil, dans leur discours préliminaire.

L'orateur romain disait dans un langage encore plus élevé :

<r II y a une loi, non écrite, mais innée/que nous n'avons « pas apprise de nos maîtres, ni reçue de nos pères, ni étua diée dans les livres : nous la tenons de la nature même... « C'est cette loi naturelle qui est l'esprit et la raison du « sage, la règle du juste et de l'injuste... C'est de cette loi « suprême, universelle, née avant qu'aucune loi eût été « écrite, aucune cité fondée, que dérive le Droit.» (Pro Milone, IV; De Legibus, I, G.)

Oui, la justice a son principe et sa source en Dieu. C'est de la justice divine et de la loi éternelle que dérivent la justice et la loi humaines. La religieuse antiquité l'avait compris; aussi avait-elle donné de la science du Droit cette belle définition : Jurisprudentia est rerum divinarum atque humanarxm notitia : La jurisprudence est la connaissance des choses divines et humaines. (Institittes.) Et dans l'ancienne Rome le Droit était quelque chose de saint et de vénérable, comme la religion; et les formules du Droit étaient une sorte de privilège sacerdotal réservé au patriciat. 11 y avait là comme des arcanes sacrés.

Tel est le Droit, envisagé dans son origine, dans sa source première.

Un des spectacles les plus beaux à contempler, et qui donne une plus haute idée de l'homme, c'est le travail de l'humanité sur le Droit : comment de ces principes généraux d'équité naturelle, empreints dans l'âme humaine par son Auteur, l'humanité, après bien des incertitudes et des défaillances, à l'aide surtout des lumières apportées sur la terre par la révélation chrétienne, a pu tirer, par un incessant travail et un progrès continu, ce vaste ensemble de lois, qui font descendre le Droit dans les plus grandes comme dans les plus ordinaires relations des hommes, qui, suivant la pente des temps, soutiennent ou contiennent

LETTRE XYI1I

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