LFTTRK VI. - LE MAUVAIS GOUT LITTÉRAIRE
que, de plus voisin de la barbarie, que la manie du néologisme et le noépris affecté des lois du langage? S'attaquer là, n'est-ce pas toucher à ce qu'il y a de plus intime, en quelque sorte aux premières et immuables assises, et, j'oserais dire, aux parties les plus vitales de la littérature?
Vainement dira-t-on qu'il y a dans les lois de la grammaire, dans les règles du rbythme, de la prosodie, de réels inconvénients; qu'elles fatiguent le génie; qu'elles ajoutent aux difficultés et au travail ; qu'elles découragent enfin, en mettant partout des barrières. Des barrières! oui, à l'invasion delà médiocrité, delà sottise et de la barbarie du langage; mais, de bonne foi, est-ce là un inconvénient? N'est-ce pas plutôt, pour tous, un immense avantage*?
Sans doute, il faut de l'étude, du travail, pour triompher des difficultés, et observer les lois de la prosodie ou de la grammaire : il est bon que les avenues de l'art soient obstmées de ces ronces qui forcent au labeur. C'est ce labeur qui garantira la littérature d'un vice qui la tue : le commun. On l'a dit, et il est vrai, le commun est le défaut des écrivains faciles, à courte vue et à courte haleine. £h bien! les règles et les lois du langage sont un des moyens les plus propres à préserver la littérature de ce fléau ; c'est une des digues les plus puissantes contre l'irruption du commun, qui, comme on l'a dit de la démocratie, coule à pleins bords dans les esprits.
Mais quoi! notre langue est-elle donc si dépourvue? Les princes du génie français n'ont-ils pas su y trouver tous les mots dont ils avaient besoin pour tout dire? Et l'Europe, qai a consenti que cette belle langue devint la langue de la
* J'emprunte ce trait et plusieurs autres h d'excellents articles de critique publiés aulrefuis (en 18i9) dans le journal VUniversel, qui a malheureusement peu vécu. Je ne saurais trop recommander la lecture de ces articles k ceui qui Tondraient étudier plus à fond la question que je traite, et qui pourraient se procurer celte collection, devenue aujourd'hui tort rare.
haute civilisation moderne, ne lui a-t-elle pas rendu un as* sez éclatant hommage? Mais la langue sert au génie; elle ne le fait pas. Elle ne résiste presque à aucune des humiliations que les mauvais écrivains lui font subir. Il n'y a guère que les caprices barbares du néologisme qui, la blessant au cœur, lui font pousser des cris : c'est Timpression pénible qu'on éprouve en lisant ces écrivains ; il semble que la langue crie sous leur plume et soulfre violence.
La langue de Bossuet et de Fénelon, une langue trop pauvre 1 Les gens qui disent cela se trompent : c'est de la pauvreté de leur génie qu'ils devraient parler. Une langue ne donne que ce qu'on sait lui demander. Indifférente pour tout et pour tous, elle est propre à recevoir toutes les empreintes, à revêlir toutes les formes, comme Targile, entre les mains du potier, qui devient, selon le caprice et le goût de Tartiste, le broc aux formes lourdes et grossières, ou le beau vase grec, avec la grâce et Télégance de ses contours.
Je sais bien qu'une langue n'est pas immobile : elle vit, donc elle marche; et la langue française, si riche et si nette, peut s'enrichir encore et se fortifier. Elle a trop perdu peut-être. Fénelon observait qu'on l'avait peut-être gênée et appauvrie, en voulant la purifier et l'ennoblir. Le vieux langage surtout se fait regretter. Nous applaudirions volontiers à ceux qui essaieraient de faire revivre, avec certains mots anciens, ce qu'il avait de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné. Qui peut nier aussi qu'une langue vivante ne soit en droit d'acquérir? Peut-être notre langue, malgré sa richesse, pouvait-elle arriver à plus de couleur et d'éclat; peut-être notre prosodie, trop solennelle et trop rigide, avait-elle besoin de s'assouplir. Mais faut-il que ce travail soit abandonné au hasard, au caprice, et au premier venu des écrivains? Non : ce n'est pas ainsi que s'opère ce travail mystérieux des langues. El les grands idiomes ne