‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 16 sur 103 · LETTRE VI. — LE MAUVAIS GOUT LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LETTRE VI. — LE MAUVAIS GOUT LITTÉRAIRE

Je dirai peu de chose des premiers. Oui, laissons de côté ce que je pourrais nommer la menue littérature, ces petits écrits, légers et vides, ces journaux, ces revues hebdomadaires ou mensuelles, ces petits volumes au format élégant et gracieux ; vers ou prose, productions en général absolument creuses, où il n'y a rien ni pour l'esprit, ni pour le cœur, ni pour l'âme ; ni pensée, ni style, ni beautés, ni enseignement d'aucune nature, et dont le moindre défaut, souvent, est ce vide et cette nullité absolue.

Je plains fort les jeunes filles et les femmes du monde dont c'est là l'habituelle, et quelquefois l'unique lecture : je me demande ce qui peut rester de tout cela dans une léte, si ce n'est une légèreté, une frivolité, dont tout dans la vie portera plus ou moins l'empreinte. Du moins je ne veux pas supposer que des hommes tant soit peu sérieux puissent longtemps s'arrêter à ces vains écrits, qui trompent et amusent, qui creusent et affament, et laissent croire qu'on s'est occupé, qu'on a fait quelque chose,* quand on a perdu son temps de la façon la plus complète et la plus certaine.

Ce n'est pas que, censeur sévère et morose, je ne permette aucune lecture simplement amusante, aucune distraction d'esprit, et ne conçoive rien en dehors d'une étude grave et austère. Mais autre chose est une lecture en passant, autre chose une lecture habituelle : et là même, dans ce relâche qu'on peut s'accorder de temps à autre, j'estime qu'il faudrait encore choisir, et je ne confonds pas du tout un ouvrage spirituel, gracieux, délicat, avec les écrits vides et pauvres, et toute la menue littérature dont j'ai parlé. Mais laissons cela.

11 y a une littérature plus séduisante et qui a aussi des visées plus hautes ; qui fait des drames, des romans, des poèmes, de l'histoire, de la philosophie, de Tart enfin ; qui

a ses théories et sa critique ; qui se croit et se dit la vraie, la

grande littérature, et professe des principes tout opposés à ceux de la littérature classique, pour laquelle elle n'a que d'amers dédains. C'est contre elle, mon cher ami, que je voudrais vous prémunir.

Sa plus grande séduction, pour une foule d'esprits, c'est précisément ce qui fait sa fondamentale erreur, ce qui la fausse radicalement, et constitue les dangers littéraires, moraux et religieux que j'ai à vous dénoncer. Mais aujourd'hui, si vous le voulez bien, nous ne quitterons pas le terrain purement littéraire.

Cette littérature s'est vantée d'être la littérature de l'imagination et de la sensibilité. Ses partisans ont proclamé — et c'est là l'erreur capitale, source de tous les vices que je vais signaler — que la raison, bonne ailleurs, reine ailleurs, devait dans les Lettres, froide et sèche comme ils la disent, céder le pas aux facultés brillantes et ardentes, qui seules, selon eux, peuvent plaire et charmer.

Il y a un poète qu'on avait appelé, et qui est en effet le poète de la raison : c'est Boileau. On sait tout ce que ce titre lui a valu d'épigrammes, et tout ce que, sous son nom, on a dit contre cette littérature classique dont on le constituait un peu trop libéralement peut-être, le représentant et le répondant. Ses satires d'autrefois lui ont été largement rendues. Mais Boileau, on l'a dit, et il est vrai, porte malheur à ses critiques.

Dieu me garde, mon cher ami, de réveiller toutes ces querelles où, comme dans toutes discussions ardentes, des idées justes et vraies ont été mêlées à des paradoxes inouis! Mais ce que je tiens à vous inculquer profondément, c'est la fausseté et le danger de cette théorie, sur laquelle repose toute la littérature novatrice, et qui est le principe de toutes ses erreurs, à savoir : que Timagination et la sensibilité sont libres et souveraines; que la saine raison, le bon sens, la loi, la règle, choses au fond idenliqucs ^^ doivent pas dominer

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