LETTRE VIII. — CONDUITS DES ÉTUDES LITTÉRAIRES
J'ai écrit dans mon premier volume D^ la Haute éducation intellectuelle un chapitre que j'ai intitulé : De la Rhétorique utile^ où j'ai essayé d'établir, à rencontre de préventions spécieuses, comment les études de rhétorique bien conduites n'ont pas pour effet de former des rhéteurs ou des parleurs, mais peuvent servir à tout dans la vie. G*est la même pensée que j'exprime ici. Ce n'est pas un simple agrément de l'esprit, ou un pur intérêt de curiosité, ou une stérile et vaine habitude d'aligner des phrases, qu'un homme sérieux retirera de ses travaux littéraires :il y puisera, dans le développement toujours croissant de ses facultés, dans le talent de penser, de parler et d'écrire, une valeur personnelle, et c'est là ce qui est d'un usage quotidien dans le monde.
Et certes, pour que la culture large et forte de Tesprit trouve son utile et fréquente application, il n'est pas néces- Mûre d^occuper les hauts emplois d'un pays, d'être jeté dans les honneurs et les labeurs de la vie publique.
Dans sa province, dans sa vie, autour de soi, dans toutes ses relations sociales, sans cesse l'occasion se rencontre de mettre à profit les avantages que donnent la clarté, la justesse, la vivacité du raisonnement, la distinction du langage, la torce persuasive qui décide; toutes qualités que l'on doit aux Lettres. Et c'est par là que, dans la plus modeste existence ou dans la plus petite cité, on se rend utile à soi et aux autres, on reste à la hauteur de sa position, on se fait aimer et considérer. Non, ce ne sont pas les occasions qui manquent aux hommes : elles se présentent d'ellesmêmes, et à tous ; seulement, il faut être en état d'en profiter; sinon, elles passent, comme tant d'autres choses qui se perdent chaque jour entre nos mains.
Je l'ai dit ailleurs, et je demande permission de le répéter
ici :
On s'assemble, et on s'assemblera toujours pour tout en
4dO LETTRES A UN HOMME DU MONDE.
France : pour les affaires, non-seulement de l'État, mais du département) mais de la commune, mais de la paroisse, mais des bureaux de bienfaisance et des œuvres de charité, mais des grandes entreprises commerciales, agricoles et industrielles, conseils de grande et moyenne administralion, soit pour les chemins de fer, soit pour les diverses branches de Tinduslrie et du commerce, conseils académiques, conseils départementaux, conseils de délégués cantonaux pour rinstruction publique, etc., etc.
Dans ces innombrables assemblées, grandes et petites, il y a des discours, il y a des rapports à faire ; il y a un auditoire à éclairer, à convaincre, à persuader.
Il y a des esprits présomptueux, des esprits de travers, quelquefois de méchants esprits, à qui il faut enlever Tinfluence pour la rendre à la vérité et au bon sens. Mais pour réussir en tout cela, il faut parler étbien parler. Il faut savoir dire : « Je veux ceci, et vousdevezle vouloir comme moi. Je le veux pour telle et telle raison. On objecte telle chose; maison se trompe, et voici Terreur, le côté faux, etc. »
Eh bien! je souhaite voir dans toutes ces réunions, grandes ou petites, siéger des hommes capables de parler, de raisonner, de discuter convenablement sur une question, d'en préciser l'objet, d'y ramener au besoin, d'exposer leurs raisons et de les mettre dans tout leur jour; capables enfin de faire un rapport plus ou moins étendu, de récrire honorablement, et, malgré un contradicteur grossier ou habile, de faire triompher le bon droit, le bon sens, l'utilité vraie, le vrai principe.
En un mot, dans un siècle où tout le monde parle de tout sans y être préparé par un sérieux travail, eh bien I en attendant qu'on veuille se taire, il faut au moins que les honnêtes gens apprennent à bien parler; chez une nation où il y a 40,000 conseils municipaux, et dans chaque village