LBTTRE VI. — LE MAUVAIS GOUT LITTÉRAIRE
dans les Lettres; que la raison, en un mot, n*estpasla base et rëlément premier du génie.
Vous avez senti vous-même, dans ce que ma précédente lettre vous a dit sur ce sujet, qu'il y a là une question de premier ordre. Vous avez désiré que j'y revinsse et que je traitasse plus à fond cette matière. C'était bien aussi mon intention, et l'importance même de la question le demande.
Je dis donc d'abord que s'attaquer au rôle, à la prédominance nécessaire de la raison en littérature, c'est une erreur capitale. Pourquoi? Parce que c'est s'attaquer à la nature des choses, à la constitution même de l'esprit humain. La raison, on ne saurait trop le redire, est le principe, la vérité, la lumière, le guide nécessaire des deux autres facultés. Celles-ci, si elles ne sont pas soutenues et conduites par une forte raison, si elles restent abandonnées à elles-mêmes, à leur caprice, à leur essor incertain, ne sont capables que d'égarements, de productions vaines, creuses, fausses, ineptes, et, quelques brillantes et chaleureuses qu'elles paraissent, au fond absurdes et toujours dangereuses.
Mettre l'imagination et la sensibilité avant la raison, sous prétexte que la raison est sèche, que la justesse est gênante, que le bon sens lui-même est étroit, que le bon goût refroidit tout, c'est purement et simplement renverser Tordre et l'harmonie des facultés ; c'est violer la raison elle-même ; c'est jeter une littérature tout entière dans le faux : et qu'attendre d'une littérature ainsi constituée sur une méprise capitale, sinon les plus profondes et les plus déplorables chutes ?
Une littérature fondée sur un principe aussi faux, plus elle développera les conséquences de son principe, et plus elle s'égarera, plus elle donnera naissance à un grand mouvement littéraire, et plus elle altérera profondément le
goût du siècle qui s'y laissera emporter.
Qu'a-t-on vu, en elfet, par suite d'une erreur radicale sur la véritable valeur et la nécessaire subordinalion des facul'tés littéraires? On a vu toute cette littérature novatrice se jeter, théoriquement et pratiquement, dans quatre aberrations littéraires fondamentales : 4 Me mépris des lois du beau et de toutes les règles de la composition; t^ le mépris de la langue et des principes mêmes de la grammaire ; S" le mépris de la mesure et du bon goût, l'amour malsain de Toutré, de Texagéré, du violent; 4» de là Tobscur, Tinintelligible, le barbare, où cette école est tombée.
Et d'abord, le mépris des lois du beau et de toutes les règles de la composition.
Sous prétexte que les lois de l'ancienne poétique et de l'ancienne littérature étaient des entraves à l'écrivain, qu'il faut écrire d'inspiration, que le génie doit s'élancer et avoir des ailes, on a vu une école aventureuse et intempérante se permettre toutes les audaces, violer toutes les règles, confondre tous les genres, renverser toutes les barrières, appeler à son aide les images les plus forcées, les procédés les plus étranges, pour produire les effets auxquels elle Visait, et infliger tout à la fois à la poétique, à la prosodie, à la langue, à la délicatesse, au goût, au sens commun, les blessures les plus cruelles. Mais qui n'a senti qu'elle était punie immédiatement par ses propres excès, et que la raison, le bon sens, la mesure, le goût, la règle, la loi, se vengeaient assez en se retirant?
Dire que les lois de la composition, que les principes immuables de la vérité et du bon sens sont des entraves au génie, que cela nuit à Tenthousiasme, rien au fond n'est plus puéril : car le vrai génie n'est jamais que la raison s'élevant elle-même par un effort sublime, et élevant l'imagination et la sensibilité avec elle à leur plus haute puissance, à leur plus généreux élan^ à leur plus magnifique splendeur.
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Vous parlez des pâles imitalcurs de nos grands poct< s, des faux pas de la muse classique ; vous reprorliez h Boileau Campistron : comme si le génie était responsable des pâles, froides et serviles imitations des vulgaires copistes; comme si l'étude seuledes règles pouvait donner du talent à qui n'en a pas; comme si Boileau avait fait Campistron et ses pareils, pauvres écrivains qui, à vrai dire, n'appartiennent qu'à la médiocrité, et ne sont pas plus d'une école que d'une autre.
Il y a sans doute, disons-le, une manière étroite, inintelligente d'entendre les règles; et s'emprisonner dans un cadre inflexible, ne concevoir qu'un type uniforme, une manière unique de réaliser le beau, c'est manquer de largeur el de justesse d'esprit. Non, il ne faut pas vouloir immobiliser Tari, pour ainsi dire, et l'empôcher de marcher. Il doit marcher, comme tout le reste. Mais il faut bien se souvenir que tout mouvement n'est pas un progrès. Le progrès véritable ne se fait jamais en dehors des conditions immuables de la natre humaine et de l'esprit humain. Il y a dans les littératures, comme dans les langues, des formes destinées à périr ; mais il y a quelque chose qui ne périt pas : c'est ce qui est fondé sur la vérité et sur le bon sens. N'interprétons pas sans doute avec trop de rigidité les principes; sachons que quelquefois ce n'est pas manque d'art, mais au contraire l'effet d'un art supérieur, que de passer par-dessus certaines règles secondaires; Aristote lui-môme en convenait: « Si le poète établit des choses « impossibles selon les règles de l'art, il commet une faute, « sans contredit; mais elle cesse d'être faute, lorsque, par ce t moyen, il arrive à la fin qu'il s'est proposée, car il a trouvé « ce qu'il cherchait. »
Mais de là à proclamer, comme la littérature dont je parle, qu'il n'est pas de principes, pas de règles, pas de lois en littérature, et que l'inspiration ne relève que d'elle-même^ il y a un abîme.
Non, la raison, le sens commun ont fait justice de ces excès : il est démontré et universellement avoué aujourd'hui que le beau n'est pas chose arbitraire; qu'il y a des principes en littérature comme en tout, des règles fixes, immuables, non arbitraires et de simple convention, mais fondées sur la nature des choses, et qui sont la loi nécessaire du beau, dans tous les arts. On peut les entendre et les appliquer avec plus ou moins d'ampleur et de largeur; mais il faut toujours les respecter dans leur fond.
Ce mépris des règles, des lois immuables du beau, amenait logiquement le mépris des lois du langage et des principes mêmes de la grammaire; et on n'a pas craint, en effet, de poser cela en théorie, et de s'en prévaloir dans la pratique. Il a été proclamé que la grammaire ne devait pas arrêter l'écrivain; que la langue pouvait et devait éclater sous la pensée et le sentiment, et subir toutes les innovations, toutes les violences, dont le libre essor de l'esprit, dont le génie, dont l'inspiration avaient besoin. Et ce qu'on a dit, on l'a fait : des locutions et des tours inconnus à la langue française ont été introduits; un néologisme effréné, les métaphores les plus insolites et les plus forcées ont envahi cette littérature, et menacé d'altérer fondamentalement, si le genre eût prévalu, notre belle langue française.
Mais non : cette liberté contre la langue et la grammaire n'était qu'une licence intolérable ; et cette prétendue force et fécondité d'esprit n'a bientôt paru, au fond, que faiblesse et stérilité. Malgré les bruyantes révoltes de l'école novatrice il demeure, — et ceci est un de ces principes fondamentaux contre lesquels on ne prévaudra jamais, — il demeure que la langue doit être respectée. Le génie, s'il ne veut point parler pour lui seul, est astreint, comme les autres, à se servir du langage reçu, et, sous peine de n'être pas compris, il faut parler français en France.
Et de fait, y a-t-il rien de plus ridicule, de. plus pédantes-