‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 13 sur 103 · LETTRE IV. — LES LITTÉRATURES MODERNES · texte numérisé non relu

LETTRE IV. — LES LITTÉRATURES MODERNES

ses premiers ouvrages; Ozanamy le P. Lacordaire^ etc.

Notre littérature, à quelque époque qu'on la prenne, offre donc des sujets d'étude qui ne laissent vraimenll aux personnes tant soit peu désireuses de travail intellectuel que rembarras de choisir.

Mais avant de quitter ce sujet, je voudrais exprimer un regret. J'ai commencé mes indications au xvii« siècle. En effet, ceux pour lesquels j'écris ces pages n'ont aucune objection possible à faire contre cette époque et les grands génies qu'elle a produits, et ils sont bien forcés de convenir que leurs répugnances pour l'étude et la lecture sérieuse sont absolument inadmissibles et tout à fait condamnables, quand on leur montre ce qu'ils auraient là, sous la main, de livres de premier ordre à étudier.

Si jQ n'adressais pas surtout mes conseils aux jeunes gens, aux hommes du monde, qui ont des loisirs et ne savent pas les employer, et si, par conséquent, je ne voulais pas, dans ces indications, m'en tenir aux grands auteurs, à ceux que le génie français avouera éternellement pour ses représentants, je ne négligerais certes pas, mon cher ami, les époques antérieures de notre littérature, et ne passerais pas entièrement sous silence ni les écrivains du seizième siècle, ni surtout, remontant plus haut dans le moyen âge et aux origines de notre langue, notre épopée nationale, la Chanson de Roland^ remise en lumière par l'érudition contemporaine (Genin et Francisque Michel), et dont M. Vilet a dwjné, il y a dix ans, une analyse et une demi-traduction de toute beauté. Aucun chrétien, aucun Français ne devrait ignorer cette page admirable, inspirée par le génie robuste et pur du catholicisme de l'époque féodale. Les ténèbres qui l'ont précédée et suivie la font resplendir d'une lumière d'autant plus éclatante. — Il y a sans doute d'autres perles à découvrir et à remettre en lumière dans l'océan des chansons de gestes et des grands poèmes des trouvères.

poèmes sans doute bien mélangés ; mais il leur a manqué jusqu'à présent une main habile et autorisée pour y faire un clioix convenable et les présenter en français moderne .au lecteur contemporain, comme Tont fait M. Vitet pour la Chanson de Roland^ et aussi, je crois, M. Fauriel pour Gérard de Roussillon.

Enfin, si Ton veut étendre tant soit peu ses études littéraires, il est difficile de ne pas se sentir attiré aussi par les langues et les littératures étrangères.

Vous me demandez un bon emploi de votre temps? Eh bien I eu voici un excellent : apprenez une langue étrangère, soit Tanglais, soit Tallemand, ces deux langues si usuelles. L'anglais et Taliemand vous paraissent-ils trop difficiles? Apprenez l'italien, l'espagnol. Quelqu'un a dit : « Un homme qui ne sait que sa langue ne vaut qu'un homme. Un homme qui sait deux langues en vaut deux. » Rien n'est plus vrai. Et pour mon compte, une chose qui m'a toujours étonné, c'est de voir des personnes qui se plaignent de n'avoir rien à faire, et auxquelles il ne vient pas même en pensée d'apprendre une de ces langues vivantes, qui pourraient leur être d'une si grande utilité, soit pour leurs voyages, soit pour leurs relations, soit pour leurs lectures.

Une langue vivante que Ton apprend, c'est tout une littérature que Ton s'ouvre. 11 y a chez nos voisins d'Allemagne, d'Angleterre et d'Italie, — pour ne parler que de ces trois nations, des génies et des chefs-d'œuvre qu'un homme cultivé ne peut pas ignorer aujourd'hui. Autrefois, peut-être, on pouvait se renfermer dans l'antiquité et dans son pays ; aujourd'hui, les grandes œuvres des auteurs étrangers ont été tellement popularisées, qu'on passerait à bon droit pour un homme de peu de littérature, si on ne connaissait pas quelques-unes au moins des plus renommées. Et je dirai de ces chefs-d'œuvre des littératures étrangères ce que j'ai dit

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des chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome : heureux qui les peut lire dans leur langue! Mais au moins faut-il les lire dans de bonnes traductions, et il en existe pour tous ceux que je vais nommer ici.

J'indiquerai d'abord les trois grandes épopées chrétiennes de Dante^ de Hilton et du Tasse: Dante, le grand poète catholique, qui a su mettre dans son étrange Divine Comédie tant de doctrine, de profondeur, de passion, avec une inspiration si forte, et ce vol d*aigle qui plane toujours de si haut, et cette langue si harmonieuse et si savante ; Milton, ce fier génie, à la fois si sombre et si gracieux; le Tasse, qui colore d'un si vif reflet ses figures chevaleresques et chrétiennes.

J'indiquerai aussi, pour les personnes d'un ftge mûr surtout, le drame chrétien, personnifié dans Calderon^ l'un des génies les plus extraordinaires qui aient vécu, sans toutefois apprécier ni recommander tout son théâtre; — puis le drame non chrétien, mais aussi non anti-chrétien, le drame de la vie et de la nature humaine, personnifié par Shakespeare^ génie encore plus extraordinaire que Calderon, beaucoup moins orthodoxe, mais que M. Rio, dans un trèsintéressant volume, qui n'apprend pas tout sur Shakespeare sans doute, mais qui apprend beaucoup, a revendiqué, avec de très-grandes apparences de raison, pour la foi catholique qu'il n'a jamais attaquée, et qu'il a souvent honorée et traduite dans ses œuvres.

Toutefois, je le répète, je ne puis conseiller non plus tout Shakpeare à tout le monde: il y a tel esprit léger, tel jeune homme, je le dis hautement, à qui cette lecture, par sa faute non moins que par la faute du livre serait mortelle. On connaît sur cet auteur le mot d'un critique, son compatriote : « Il a des crudités de langage à faire rougir un matelot anglais. D Je dois donc encore le déclarer : je n'adresse ici ces indications qu'aux esprits vraiment graves, qui voudraient

étudier la littérature avec cette pureté et cette sévérité de pensée nécessaires à quiconque prend en main des pièces de théâtre, même les plus morales.

C'est dans ce sens, et avec de plus grandes réserves encore, que je nomme ici le célèbre poète allemand Gœthe, et aussi Schiller.

Voilà donc les principaux chefs-d'œuvre de l'esprit humain, les génies, les maîtres. Je l'ai dit, et je le répète encore : tous n'ont pas été toujours des maîtres de vérité et de vertu. Aussi, en est-il, parmi ceux que j'ai nommés, pour lesquels j'ai recommandé un choix et des précautions sévères. Mais quand on ne lit que les chefs-d'œuvre, et dans ces chefs-d'œuvre les pages belles et pures, et qu'on n'oublie pas de se tenir à une certaine élévation de pensée et de sentiment, alors les émotions, à moins qu'on ne soit corrompu, ne peuvent être que bonnes et salutaires. C'est le privilège des hommes qui pensent avec grandeur, sentent avec noblesse, et savent donner à leurs pensées et à leurs sentiments la forme du grand langage, d'élever l'esprit et l'âme au-dessus de la vulgarité commune. Et voilà pourquoi je recommande tant, pour ma part, aux hommes du monde, les bonnes et fortes études littéraires : l'âme s'y élève, s'y épure et s'y ennoblit. Il est d'expérience que de telles études sont un des meilleurs remèdes contre l'oisiveté, et qu'elles dégoûtent des lectures malsaines.

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