‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 14 sur 103 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

La grande littérature classique.

Mon cher ami,

Vous me faites une observation très-juste assurément, à laquelle je m'attendais, et vous provoquez des éclaircissements tout à fait nécessaires : c'était bien aussi mon intention de vous les donner.

Vous me dites que j'ouvre largement devant vous la littérature du passé, mais bien peu celle du présent; que mes prédilections sont manifestement pour les grands siècles et es grands auteurs classiques; vous ajoutez qu'il faut bien cependant être de son époque, et connaître, plus que je n'ai paru le permettre, la littérature de son temps et de son pays. Je vais vous répondre catégoriquement sur ces deux points, sur mon goût très-évident et très-avoué pour la grande littérature, dite classique, et sur ma réserve trèssévère et très-molivée à l'endroit de la littérature contemporaine, d'une partie du moins; car vous pouvez vous sou* venir que je vous ai déjà cité plus d'un nom contemporain, et j'en aurai d'autres encore à vous signaler, et d'illustres, quand je vous parlerai de la philosophie et de l'histoire.

Quant à la littérature classique, il y a quelque temps, une grande insurrection dans notre pays s^est faite contre elle; une école novatrice, qui semblait vouloir ne faire dater l'esprit humain que d'elle-même, et prétendait renouveler entièrement la république des lettres, proscrivait avec un suprême dédain et ne prononçait que comme une

injure ce nom de classique. Ces excès ont été de courte durée. Les grands hommes du passé sont restés debout sur leur piédestal indestructible, et le soulèvement aujourd'hui paraît apaisé. Cependant, les théories romantiques, si elles ne s'étalent plus aussi bruyamment dans les livres, en fait régnent encore dans un grand nombre d'esprits, et pénètrent plus ou moins une partie considérable de la littérature contemporaine. C'est pourquoi il importe de se mettre en garde contre elles, et de maintenir sur ce point les vrais principes.

Je le proclame donc bien haut, mon ami : j'aime la littérature des grands siècles ; et les auteurs que je conseille par-dessus tout aux hommes du monde désireux de nourrir en eux, par de saines lectures, le vrai goût littéraire, ce sont nos grands auteurs classiques.

Mais expliquons-nous sur ce nom de classiques : que veut-il dire au vrai?

Il n'y a pas là de mystère : par littérature classique^ on entend simplement la littérature étudiée dans les classes pendant le cours de ces études qui se nomment les hmnanités : humaniores litter^e. On disigne par là, dans les trois langues et les trois littératures, grecque, latine et française, les grands auteurs, les grands maîtres ; car il était naturel que, pour former la jeunesse, on ne s'adressât pas aux médiocrilés, mais aux modèles.

Ce qu'il faut donc bien entendre, c'est que, si ces trois langues elces trois littératures, grecque, latine et française, ont été choisies pour servir de fondement au cours d'humanités et sont devenues classiques en ce sens, c'est que ces trois langues sont les plus belles que l'homme ait jamais connues, et celles aussi qui ont été le plus magnifiquement parlées; c'est que les plus beaux génies de l'humanité les ont employées ; c'est que les hommes qui ont fixé ces langues ont été les princes de Vesprit humain.

Trois langues, selon la remarque de M. de Maistre, furent consacrées au Calvaire, et ont été le langage de Tinspiration divine dans les Prophètes, dans les Apôtres et dans rËglise. Eh bien ! deux de ces langues sont langues classiques : le grec et le latin.

Indépendamment de ce caractère que je pourrais appeler sacré, la supériorité littéraire du grec et du latin est partout reconnue; et quant au français, qui est la troisième langue classique, il a pris un caractère d'universalité visiblement providentiel ; et quoique l'espagnol, Tilalien, l'anglais, l'allemand, aient de grands mérites, et en quelques points une certaine supériorité sur le français, le jugement de l'Europe place la langue française immédiatement à côté du grec et du latin au premier rang. Ces trois langues ont donc été à bon droit choisies pour servir aux humanités. Une quatrième seule pourrait y être adjointe : c'est la langue hébraïque, instrument propre des hommes inspirés, source par conséquent de la plus haute et de la plus belle littérature qui soit ici-bas.

Quant aux siècles de Périclès, d'Auguste et de Louis VIV, ils seront toujours considérés comme les trois plus brillantes époques de l'histoire, et celles qui ont offert le concours simultané des plus éminents génies dont le genre humain s'honore.

Le docteur Blair, après avoir remarqué qu'à certaines époques de l'histoire, la nature semble avoir fait un effort extraordinaire pour produire à la fois les plus beaux génies en tous genres, ajoute : « On distingue surtout trois de ces t siècles heureux : le premier est le beau siècle de la Grèce, « qui commença vers le temps de la guerre du Péloponèse, « et s'étendit jusqu'au règne d'Alexandre-le- Grand : dans « cette période (avant laquelle Homère et Hésiode avaient « déjà paru) brillèrent Hérodote, Thucydide, Xénophon, « Socrate, Platon, Arislote, Théophraste, Dcmosthènes,

H. É.) IIL 4

« EscbiDC, Lysias, Isocrale, Pindare, Eschyle, Euripidei 9 Sophocle, Aristophane, Ménandre,Anacréon, Théocrile,» — auxquels il faut adjoiiidre*^ Esope, Lucien, Plutarque, et plus tard les grands noms de saint Jean Chrysostome, de saint Basile, de saint Grégoire de Naziauze, etc. — « Le « second de ces beaux siècles est celui de Rome, compris « sous les règnes de Jules-César et d'Auguste : il nous « offre Catulle, Lucrèce, Térence, Virgile, Horace, Tibulle, « Properce, Ovide, César, Cicéron, Tile-Live, Phèdre, Sal- « luste, Varron, » — auxquels il faut adjoindre C. Nepos, Senèque, Juvénal, Pline et Tacite. — a Le troisième enfin « est le siècle de Louis XIV, pendant lequel fleurirent en « France : Descartes, Corneille, Racine, Molière, Boileau, « La Fontaine, J.-B. Rousseau, Bossuel, Fénelon, Fleury, a Bourdaloue, Massillon, Pascal, Malebranche, La Bruyère, « M"« de Sévigné... »

Quels noms! mon ami, quelle lignée! En laissant de côté ceux dont le génie n'est pas de premier ordre, ou qui Tonl déshonoré par la licence, ces noms groupés ainsi comme au hasard, et ne présentant que quelques hommes. éminents dans trois périodes isolées de Thistoiredu monde, résument toutefois, on Ta dit et avec raison, Torigine, Tétat de vigueur et la consommation de loule culture littéraire : tragédie, comédie, fable, peinture de mœurs, philosophie éloquence, histoire, épopée et poésie lyrique. Tout genre peut trouver parmi ces hommes le génie qui Ta créé et qui Ta fait fleurir, ou qui Ta le plus honoré. C'est ce que tous les siècles et tous les peuples civilisés ont reconnu, et nous serions infini si nous voulions recueillir les nombreux témoignages que la postérité a rendus à la littérature attique et romaine, et à la littérature classique de la France, associée depuis le siècle de Louis XIV à la gloire de ses devancières.

Enfin, si nous envisageons les rapports que ces trois

belles littératures ont entre elles, nous verrons que la littérature grecque a eu sur la littérature latine la plus heureuse et salutaire influence, et que toutes deux, à leur tour, n'ont fait que transmettre à la littérature française le précieux héritage d'un bon goût et d'une raison saine et élevée. On ne saurait rien imaginer de plus éclatant que le spectacle des lettres romaines, formées et épurées par la littérature grecque; et on peut môme douter si, abandonnée à elle-même, Rome aurait un Cicéron à opposer à Démosthènes, un Virgile à nommer après Homère, un Tite-Live, un Salluste, un Tacite à comparer à Hérodote, à Thucydide, à Xènophon. La France, de son côté, n'aurait pas eu (on peut au moins en douter aussi) un troisième siècle à inscrire dans les annales du monde après ceux de Périclès et d'Auguste, si les Corneille, les Racine, les La Fontaine, les Despréaiix, les Bossuet, les Fénelon, les La Bruyère n'avaient pu profiter des leçons des grands maîtres d'Athènes et de Rome.

Quoi qu'il en soit, il suffit d'avoir nommé simplement ces hommes pour montrer de suite et sans longs discours que la grande illustration de l'esprit humain est là, et qu'il n'y a pas à s'insurger contre une telle gloire.

Les hommes illustres dont je viens de citer les noms sont évidemment les sommités, les princes, comme les a appelés Cicéron ipatricii^ et leur gloire assise sur l'admiration des siècles, ne périra jamais. Ceux qui viennent au-dessous d'eux sont plus ou moins la foule, plebs, une moins bonne compagnie.

Je ne crains pas de dire qu'après les hommes inspirés du ciel pour enseigner les choses de Tordre surnaturel, ces grands esprits viennent immédiatement. Il ne faut pas craindre de dire que c'est de Dieu même que leur venaient leurs grands dons, et ce qu'on pourrait appeler l'inspiration naturelle du génie, pour jeter la lumière sur les choses

6i LETTRES A UN HOMME DU MONDB.

de la nature, comme les prophètes et les apôtres ont été d^une inspiration surnaturelle, pour annoncer les vérités de la grâce. C'est là le trésor de la terre après la Bible, qui est le trésor du ciel ; c'est ce que nous avons de plus précieux parmi les richesses de l'esprit humain.

Il y a d'ailleurs de celte royauté intellectuelle, incontestable, une raison qu'il importe de bien comprendre, et qui vous expliquera, mon cher ami, ma prédilection pour une littérature qui est vraiment la source du beau et l'école du goût. Cette raison, elle est dans une théorie littéraire que j'ai exposée au second volume de cet ouvrage, et que je vais simplement rappeler.

Le génie, ai-je dit, est moins une faculté à part, dans l'homme, qu'une harmonie, un équilibre des facultés, à un certain degré d'élévation et de force. Mais, quelle que soit la faculté qui domine les autres, et fait la spécialité du génie, ce qui en est le fond, l'élément premier et essentiel, c'est la raison. Et cela est vrai du génie littéraire comme de

tous les autres génies.

Il y a en nous trois facultés littéraires principales: la raison^ Vimagination^ la sensibilité^ et une quatrième qui est au service des trois premières : la mémoire.

Le point capital à comprendre ici, et que l'école novatrice a méconnu, c'est que la faculté qui doit tout dominer, tout régler, tout gouverner, dans les lettres comme partout, ce n'est pas l'imagination ni la sensibilité, si brillantes et si généreuses qu'elles soient : c'est la raison.'

La raison, voilà la faculté maîtresse dans l'homme: c'est elle qui est la vérité, la lumière, le soutien, le guide de toutes les autres facultés.

Non pas la raison froide, pauvre et nue, étroite, timide, rigide; mais la raison juste, forte, large et lumineuse; la raison, c'est-à-dire le rectè sapere des anciens, le sens, le jugement, l'intelligence. C'est cette raison qui est incontes-

tablement la première et la plus haute puissance de TAme; sans cette raison, tout est vain^ tout est creux, tout est dans le faux et dans les ténèbres.

La sensibilité et rimaglnalion peuvent paraître dominer sans doute dans les ouvrages de sensibilité et d'imagination; mais si au fond la raison ne domine pas, si ce n'est pas elle qui guide et soutient mystérieusement Faction de ces deux riches et brillantes puissances, n'attendez pas des beautés vraies, pures et durables: il y aura un vice caché au cœur de Tœuvre.

Quand l'imagination ou la sensibilité s'élance sans la raison, l'élan est nécessairement un écarts la sensibilité un égarement; la splendeur qui se rencontre par aventure est fausse, et ce qui reste de puissance est une force emportée qui met tout en péril.

On a dit, je le sais, et c'est Pascal : « Le cœur a ses rait sons, que la raison ne comprend pas. » Cela n'est vrai que dans le sens où l'a dit Pascal, et 11 s'agit d'une raison froide et calculatrice, étroite et superficielle, qui n'est pas, je l'ai dit, la raison, dont je parle ici, car il né se peut pas que la raison, qui voit le vrai des choses, soit de sa nature en désaccord nécessaire avec le sentiment, quand le sentiment est dans le vrai; il ne se peut pas qu'avec une compréhension complète des choses, les raisons du cœur ne soient pas aussi celles de l'esprit.

Voilà donc le point capital et comme la clé de voûte de la vraie théorie littéraire. La prédominance sur toutes les facultés de l'esprit humain appartient à la raison, et c'est elle qui les soutient toutes, et conserve entre elles l'équilibre et rharmonie. Et les grandes littératures, et les grandes œuvres littéraires, sont celles où cet équilibre, cette harmonie des facultés dans la raison se sont faits à une plus grande hauteur. Et voilà d'où vient la supériorité incontestable des trois grands siècles classiques. Les hommes de

génie qui ont illustré ces siècles ont eu des facultés éminentes : une noble et riche imagination, une vive et délicate sensibilité, mais gouvernées par une haute et puissante raison ; et c'est pour cela qu'ils ont eu du génie; et c'est là ce qui a donné à leurs œuvres cette beauté de forme qui en fait les éternels modèles de Tart d'écrire, et marqué les littératures classiques de ces grands caractères qu'on ne peut leur disputer.

Il le faut donc bien entendre : quoique la littérature classique soit proclamée la littérature delà raison, elle n'exclut ni Vimagination, ni la sensibilité. Jamais elle n'a prétendu dépouiller la raison des deux ornements les plus propres à la rendre belle, touchante et aimable; mais au contraire, en ne permettant pas à ces deux facultés de marcher seules, en exigeant toujours qu'elles soient unies à une raison grande et saine, elle leur donne toute leur puissance, et ne les défend que de leurs faiblesses.

Mais de même qu'elle ne veut pas qu'on isole ces facultés de la raison, elle demande aussi que la raison n'en soit pas dépouillée.

Non, nous ne rejetons pas Vimagination; c'est elle qui orne, qui embellit, qui enrichit la raison même, qui charme et qui enchante. Nous ne rejetons pas la sensibilité; c'est elle qui réchauffe, qui attendrit^ qui touche, qui entraîne, qui remue profondément.

Fénelon, Bossuet, Homère, Virgile, ont une grande raison sans doute; mais aussi quelle belle imagination, quelle profonde sensibilité ! Nous voulons donc Vimagination^ mais belle, pure, noble, majestueuse; nous voulons la sensibilité, mais vraie, forte, constante, généreuse; et quand il le faut, sublime, héroïque, divine : nous voulons celle qui élève, enflamme le cœur, non celle qui enivre les sens. L'ivresse des sens est-elle donc si désirable?

L'enthousiasme, l'enthousiasme véritable, c'est-à*dire

réian des âmes émues, ravies, enivrées par les splendeurs du vrai, du beau et du bien, qui, après les prophètes sacrés, directement inspirés de Dieu lui-même, Ta plus connu que nos grands génies classiques? Je n'aurais qu'à ouvrir leurs ouvrages immortels, pour vous indiquer du doigt les pages où passe ce soufQe puissant qui nous fait tressaillir encore après tant de siècles ; mais puissant, parce que, dans leurs plus ardents transports, leur âme est encore gouvernée par cette haute et profonde raison qui n'abandonne jamais le vrai génie.

De là, je le répète, ces grands caractères de la littérature classique, qui vous feront peut-être comprendre, quand nous les aurons rapidement parcourus, pourquoi j'ai dit tout à l'heure cette parole, dont vous avez été peut-être un peu surpris, que les hommes de génie étaient en quelque sorte les prophètes de l'esprit humain, comme les auteurs inspirés ont été les prophètes de l'esprit divin.

Le premier de ces caractères, c'est Vnnité, l'unité du génie, de la vérité, de la raison. Tous ces grands hommes sont vraiment, malgré les différences de temps et de lieux qui les séparent, des esprits de la mêine famille ; pour vous en convaincre, prenez les deux extrémités de cette longue chaîne d'hommes éminents : Homère et Bossuet, Virgile et Fénelon ; c'est partout la même raison haute et forte, la même sensibilité noble et douce , la même imagination riche et pure, le même langage élevé, clair et harmonieux ; sauf l'accent chrétien et les révélations de la foi, éclairant, purifiant , embrasant Fénelon et Bossuet de lumières inconnues à Virgile et à Homère.

Le second de ces caractères, c'est V immutabilité. Tout a beaucoup changé dans le monde depuis Homère ; toutes les institutions, toutes les formes de la société, au sein desquelles les grandes littératures se sont produites, ont disparu et ne ss^uraient plus fevivre. Cependant, ces grandes

formes littéraires sont restées toujours belles, toujours vivantes ; elles demeurent immuables comme le bon sens ; et bien parfois que, à certaines époques de trouble intellectuel, des esprits aventureux, amoureux du changement, aient essayé de s'insurger contre elles, ces tentatives ont échoué: la littérature classique est redevenue la maîtresse du monde, le trésor des enseignements de la sagesse humaine, la source des plaisirs nobles et purs de l'esprit. On a beau faire, on ne prévaut pas contre les lois éternelles de la pensée et de la parole humaine, de même qu'on ne fera jamais vivre et durer des œuvres faites à rencontre de ces lois.

Le troisième caractère, c'est la souveraineté^ souveraineté paisible, sans faste ; force pacifique qui domine par ellemême comme le génie : au fond, souveraineté toujours reconnue et indiscutable, si bien que le parallèle ici est même impossible, et que, parmi les plus ardents adversaires des littératures classiques, nul n'oserait mettre un des novateurs modernes quelconque au-dessus des grands hommes de nos grands siècles.

Le quatrième caractère, c'est V universalité, La littérature classique, après avoir parlé les langues des trois peuples dont rintluence a été la plus générale, parle maintenant toutes les langues : c'est elle qui inspire plus ou moins tous les hommes de génie dans le monde civilisé ; tous se forment ou se sont formés à son école, car, dans toute l'Europe, toute éducation libérale repose sur elle; tout ce qui s'écrit de raisonnable et de beau, tout ce qui se dit d'éloquent, vient de cette source supérieure du génie et du bon sens ; car ce qui fait précisément le trait caractéristique de cette grande littérature, c'est cette admirable alliance du bon sens et du génie.

Le dernier caractère enfin, c'est la perpétuité. Depuis- Moïse^ qui est le plus ancien des écrivains^ qui a recueilli

dans la Genèse les premiers monuments du genre humain^ et qui est, pour ainsi parler, le premier des classiques divins; depuis Moïse et depuis Homère, disons-nous, la littérature classique n*a point cessé de s'adjoindre à chaque siècle les esprits les plus élevés, les génies les plus beaux.

Et ici il importe de le remarquer à l'honneur de notre langue et de notre littérature classique : quel est le français que l'Europe parle? C'est la langue du siècle de Louis XIV, la langue de ce siècle, ajoutons-le, où brilla surtout la gloire de TEglise de France, et qui vit chez tous ses grands hommes la magnifique alliance de la foi et du génie : siècle où Racine, après dix ans de silence, créait Esther et Athalie, et où le grand Corneille, pour expier quelques contradictions de ses vers avec la sainteté de la morale évangélique^ mourait sur un cilice et traduisait limitation.

Voilà, mon cher ami, ce que c'est que la littérature classique ; tels sont les grands caractères qui en font ce qu'il y a sur la terre de plus élevé et de plus beau, après la littérature sacrée ; celle-ci, langage et éloquence de l'esprit divin, de la sagesse inspirée ; celle-là, langage et éloquence du génie humain. Voilà pourquoi j'invite de toutes mes forces lès hommes qui conservent encore le goût pur des lettres et le culte du beau, à ne pas oublier ces traditions, à ne pas se désaccoutumer de ces grandes œuvres, à contempler toujours ces modèles, à se nourrir de leurs écrits, à se faire gloire au moins d'appartenir à leur école immortelle. Je n'ai nommé que les sommités, que les princes ; car pourquoi, quand on ne suffit même pas à lire les maîtres, donner son temps aux hommes médiocres? Mais ce que je demande, c'est qu'on entretienne commerce avec ces maîtres ; comment, en effet, sans cela, résister aux séductions et aux périls d'une autre littérature, bien différente de celle-là, qui entoure, qui provoque, qui sollicite les hommes du monde,

et sur laquelle, mon aini, je vous dirai enfin ma pensée dans ma prochaine lettre*?

Page 1