LETTRE VIII. — CONDUITE DES ÉTUDES LITTÉRAIRES
qui VOUS intéresse et soit un besoin pour votre esprit on pour votre vie ; car il ne faut pas écrire pour écrire : autrement, on écrit vainement.
Choisir un sujet, c'est la première chose à faire, et la pi'emière chose aussi qui arrête. Quand je dis à quelqu'un : c Pourquoi n'écrivez- vous pas ? la première chose qu*on me répond, c'est toujours celle-ci : « Mais qu'écrire? et sur quoi ? » comme d'autres répondent toujours : a Mais quoi lire ?» Eh bien I veuillez, mon cher ami, écouter et noter ceci : Avant d'avoir commencé à étudier comme je vous le conseille, vous ne savez sur quoi écrire, vous n'avez pas de SDjet ; mais quand vous aurez commencé à étudier, les sujets viendront d'eux-mêmes. Ce seront vos études mêmes qni vous les fourniront^ ce seront vos réflexions, vos impressions. Ce seront aussi vos affaires ; oui, ce que vous faites dans le monde, l'action que vous exercez autour de vous. Et ce sont là les sujets utiles, les sujets qui sont dans le Yndfdans la réalité d'une situation, d'un besoin, d'un sentimentf et non pas des sujets vagues et en l'air.
b. Le sujet choisi, méditeux-le : remplissez-en votre esprit; portez-le quelque temps dans votre pensée. Méditez-le, ou assis, et la tête dans vos mains, ou marchant à grands pas, selon que cela vous agréera. Puis notez ce qui vous vient à la pensée, ces idées, ces traits d'abord épars et confus, qui s'ordonneront et s'éclaireront ensuite.
c. Cela fait, disposez ces éléments, c'est-à-dire faites un plan. Rangez toutes ces idées selon leur suite naturelle et logique, telles qu'elles s'appellent et s'engendrent les u&es les autres ; n'écrivez rien avant d'avoir ainsi tracé votre marche et ordonné tout votre travail.
d. Le moment d'écrire venu, fermez votre porte ^ rigoureusement ; assurez-vous une pleine liberté ; que personne ne vienne vous distraire. Mais pour que personne ne vienne, il n'y a qu'un moyen efficace et sûr : enfermez-vous. Le
clauso ostio de rEvangile est essentiel pour le travail comme pour la prière.
e. Puis mettez-vous à votre table, à votre bureau; prenez votre papier, votre plume, et écrivez. Ecrivez, bien ou mal, sans vous inquiéter d'abord de la forme, vous y reviendrez ensuite ; mais commencez par écrire, pour vous mettre en haleine et amorcer pour ainsi dire votre esprit. Et combien de temps travailler ainsi ? Pas moins de trois heures. IL n'y a rien à faire de sérieux si on n'a pas au moins trois heures devant soi. La première heure, on fait peu de chose; les idées arrivent péniblement, lentement : on n'est pas encore en train. La seconde heure, on commence à s'échauffer; les idées se pressent: c'est le flot. La troisième heure, c'est le torrent. Mais si vous ne donnez pas le temps au flot de monter, au torrent de déborder, je le répète, il n'y a rien à
faire.
f. Quand vous avez fini un travail, laissez-le quelque temps reposer ; puis revenez-y après, l'esprit refroidi. Vous verrez ce qui manque, ce qui excède, les lacunes, les longueurs, les imperfections, les défauts: ayant, vous ne le verriez pas. Alors, remettez-vous de nouveau au travail; recommencez tout, s'il le faut, si de nouveaux horizons s'ouvrent, si vous reconnaissez que le sujet n'a pas été bien saisi ou bien traité. N'ayez pas peur de vous corriger vousmême : ayez l'instinct et le besoin du mieux ; ne vous contentez pas de la première expression d'une pensée. Travaillez, travaillez encore ; le grand style est au prix du grand travail. C'est d'ailleurs le conseil des maîtres :
Travaillez lentement, quelque ordre qui vous presse, Et ne vous piquez pas d'une folle vitesse,
comme disait Boileau.
Nonumgue prematur in annum.
comme l'avait dit Horace avant lui.
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g. Et, quoi que vous écriviez, fût-ce môme une simple note, évitez l'incorrection et la négligence ; soignez tout ce que vous écrivez^ et gardez-vous, par conséquent, de ne jamais revenir sur un premier jet.
J'ai besoin de vous le dire, mon cher ami, et d'insister sur ce point. Quand on ne fait que méditer un sujet, les pensées et les sentiments peuvent se succéder rapidement, et même s'enchaîner dans l'esprit sans grand effort et sans travail; mais si Ton veut traduire ses impressions et écrire, c'est alors qu'un nouvel et plus sérieux effort d'esprit est nécessaire. Les paroles sont la peinture des sentiments et des idées, et plus la pensée a de profondeur, plus les sentiments ont de vivacité et de délicatesse, plus il faut d'étude etde soin pour leur conserver, dans l'expression et dans le style, les qualités originales dont ils sont doués ; la perfection même du modèle est une difficulté de plus pour le peintre et pour l'écrivain. Bossuet mettait quarante-trois jours à écrire une oraison funèbre de quinze pages, et Louis XIV lui-même respectait sa solitude et son travail pendant ce temps. Racine travaillait laborieusement ses vers. Raphaël n'improvisait point sur la toile les vierges dont le modèle résidait dans sa pensée. Il se pourrait donc qu'on se trompât étrangement lorsqu'on dit qu'il faut écrire avec rapidité, parce que les idées viennent avec abondance, et que l'on sent vivement. Le style dit d'inspiration sera presque toujours un style médiocre, et en voulant forcer la parole à suivre la pensée, on est souvent exposé à se contenter d'une expression incomplète et décolorée.
Le temps que réclame la parole pour se former et devenir le vêtement de la pensée n'est pas un temps perdu pour la pensée même. La pensée, pendant ce temps, se fortifie, s'frclaire. Si trop souvent, chez certains auteurs, des comparaisons parasites, des développements sans mesure, des périodes retentissantes d'harmonie, mais vides de sens, ar«
rétent le lecteur rebuté, c'est que ces écrivains confondent trop souvent la présomption d'un esprit incapable d'un travail sérieux et d'une réflexion profonde avec la véritable inspiration.
h. £t enfin , quand vous avez fait ce que vous pouvez faire, soumettez votre travail a des juges compétents et amis, c'est-à-dire sincères, et profitez de leurs avis.
Voilà, mon ami, la méthode.
« Mais enfin, me direz-vous, à quoi bon se donner tant de peine pour écrire des choses qui ne verront jamais lé jour? » Ceci est une question qui vous regarde^ que je n'examine pas. Peut-être vous trompez-vous ; peut-être, après quelque temps d'un travail comme celui que je conseille, serez-vons plus en état que vous ne pensez d'écrire pour le public, pour les bons journaux du moins, pour les bonnes revues, si vous n'arrivez pas à faire de bons livres ; et je crois qall en est ainsi pour beaucoup de gens à qui il n'a manqué, pour devenir des écrivains, que le travail. Mais enfin, à supposer môme que vous n'écriviez jamais pour les autres, eh .bien î c'est pour vous que vous écrirez ; c'est vous, votre esprit, votre âme, toutes vos facultés, qui retireront un profit immédiat et certain de ce travail de composition, celui, je le répète , qui exerce et développe le plus Tintelligence, et qui apprend non-seulement à penserj mais à parler.
6» Or, et c'est par celte observation capitale que je termine tout ceci, n'est-ce pas un avantage pratique et iramédialement applicable à la vie, que d'être en état de parler, de s'exprimer convenablement, éloquemment? Et voilà le but qu'il faut savoir donner à ses études littéraires: rien aussi n'est plus facile. Il y a des gens qui pensent que de telles études ne peuvent jamais être qu'un délassement, un agréable emploi des loisirs. Je suis dans une pensée toute^ contraire, et je vais m'expliquer.