‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 61 sur 107 · BOT RELIGIEUX DES ÉTUDES ESTHETIQUES · texte numérisé non relu

BOT RELIGIEUX DES ÉTUDES ESTHETIQUES

Mais ce n'est pas tout, et on peut s'élever plus haut encore. On peut et on doit donner aux études esthétiques un but religieux. Je dirai ici toute ma pensée, mon cher ami, et quoique vous ne soyez pas artiste de profession, vous ne refuserez pas de me suivre dans cette nouvelle et plus haute considération.

Oui, puisque Fart a sur la vie des individus comme sur'la vie des sociétés une influence si profonde, je voudrais que les hommes religieux ne fussent pas indifférents à cette puissance de l'art ; cette puissance, il faut qu'ils s'en empa-

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rent, pour la diriger et la contenir, pour en prévenir les écarts, et la faire servir à l'ennoblissement des Ames et à la religion elle-même.

Il y a des hommes, nourris de préjugés et de calomnies contre l'Eglise, qui disent que l'art, comme la pensée, trouve nécessairement dans le Christianisme un ennemi. Le vrai, je viens de le montrer, c'est que Part a les plus naturelles alliances avec la religion. Ses plus hautes théories s'accordent merveilleusement avec l'élévation de nos dogmes; les grands mystères chrétiens ont été pour lui une source inépuisable de sublimes inspirations ; il suffit de nommer ici la Transfiguration, la dispute du Saint-Sacrement, la communion de saint Jérôme, le tableau de saint Augustin et de sainte Monique, et mille autres. De toutes les puissances qui se sont honorées ici-bas par la protection des arts, nulle n'a fait plus que les Papes. C'est une justice dont la haine même qui poursuit aujourd'hui la Papauté ne leur peut refuser l'honneur; et il y aurait un bel ouvrage à faire sur les services que la religion et ses pontifes ont rendus à Part. Mais, par le fait, nos ennemis ont tellement altéré Tari, qu'aujourd'hui, tel que beaucoup de gens le comprennent et le pratiquent, il semble incompatible avec la religion et la vertu.

Eh bien ! voilà pourquoi il faut le purifier, le reconquérir, empêcher qu'il n'abaisse les âmes, comme nous voyons trop d'artistes le faire dans ces tristes prostitutions de leur talent, qui parviennent trop souvent à s'introduire, au mépris de la morale publique et en dépit de tous les respects, jusque dans nos expositions et nos musées. Il faut faire plus encore: il faut ramener l'art à Dieu, lui rendre sa place dans le sanctuaire, et dans la société chrétienne. C'est un grand but à atteindre, et quant à moi, pour une âme qui en sentirait le noble attrait, je verrais là une vocation digne d'être embrassée avec ardeur.

San-s doute, quand j'expose de telles vues, ce n'est évidemment pas de Part cultivé sans but, de cette façon légère et molle qui affadit Pâme, que je parle; je parle de toute autre chose, et je dis simplement ceci :

Sarvir Dieu par le labeur de l'esprit; aller à la vérité par le beau ; chercher la place de l'art dans la vie chrétienne et son rôle dans la société humaine, rendre l'art plus religieux et féconder les âmes sous l'influence de ce rayon purifié; mettre plus d'art dans le fond môme de la vie humaine, comme un principe d'élévation morale, comme un charme divin, comme une transition entre la terre et le ciel; consacrer sa vie à rapprocher l'art de la religion : oui, un tel emploi de la vie a de quoi tenter une âme faite pour les grandes choses.

Sans doute encore, l'amour de Dieu est au-dessus de tout. Mais je soutiens précisément que l'art, bien comprise! religieusement cultivé, aide à l'amour de Dieu, et qu'en même temps l'amour de Dieu éclaire et vivifie l'art ; qu'il y a entre l'art et l'amour de Dieu d'intimes et puissantes affinités; et je sais encore aujourd'hui de ces âmes qui, comme le bienheureux Angelico, puisent dans ce grand amour des lumières qui rejaillissent sur leur conception de la beauté, et entretiennent en elles la flamme pure de l'enthousiasme.

Je voudrais donc que cette noble culture de l'art, comprise comme un devoir, fût, non pas seulement dans le monde artistique, mais dans la société, un moyen pour s'élever audessus des plaisirs grossiers, faire régner l'esprit sur la matière, arracher l'art à la vanité et à la sensualité qui le dépravent, et diriger en haut les regards qui du beau monteraient jusqu'à Dieu. Je voudrais, en un mot, que l'art devint puissant et fécond pour le bien et pour la vertu, et fût en quelque sorte lui-même une vertu pour la consécration de la pureté.

Est-ce un rêve? Evidemment non ; certainement cela se

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peut, et c'est la tendance que je voudrais voir donnée *ux études esthétiques.

l'art divin

Je dirai plus : il y a des âmes, des natures d'élite, de* sensibilités plus exquises, pour qui l'élude religieuse de l'art est particulièrement un besoin, et comme une vocation d'en haut. — Car il le faut bien entendre, la sensibilité, élément nécessaire de tous les grands talents et de toutes le» grandes vertus, ne peut pas être impunément négligée dan* une âme. Sentir vivement le beau, avoir cette délicatesse d'organes et d'âme qui saisH les linéaments d'une beauté mystérieuse et profonde, quel privilège ! De cette sensibilité morale et intellectuelle jaillit l'étincelle du feu divin, l'enthousiasme. C'est là assurément un don précieux de Dieu, puisque c'est, en définitive, le grand don de l'amour, source de toute sensibilité. Mais cette sensibilité, pour ne pas se dépraver dans ceux qui en portent le don sacré et redoutable, doit être épurée et satisfaite. Elle devient alors une force merveilleuse pour s'élever dans les hautes régions du beau et du bien : au contraire, la sensibilité qui manque d'aliments ou de direction produit presque infailliblement des ravages intérieurs, ou prend un cours faux. La vérité est que rien n'est plus dangereux pour l'âme que d'étouffer un talent, une faculté, ou de les laisser incomplets. L'équilibre d'une nature est dans le degré de maturité et de dévelopement auquel elle peut et doit atteindre.

Il faut donc cultiver la sensibilité que Dieu a mise en nous, ce don merveilleux de percevoir le beau; et pour cela, il faut exposer souvent son âme aux rayons vivifiants du beau; il faut surtout la préserver des ardeurs fausses qui l'épuisent, et de l'orgueil qui la dessèche; il faut lui faire

en quelque sorte un tempérament sain, en ne lui donnant pour nourriture que les contemplations nobles et les pures affections : toutes choses qui entretiennent en elle la vie désintéressée, la vie calme et permanente dans les pures visions du beau; et non rémotion égoïste et passagère, et qui, élevant la pensée vers Dieu, font jaillir naturellement du cœur la prière et l'amour.

L'âme donc qui a senti en elle cette palpitation du beau qu'on nomme l'enthousiasme, cette puissance d'admirer et d'aimer le beâu qui est dans l'ordre moral comme une divine flamme, cette âme doit s'efforcer de disputer ce don de Dieu aux désanchantements, aux stérilités, et surtout aux misères et aux souillures de la vie; il faut qu'elle place son idéal sous la garde de la pureté, et que sa sensibilité, ainsi purifiée et portée vers Dieu, soit en elle le ressort de la vie intérieure, le principe des longues ardeurs du dêvoùment, l'inspiration de la foi et de la vertu.

Je ne dis donc pas, Dieu m'en garde : Eteignez cette flamme que Dieu a mise en vous ; elle pourrait vous dévorer. Non, ne mutilez pas, mais gouvernez votre nature: donnez à cette flamme l'aliment qui lui convient, afin qu'elle vous brûle sans vous consumer, et soit en vous une force de vie. Déployez vos ailes, si Dieu vous a donné des ailes; seulement, prenez votre essor d'en haut; n'allez jamais vous abattre sur d'indignes objets, dans de basses régions. En un mot, cultivez l'art, si vous êtes faits pour l'art, mais le grand art, l'art divin, l'art qui élève et qui sanctifie, non l'art qui abaisse et corrompt. Et si l'art autour de vous est affadi ou égaré, luttez contre cette profanation, travaillez à le purifier, à le ramener dans sa voie; ce sera travailler k une grande chose.

Voilà ce que devraient être pour les âmes chrétiennes et vertueuses la culture de l'art et les études esthétiques. Voilà comment la vertu et la piété pourraient non seulement

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sanctifier les études esthétiques, mais y trouver un aliment et un appui.

Le divin amour, en effet, doit être considéré dans une ime comme un foyer lumineux et chaleureux; les affections saintes et les arts n'y sont que des rayons ; niais le foyer n'absorbe pas les rayons. Il leur verse au contraire la chaleur et la vie.

Qu'on se figure donc une vie où l'amour de Dieu éclairerait de ses reflets l'amour du beau, et où le beau, dans ses diverses manifestations, objet habituel de la contemplalion, rendrait sans cesse les organes plus délicats, plus immatériels, et deviendrait à la fois le repos et la préparation de la prière. Qu'on se figure une âme disciplinée, qui aurait développé en elle, par la mortification et le détachement du plaisir, le sens de l'infini et les facultés contemplatives. Qu'on se figure une âme arrivée à ce point où elle n'a plus besoin de plaisir, et où elle ne cherche que le bonheur, c'est-à-dire où elle méprise ce qui la disperse, ce qui l'ément d'une manière sensuelle, ce qui interrompt ses idées et émousse ses sentiments, pour ne plus chercher ce qui la recueille, ce qui l'élève, ce qui épure, en les rendant plus vifs, son enthousiasme et ses affections, — toutes choses semblables à un rayon du divin amour, et qui en descendent pour y remonter. Car aimer le beau pour lui-même, c'est au fond aimer Dieu, qui en est le foyer et la source première. — Je demande si ce n'est pas là une belle révélation de ce qui se peut accomplir dans une âme par le culte des arts.

Oui, car il y a deux parts en ce monde : ce qui passe et ce qui demeure; les choses qu'il faut fouler aux pieds, qui n'ont de ramification, d'affinité qu'avec notre nature corrompue, et les biens qui nous sont donnés en germe sur la terre, pour y être développés en vue du ciel, où ils auront leur complet épanouissement.

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