‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 32 sur 103 · NEUVIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME LETTRE

La philosophie.

Mon cher ami,

Je voudrais aujourd'hui vous signaler un autre d'études élevées, attachantes, très-possibles encore, i saires même, dans une certaine mesure, à un hom monde qui ne veut pas rester médiocre, et désire se d< par une culture intellectuelle sérieuse, une valeur c portée. Je veux parler de la philosophie. Toutefois, je court dans cette première lettre, ayant déjà dans mo: cèdent volume traité ce sujet en dix chapitres que j'os conseiller de relire, et dont je ne ferai guère que ré ici les principaux points de vue.

S'il me paraît si important que -les hommes du moi délaissent pas les études littéraires, j'estime bicB essentiel encore qu'ils n'abandonnent point les i philosophiques, et n'en restent pas sur cette scienc notions superficielles que donne un cours élémenta philosophie, tel surtout qu'on le fait aujourd'hui nous.

f II faut rendre à la philosophie Thonneur qu'elle mérite « et la justice qui lui est due, écrivait dWguesseau à son « fils: c'est elle qui prépare notre esprit aux autres connaisc sances, qui le dirige dans ses opérations, qui lui apprend ( à mettre toutes choses dans leur place, et qui lui donne « non-seulement les principes généraux, mais l'art et la I méthode de s'en servir. »

La religion, qui a horreur de la sophistique, honore la vraie, la grande philosopliie; elle la cultive avec soin dans ses écoles, et n'en permettra jamais le délaissement.

Mais il y a sur la question des études philosophiques tant de préjugés pour ou contre, que je sens le besoin d'exposer ici quelques considérations sur les graves motifs qui nonsealement ne permettent pas qu'on découronne de la philosophie l'enseignement de la jeunesse,mais encore demandent qu'on en fasse, dans la mesure qui est possible, une sérieuse occupation de l'âge mûr et de toute la vie.

Je le ferai remarquer tout d'abord : à Tâge où Ton étudie la philosophie dans les collèges, on est bien jeune encore pour être philosophe, et on a bien peu l'expérience du monde et des hommes. Séquestré alors, et on doit l'être, de la politique contemporaine, ce n'est que plus tard, et quand on est entré définitivement dans la vie, qu'on se trouve en face des questions de toute nature qui s'agitent de notre temps, et, sous leurs formes transitoires, impliquent souvent de grands et immuables principes qui sont du domaine de la haute philosophie.

C'est seulement quand on a acquis la maturité des années et de l'expérience qu'on est apte à saisir dans toute leur portée les grandes questions philosophiques. C'est donc alors le moment, non de mettre de côté ces études, mais d'y revenir, puisqu'on en est plus capable et qu'on peut en retirer plus de fruits.

Ces ffiiîts sont considérables pour l'éducation complète

4114 LETThES A UN HOMME DU MONDE.

de Tesprit, comme le disait d'Aguesseau à son fils, et d'une application pour ainsi dire universelle^ car la philosophie touche à tout, à la science^ à Tart, à la politique, à la religion, à la vie. C'est la science, jeTai montré ailleurs, dont Tobjet est par lui-même le plus élevé et le plus grand, car l'objet de la philosophie, ce sont les idées, les principes, les vérités nécessaires et éternelles, c'est-à-dire que la philosophie met perpétuellement notre esprit en présence de Timmuable, de l'immortel, de l'infini ; et de plus, quoiqu'elle ait ainsi son domaine propre, la philosophie n'en est pas moins, dans un sens très-vrai, la science générale, la lumière des sciences, qu'elle domine et éclaire toutes, parce qu'elle est la science des principes; et c'est pourquoi toute science, et même tout art, a sa philosophie : on dit la philosophie de l'Histoire, la philosophie du Droit; ilya aussi une philosophie des Lettres, une philosophie des Beaux-Arts. Pour peu que la pensée s'élève, quel que soit son objet et son pointde départ, même dans les sciences physiques et mathématiques, on arrive toujours à une vérité générale, à un principe supérieur duquel tout dérive; on rentre ainsi dans le domaine de la philosophie, à laquelle remonte en définitive toute science humaine, et qui constitue seule l'unité et la grandeur réelle de la science.

Ou peut donc dire que la philosophie est la plus grande culture de l'esprit, puisqu'elle en est la plus élevée, la plus large et la plus profonde. Nulle autre n'ouvre et ne développe plus les idées, nulle ne mûrit davantage l'intelligence. Et en môme temps, sa forte discipline prépare à tous les travaux, sa méthode est nécessaire à toutes les éludes ; et voilà pourquoi l'abaissement des études philosophiques serait l'abaissement de tout dans un pays.

Les Lettres en recevraient infailliblement le plus fâcheux contre-coup, aussi bien que les Sciences. On reconnaît aussitôt, à sa manière d'écrire, un esprit accoutumé aux

LETTRE IX. — Lk PHILOSOPHIE. 425

études philosopbiques. Un littérateur qui n'est que littérateur se distingue immédiatement d'un littérateur qui est philosoplie. L'un effleure les questions, se joue à la surlace, ne va jamais à la racine ni an sommet de son sujet; oa bien il divague, il n'a pas de but, il raisonne mal, il se conclut pas; l'autre s'avance avec conscience et ordre, sait ce qu'il veut, où il tend, et va droit au fond des choses, au raisons capitales, aux principes qui décident tout.

La grande éloquence en particulier ne sera jamais sans une forte culture philosophique : c'était l'opinion formelle de Gicéron, qui en savait quelque chose. Il dit lui-même qa'il a plus appris aux jardins d'Âcadémus qu'aux écoles des rhéteurs; il ajoute qu'on ne pourra jamais s'élever bien liant, ni traiter convenablement les grandes questions, si Ton n*a pas un esprit formé par la philosophie, et il pose enfin comme principe incontestable que le véritable oratenr est en même temps philosophe.

On peut dire la même chose du vrai savant. Qu'est-ce qni distingue un érudit d'un savant? C'est l'esprit philosophique. Un érudit sait des faits, des dates innombrables; mais tout cela est éparpillé ou entassé dans sa tête 9 à l'état de poussière : l'esprit quelquefois en est encombré et aveuglé. Le vrai savant ne sait pas plus, mais il sait mieux; il rattache les connaissances particulières aux générales , les faits aux lois , les conséquences aux principes; il met Tordre et la lumière dans ses idées; il est philosophe.

G*est la philosophie qui a donné aux sciences naturelles leur méthode , et c'est elle encore qui continue à guider leurs progrès, à généraliser leurs découvertes, à faire leurs elassifications, à ordonner leur système, c'est-à-dire qui leur apprend à ne pas se perdre dans les faits, à rester des sciences: On est frappé de cela en étudiant les grands naturalistes ; et pour n'en citer qu'un exemple, il suffit de lire

Guvier pour se dire : Un esprit philosophique seul a pu lui montrer si nettement le vice des anciennes classifications, et lui faire découvrir cette classification nouvelle, si large et si vraiment scientifique, qui a amené une révolution dans la zoologie.

Si Ton examine maintenant le résultat des études philosophiques pour la bonne discipline des esprits, on verra combien, à ce point de vue encore, elles sont avantageuses.

C'est la philosophie qui apprend à penser, à réfléchir, à se rendre compte. C'est elle qui éclaire dans leur fond même les grandes vérités, qui en montre les côtés lumineux, et qui par conséquent rend lumineuses les intelligences : il y a toujours des ombres fâcheuses dans un esprit qui ne voit pas philosophiquement les questions.

C'est la méthode philosophique qui rend Tesprit logique et ferme, net et clair, apte à toute étude et à tout travail, capable de traiter toute question avec ordre, justesse, pénétration et force, capable également de conquérir, par la discussion et l'investigation, une vérité, et de l'exposer : et c'est pour cela que la philosophie est, comme on Ta si bien dit, la clé des sciences. Un esprit qui n'aura pas ët6 façonné par la méthode philosophique aura toute sa vie, dans cette lacnne, une cause sensible d'infériorité et de faiblesse.

C'est enfin par les habitudes d'esprit qu'elle donne, qu'en chaque chose on se rend compte de ses idées, on les analyse, on les ordoone, on les enchaîne, on rattache les effets aux causes, les phénomènes aux lois, les détails à un ensemble; et c'est ainsi qu'on met l'harmonie et la lumière dans une intelligence ; travail important, qui fait les hommes sensés, les tètes solides, mais travail rare. Que d'hommes, même lettrés, sont illogiques, et admettent, sans quelquefois s'en douter, dans leur esprit, des idées qui se repous-

LETTRB IX. — LA PUILOSOPHIE. 127

seDtf Que d6 gens, pour n*avoir pas réfléchi sur les principes, c'est-à-<lire, philosophé, n'ont jamais eu d'idées à eux, mt incapables d'en avoir! Tristes échos de toute parole^ proie assurée de tout sophiste.

Le sophiste, un des plus redoutables, hélas ! et des plus inévitables fléaux de Tesprit humain!

Car il y a dans ce monde, où la lumière lutte avec les tôièbres, deux grands courants parallèles de la pensée huiBiines, la philosophie et la sophistique, et deux races d'esprits entièrement opposés, les philosophes et les sophistes, n faut bien se garder de les confondre. Ceux-ci ne sont pas, mais ils s'appellent philosophes, et ils s'attachent aux flancs de la philosophie comme un cancer, pour la dévorer. On en voit à toutes les époques, mais rarement à Tétat de sophistes absolus, comme du temps des Gorgias ou de notre temps; ils pullulent dans des moments de décadence intellectuelle, et d'abaissement moral et social, comme on voit polluler les reptiles malfaisants après un jour d'orage. Leur apparition annonce toujours des catastrophes. Tandis que les philosophes représentent dans l'humanité la lumière, les sophistes représentent les ténèbres. Les philosophes croient à la raison ; les sophistes nient la raison et la retournent contre elle-même. Les philosophes disent : La certitude de la raison vient d'une lumière que Dieu nous donne intérieurement^ et par laquelle il parle en nous. Ils disent encore : La lumière de la raison qui nous fait connaître les principes a été mise par Dieu en nous comme une image de la raison incréée qui se reflète en notre âme. Les sophistes disent : Il n'y a pas en nous de lumière venant de Dieu. Dieu n'est pas. L'âme n'est pas. La vérité n^est pas. Il n'y a pas de vie future. Ainsi, au lieu que les philosophes établissent les vérités, les sophistes les ruinent; an lieu que les philosophes proclament la certitude, les sophistes proclament le doute. Doute radical^ portant non sur

un point obscur de la science, mais sur les vérités essen^ tielles et sur le fondement même de toute vérité. Ils minent le sol sous nos pas et nous suspendent sur deis abîmes. Us arrachent à Thumanité ses plus chères croyances, et quand ils ont porté la désolation dans Tâme, ils disent aux jeunes générations : « 11 faut savoir étouffer sa tristesse intérieure et se passer d'espérances. »

Non, certes ! l'humanité n'écoutera pas de telles paroles, et n'acceptera pas de tels maîtres ! Mais jamais la bouche des sophistes, quand on leur laisse le champ libre, ne souffle impunément sur une jeune génération, sans défiance et sans défense.

£t par malheur, aujourd'hui^ on ne le sait que trop, les sophistes eut repullulé parmi nous^ et nul temps peut-être n'a été plus fertile que le nôtre en ce genre d'esprits. Sans cesse, soit dans les journaux, soit dans les livres, sur toutes les questions de politique, de morale, de littérature, et spécialement de philosophie et de religion, vous vous trouvez en face d'un sophiste ou d'un sophisme. 11 faut le dire aussi, le triste affaiblissement d'esprit où notre époque est tombée ne leur est que trop favorable. Gomme un tourbillon soulève quelquefois dans les airs la poussière du sol, ainsi on dirait que de nos jours la poussière sophistique a été soûle* vée dans toute notre atmosphère intellectuelle et sociale. Les sophistes de toutes les espèces ont reparu : et ceux qui s'attachent à ruiner toute croyance, et ceux qui, sans pousser aussi loin l'audace de la négation, déshonorent la philosophie par leur manière indigne de traiter la vérité ; rhéteurs plutôt que philosophes, qui, par l'inanité de leurs idées, la stérilité de leurs méthodes, la morgue de leur parole, le ridicule de leurs prétentions, ont réussi à faire de la philosophie, cette science si haute et si grave, les uns la vanité la plus creuse, la plus vaine qui fut jamais, les autres la vanité la plus superbe, la plus hautaine, et au fond la plus hostile

à la religion cl à la société, et la plus digne du in/>pris des bonnêtes gens. Et c'est cela qui est un juste sujet d'effroi pour les hommes qui réfléchissent, et qui savent où la sophistique peut mener une société. — Un philosophe chrétien a dit^ et la parole est vraie, que quand des monstres d'erreurs apparaissent, on ne tarde pas à voir des monstres de crimes. - Quoi qu'il en soit, l'heure est venue où il faut défendre les vérités attaquées, où il faut se défendre soi-même. Eh bien ! on en sera incapable, on sera malhabile à reconnaître le vice des arguments, les raisons captieuses, et, quelque talent d'écrire qu'on ait, incompétent pour y répondre, pour débrouiller les questions, exposer les principes, faire la lumière, si l'on ne s'est pas exercé dans les études et les babitndes philosophiques.

Le succès de certains sophistes de notre temps — qui ruinent toutes les vérités fondamentales , ei fleurissent en France, grâce à la faiblesse des esprits et à des connivences inexplicables — a son explication principale dans la défaillance, pour ne pas dire la nullité de nos études philosophiques. Dans un siècle plus philosophique, de tels hommes seraient tombés irrémédiablement sous le coup du mépris public. Ils savent écrire, dit-on. Mais c'est précisément parce (pue nous sommes peu philosophes, que nous nous laissons prendre à la forme, au style, que nous n'allons pas chercher sons les mots l'idée, sous l'assertion la preuve, sous l'étiquette la marchandise. Nous ne savons pas arrêter au passage un sophiste, le saisir sous les étreintes de la logique, le mettre à nu, et lui demander nettement ce qu'il cache sous ses phrases, ce qu'il prétend, ce qu'il affirme, ce qu il nie, pour le chasser honteusement, après avoir découvert le vide ou l'horreur de sa doctrine.

Voilà pourquoi tant de jeunes gens sont dupes, tant de faibles esprits sont captés ; voilà pourquoi nous avons eu récemment sous les yeux, dans la discussion la plus grave»

le misérable spectacle de deux rhéteurs venant en aide au plus répugnant des sophistes ; voilà comment la foi d'uAe jeunesse mal défendue est en péril.

« Mais^ direz-vous, grâce à Dieu, ma foi est solide, et les sophistes du jour, j*en suis bien sûr, ne Tébranleront pas. Que m'importent donc les disputes de la philosophie? J'ai une solution à ses problèmes, et le catéchisme m'en a aigris plus que n'en ont jamais su les philosophes. Je ne m'occupe pas des philosophes. »

Qu'il y ait dans le catéchisme une philosophie, et la meilleure des philosophies, certes, je n'y contredis pas ; mais en me plaçant au point de vue même de ceux qui sont ainsi prévenus contre la philosophie, et croient devoir sacrifier à ces préventions les avantages incontestables des études et de la méthode philosophiques, et sachant tout aussi bien que d'autres tout le mal que peut faire la mauvaise philosophie, je sais aussi tout le bien que fait la bonne.

Sans doute, un homme qui n'a pas à sa disposition les ressources de la science fait très-sagement de s'en tenir an catéchisme, à la foi, à la religion ; mais celui qui^ pouvant appuyer les certitudes de sa foi sur les forces qui s'aequièrent par la science et le raisonnement, se prive par dédain et par système de ces auxiliaires, celui-là n'est pas dans la vraie et saine appréciation des choses ; il peut se faire que chez un tel homme la foi soit ferme, mais son exemple ne saurait être posé comme une loi, et ne démontre pas du tout que la foule des esprits sans culture philosophique ne donne pas tristement prise, comme je le disais, aux sophistes et aux sophismes.

La vérité est que tout dépend ici de la manière dont seront menées les études philosophiques. Ma conviction à moi est au contraire que des études philosophiques bien conduites aident puissamment à conserver le précieux trésor de lafbî, et seront souvent la voie la plus utile pour le reconquérir;

et j*espèreraî8 pins, pour ma part, d'un homme accoutumé à rechercher la vérité et préparé à en saisir les démonstrations, que d*nn homme indifférent aux questions de doctrine, etincapable quelquefois de suivre un raisonnement. Je suis m^ persuadé qu'une philosophie bien dirigée peut, par le spectacle des défaillances et des erreurs de la raison, attacher plus fortement à la foi. Uesprit humain a sa force, dansai sa faiblesse ; il a son étendue, et aussi ses limites. Bien ne le montre plus qu'une philosophie poussée un peu loin, et ne préserve mieux à la fois du découragement et de Torgueil. En outre, il ne faut pas oublier que la révélation elle-même trouve dans la théologie naturelle ses bases métaphysiques et ses preuves rationnelles, et qu'il est d'autant plus nécessaire de les affermir dans son esprit, qu'on vit dans un siècle moins croyant, et qu'on rencontre plus souvent à ses côtés dans le monde Tobjection et le doute. Enfin, bien que la religion résolve, avec précision et autorité, les questions qui intéressent l'âme et l'avenir éternel de l'homme, et qu'une sublime philosophie soit dans le catéchisme, il n'en est pas moins important pour un esprit cultivé, et par conséquent réfléchi, de prendre possession de la I vérité par sa réflexion, personnelle et par la contemplation de. ces idées éternelles, qui sont, selon l'expression de saint Thomas lui-même, une participation à la raùon de Dieu^ et comme Vempreinte divine en nous. — Il y a donc une noble occapatîon de l'esprit et un religieux plaisir de Tâme à s'ocenper des grandes questions philosophiques, à vivre avec les hommes de génie qui se sont voués à la méditation de ces hautes vérités sur lesquelles tout repose, et de connaître enfin ce que Tesprit humain a pu trouver de raisons et de lumières pour se démontrer ces dogmes qui sont les fondements, les profondes assises de toute société et de toute

morale.

CaTr évidemment, ce sont les bons et grands philosophes

que je conseille de lire ; et par grands philosophes j'entends, je rai dit assez, ceux qui défendent les vérités éternelles, et non pas ceux qui essaient de les ruiner. La philosophie sceptique, qui remet tout en question, et dont le suprême effort, le dernier résultat est de pousser vers le doute, oi^ ne saurait trop la mépriser, la détester. Quant à la vraie phi* losophie, dont Cicéron disait déjà : a 11 y a une philosophie i a éternelle : estperennis guœdam philosophia; » « celle-là, i « a dit avec raison M. Cousin, n*est pas à faire; elle est | « faite. » Elle Test par ces philosophes immortels qui, de siècle en siècle, avec des méthodes et des nuances diverses, à travers des luttes ardentes quelquefois, sont arrivés en définitive, sur les points fondamentaux, au même résultat, et s'accordent tous à proclamer ces vérilés premières qui sont comme le patrimoine de l'esprit humain : Dieu, Véme; la loi morale, la sanction de la loi morale, la vie future, les devoirs envers Dieu.

Voilà les philosophes, et voilà les questions dont je recommande rétude à un homme du monde qui veut s'entretenir dans la vraie et grande philosophie, comme je conseillais en littérature Tétude des grands auteurs, li y a trop ï gagner au commerce de tels esprits, pour ne pas se donner la peine de méditer leurs œuvres. Les hautes questions philosophiques importent trop à Téducation générale de l'esprit et à la conduite même de la vie, pour qu'on puisse refuser d'y appliquer sa pensée en compagnie des puissantes intelligences qui se sont attachées à la solution de ces graves problèmes. Quant aux parties secondaires de la science, i rérudilion philosophique, à l'étude des théories et des systèmes, c'est l'affaire des hommes spéciaux, et je n'écris pas ici pour les hommes spéciaux.

Il demeure donc que rien n'est plus digne d'un homme sérieux, qui comprend le devoir de cultiver son âme, que l'étude de la philosophie. Au reste, et c'est la dernière ré-

ponse que je veux faire à ce dédain raisonné, maïs très-peu raisonnable, de toute étude philosophique : quoi qu*on fasse, quelque léger qu'on soit, dans le monde ou ailleurs, il laut une philosophie. Si on n'en a pas une bonne, on en aura ane mauvaise. On se fera Técho des sophistes, ou on prendra la philolosophie des mauvaises mœurs, les principes et la conduite qu'elle donne à la vie. Cela n'est pas difficile; les plus médiocres esprits et les plus pauvres cœurs en sont capables.

Me permettrez-vous, mon cher ami, dans la simplicité et la franchise de ces entretiens, de vous dire ici les philosophies que finissent par se faire certaines gens du monde, grands contempteurs de la philosophie et de beaucoup d'autres choses, ou plutôt de leur laisser dire à eux-mêmes, dans la naïveté, je devrais dire dans la crudité et la niaiserie de leur langage, tel que je l'ai noté, après l'avoir entendu. Il n'y a pas, du reste, de meilleur moyen de faire jastice de certaines indignités, que de les exposer telles qu'elles osent quelquefois se produire elles-mêmes, sans vergogne.

Voici donc ce que j'ai entendu moi-môme: remarquez bien ce que j'ai entendu et noté au passage, à une époque, il est vrai» qui remonte déjà à quelques années ; mais ceux qui parlaient ainsi ne sont pas tous morts. Vous verrez qu'il se trouve là, véritablement, des principes, une façon d'entendre la vie, toute une philosophie ; jugez-en :

f On n'est sûr de rien. — L'autre monde, personne n'en est revenu.— Ce qui est positif, c'est qu'on est dans celui-ci, et qu'il en faut jouir. — Toutes les religions sont bonnes. — Le cœur est une niaiserie.— L'argent, voilà le solide: l'argent, et autres choses encore. — Les parents ne sont bons qu'à en hériter. — S'amuser tant qu'on le peut, voilà

l'affaire. »

C'est historique. J'adoucis seulement la crudité du lan- H. É., nu 8

434 LBTTRBS A JTX HOSVE BU 1I05DB.

gage. Oiri, je sais des gens qui ont cette pldlosopbîe-là.

c Mais, me direz-TOos pent-étre, ces gens-là sont de ceux qui ne comptent gnère ; nne philosopbîe si répugnante ne peut pas être contagieuse. >

Prenez garde, et détrompez-vons ! II y a dans la pauvre natnrc bnmaine des instincts auxquels cela ne répugne pas, et d^afTreox scandales réTélaient, il n'y a pas longtemps encore, que les adeptes de cette philosophie -la ne sont pas si rares.

Hais il y a, ailleurs et chez d'autres esprits, d'autres maximes, une autre philosophie, moins effrontée sans doute, mais non moins sommaire et expéditive. Ecoutez encore; j'ai entendu, j'ai lu tout ceci :

c La philosophie est une bêtise. — Les idées modernes sont absurdes.— Les chemins de fer et le télégraphe ëleetrique sont des progrès à moitié sataniques. — Il n'y a pas de progrés à faire dans le monde. — Le monde ne va plw qu'en dégénérant. — Il ne faut qu'un sabre pour gouremer les hommes. C'est la seule politique. — D'ailleurs, le monde touche à sa fin : les dernières prédictions le prouvent. »

Ainsi donc, crétinisme ou cynisme, j'ai vu des gens Wen posés dans le monde en arriver là.

Eh bien ! je le dirai aux personnes peu favorables aux études philosophiques : c'est pour éviter l'envahissement, à un degré quelconque, de ces diverses philosophies-là, quH n'est pas inutile, quand on est jeune, de consacrer un an à faire une bonne philosophie, et quand on est dans le monde, plus ou moins entouré de ces philosophes de club, de «c remettre aux études philosophiques, pour tenir toujours ses idées, ses sentiments et son langage à l'abri de ces tristes -abaissements.

LETTRE X. — MÉTBOSSS S'ÉTDDBS PBILOSOPHIQUBS. 435

DIÏIÈMB IBTTKE

les grands philosophes. Quelles méthodes particulières pour

étudier la philosophie.

Mon cher ami,

Je vous ai exposé, dans ma dernière lettre, les graves motifs qui fout des études philosophiques une nécessité, soit iia fin de renseignement classique, pour le compléter et le couronner, soit même, à une foule d'autres points de vue^ après les études, pour les jeunes gens et les hommes qui vivent dans le monde.

Est-ce donc, toutefois, dans des étndes ardues, méthaphysiques et savantes, que je voudrais jeter les hommes du monde qui ne sont pas philosophes de profession ? Non, je tiens à donner surtout des conseils simples et pratiques, à ne dire que des choses à la portée des esprits et des courages ordinaires. Ici encore, comme pour les études littéraires, je m'adresse aux hommes qui, comprenant la nécessité de ne pas se désaccoutumer des choses philosophiques, seront disposés à leur réserver une part raisonnable dans leurs heures de travail, ainsi que tout homme lettré le doit faire, et je me contenterai d'indiquer simplement les grands philosophes et leurs principaux ouvrages. J'exposerai ensuite quelques méthodes d'études.

Et d'abord, quels sont les grands, les vrais philosophes? Ils ne sont pas en très-grand nombre : quelques noms seu-

436 • LKTTRBS A ITN HOMME DU MORDB.

Icment s'élèvent dans ThisUHre au-dessus des autres^ et représentent la philosophie du genre humain.

Platon d'abord, le divin Platon, comme disait la Grèce. Oui, je ne le dissimule pas, je voudrais que tout homme cultivé lût Platon, et le lût dans sa langue, s'il le pouvait, ou du moins dans une traduction : nous en possédons d'assez exactes : notamment celle de M. Cousin , plus littéraire que littérale, est par là même très-fid'Me à Tesprit de Platon.

Quoil direz-vous, lire Platon tout entier? Et pourquoi pas ? Je n'en fais une obligation à personne ; mais, je l'avoue, je féliciterais sincèrement celui qui en aurait le courage. Je dis le courage, mais j'ai tort ; ce n'est pas de courage qu'il s'agit ici. Je défie un homme d'esprit, qui a le temps, de commencer la lecture des œuvres de Platon et de ne pas être entraîné jusqu'au bout. Du moins^ ne peut-on guère se dispenser de lire ses principaux dialogues: le Phèdre^ le Phédon^ le Timée ; puis ces deux ouvrages, l'un de son âge mûr, l'autre de sa vieillesse : la République et les Lois^ où de hautes vérités sont exposées touchant la loi divine, modèle éternel des lois humaines, et la nécessité de fonder la politique sur la morale, mais où sont mêlées aussi les plus graves erreurs, qui nous montrent h quel point il est vrai de dire que la sagesse humaine est toujours courte par quelque endroit.

Il n'y a pas de preuve plus forte et plus saisissante de la confusion morale de l'antiquité et de la divinité du christianisme, que de voir ces puissants génies tomber dans de telles aberrations, dont le plus simple enfant chrétien est préservé aujourd'hui par le catéchisme.

Mais, direz-vous encore, Platon n'expose pas systématiquement sa doctrine ; il la disperse dans tous ses dialogues : comment se reconnaître et s'orienter dans tous ces écrits ? Cette difficulté est plus apparente que réelle, et, pour vous

aider dans cette lectorei les secours ne vous manqueront pas. Les arguments placés par M. Cousin dans sa traduction, en tête des Dialogues^ sont déjà une utile introduction à rétude de ce philosophe : en outre, la philosophie, de Platon a été, de notre temps, trés*souvent analysée et commentée. 11 eiiste de savants travaux, soit sur l'ensemble, soit sur certaines parties de la philosophie platonicienne ; par exemple, la belle étude sur le Timée^ de M. Henri Martin; la Théodicéede Platon et d'Aristote^ par M. Jules Simon; Des Idées de Platon^ par M. Nourrisson ; De la dialectique platonicienne, par M. Paul Janet, etc. M. Leclerc, doyen de la Faculté des lettres, nous a donné un excellent choix de fragments platoniciens, dans un recueil intitulé : Les Pensées de Platon.

Ce que je viens de dire de Platon, je le dirai à^Aristote. Lire tout Aristote, j'en conviens, c'est un travail considérable, outre qu'Aristole est plus abrupt et moins attrayant que Platon. Mais il y a plusieurs œuvres du Stagyrite qui simposent à quiconque ne veut pas rester étranger aux plus grands mouvements de la pensée humaine. Et là aussi, pour bciliter cette étude, les secours abondent. La Métaphysique d' Aristote a été traduite par M. Barthélémy Saint-Hiiaire. Cette'traduction est précédée d'une introduction très-étudiëe sur cette métaphysique.

Sans doute, les différents traducteurs et commentateurs l de Platon et d' Aristote, que je viens de nommer, ne sont pas tous irréprochables; mais il y a là de très-savants travaux qui peuvent être utilement consultés. — M. Egger, à la iln de son Histoire de la Critique chez les Grecs^ a donné une traduction parfaite de la Poétique.

la philosophie de Rome se résume dans Gicéron et dans

Sénèque.

Cicéron n'est peut-être pas un philosophe original. Il n'a

fait souvent que traduire, pour les Romains, la philosophie

de la Grèce, mais en si belle langue et avec un bon sens sî éleré, qn^il y a un charme extrême à le lire. Et puis, je Tavoue, ce n*est pas sans une profonde émotion de mon âme que je vois ce grand esprit, cet homme consulaire, quia sauYé et gouverné son pays, qui a été mêlé à tous les grands événements de son temps, quand la vie politique lui est interdite, quand la liberté romaine a péri sous la dictature, quand les malheurs de sa patrie brisent son âme de douleur, non, ce n^est pas sans émotion que je le vois se réfugier aans la philosophie, pour y trouver un asile à ses nobles regrets et une diversion aux tristesses des choses; et là,, dans sa retraite de Tusculum, sous ces ombrages qui lui rappelaient ceux d'Âcadémus, au pied de la statue de Platon, dans ces lieux dont j'ai foulé avec respect la poussière et respiré les souvenirs, occuper son esprit des plus hautes peosées qui puissent solliciter Tintelligence humaine , et s'entrenir avec les anciens sages des éternelles questions ae la philosophie; exemple lui-même de ce qu'il avait dit eloquemment autrefois, que la Philosophie et les Lettres» qu'il ne séparait pas, sont Tornement de la prospérité et «ne. consolation aux jours du malheur : Secundas res omanif adversis perfiigium ac solatium prœbent.

Oui, cet homme mérite à jamais d'être lu, et je rajouterai, en ce temps d'agitations politiques qui reprend et ramène tour k tour les hommes à la vie publique^ son exemple mérite aussi d'être suivi, et peut d'autant plus l'être, que le christianisme, dont la lumière ne s'était pas encore levée sur lui, nous éclaire et nous donne une philosophie meilleure et plus consolante. Etudiez donc Cicéron : sa philosophie est pleine tout à la fois de tristesse et de charme; lisez ses admirables Tusculanes, ou ses beaux livres De Officiis et De Finibus bonorum et malorum^ ou ses dialogues sur la Vieillesse et sur V Amitié^ ou les fragments de sa République^ si heureusemet rendus aux lettres par Je cardinal Mai, et

surtoat le beau Songe de Scipion^ pages si élevées et si détachées de la terre, qu'on dirait qu'un souffle déjà chrétien les pénètre. Je sais que quelquefois^ sur des points essentiels, sur la vie future^ par exemple, Gicéron paraît hésitant, et que le doute des nouveaux académiciens semble Tatteindre; mais ces défaillances des plus grands esprits avant le Christianisme, je Tai dit, ne font que mieux apprécier le bienfait de la Révélation.

Sénèque^ malgré son emphase stoïcienne, a de bien belles pages sur la morale, à tel point qu'on a pensé qu'il avait connu et lu saint Paul. Ses Lettres et quelques-uns de ses traités philosophiques peuvent être lus aujourd'hui encore avec un profond intérêt par un homme du monde.

J'en dirai autant du Manuel d'Ëpictète et des Pensées de .Marc-Aurèle.

La première fois que la philosophie platonicienne apparut liaint Augustin, ce fut dans VHortensius de Gicéron ; ilnous a raconté, dans ses Confessions, Tenthousiasme qu'il resvntit 11 cette lecture. Il avait dix-huit ans. Converti plus tard. W christianisme, il comprit que, devenu chrétien, il i^avait pas à abandonner la philosophie platonicienne pour a foi nouvelle ; qi^il ne perdait rien de Platon, si ce n'est 1|B défiaillances de Platon, en allant au Ghrist, et qu'il pourmit, avec profit encore, chercher dans Platon des données l^osophiques sur les points communs entre la philosophie et la foi. En effet, saint Augustin, on l'a dit, et il est vrai, c'est Platon chrétien. Il faut lire avec ses Confessions ses immortels Soliloques. Il faut lire aussi quelques-uns de ses traités philosophiques, De Magistro^ De Beata vita^ De Vera reUgUme, De Doctrina christiana, etc.; je dirais même, comme pour Platon, il faut tout lire, si j'avais affaire à une génération plus robuste, que les longs labeurs n'effrayassent pas. — Un livre excellent pour qui voudrait étudier sérieusement ce grand esprit, et que j'ai déjà signalé, c'est

UO LETTRES à UN HOHHB DU MONDE.

Fouvrage de M. Nourrisson^ sur la Philosophie de saint Augustin (2 vol. in-S®), couronné par l'Académie française.

Ce que je vais dire maintenant étonnera peut-être quelques esprits légers, qui ne connaissent la philosophie du moyen âge que par les absurdes déclamations de rhéteurs, lesquels n'ont jamais lu une ligne de nos grands scholastîques : je soutiens qu'aujourd'hui encore, et après Descartes et le XVII* siècle, on lira, avec un très-grand profit philosophique, saint Anselme, saint Bonaventure et saint Thomas. Ces tôles-là, — je le dis nettement aux rhéteurs frivoles qui croient avoir tout dit avec le mot de scholastiques, et s'imaginent que la scholastique est tout entière dans certaines subtilités, — ces têles-là, on n'en voit peu de comparables. Sous la terminologie de ce temps-là, il y a des trésors de science et de lumière; bien plus, quand on s'est up peu familiarisé avec le style si fort, si sobre et si clair de saint Thomas, cette lecture n'est pas sans attrait. Du moins on se convaincra, en le lisant, que la hardiesse de ces puissants esprits pour creuser les grands problèmes, n'a pas souffert de ce joug de la théologie, par lequel certaines gens les regardent comme enchaînés.

Qu'on ne s'effraie pas toutefois, il ne s'agit pas encore ici de remuer des in-folio, ni de se perdre dans un dédale de questions subtiles. On peut choisir dans ces grands hommes : Vïtinerarium mentis ad Deum^ de saint Bonaventure; dans la Somme^ le traité De Dec; dans la Somme contre les Gentils, les articles sur la Révélation, sur l'Accord de la Raison et delà Foi (liv. I, chap. i-x) : je pourrais même dire cette Somme tout entière, car elle est tout entière accessible, et d'un intérêt vivant; c'est de la controverse moderne; enfin, le Monologium et le Proslogitim de saint Anselme, traduits par M. Ubags de Louvain; ouvrages admirables : voilà au moins ce qu'il faut lire, et il n'y a rien là qui puisse effrayer un courage ordinaire. Le dédain pour ces

LETTRE X. — MÉTHODES D*ÉTUDBS PHILOSOPUIQmS. Ul

immortels philosophes chrétiens serait vraiment par trop peu philosophique. — D'ailleurs, là encore on trouve des secours. J'indiquerai simplement ici le volume de M* de Harçerie sur saint Anselme, et le beau travail, couronné par rinstitut, de M. Jourdain, sur la philosophie de saint Thomas.

J'arrive aux philosophes modernes, Descartes ^ Bacon ^ Leibnitz^ Euler^ Malebranche^ Bossuet et Fénelon^ Pascal et Fécole de Port-Royal.

Si les écrits des anciens paraissent des armes trop pesantes à la main d'un homme du monde de notre temps, ti*onvera-t-il trop forts pour lui les ouvrages de nos grands philosophes modernes, surtout ceux qui sont écrits dans cette belle langue française, si nette, si précise, si claire? Le Discours sur la Méthode et les Méditations de Descartes sont nécessaires à qui veut s'occuper sérieusement de philosophie; pourvu toutefois qu'on prenne pour ce qu'il est le doute méthodique de Descartes, et qu'on n'aille pas s'imaginer que le vrai point de départ de la philosophie est un doute réel, absolu, le vide fait dans l'âme. Si Ton craint de s'enfoncer dans les Monades et l'Optimisme de Leibnitz ou dans VOrganum de Bacon, est-il donc trop difficile de lire au moins la Théodicée de Leibnitz^ son Système théologique^ traduit par le prince de Broglie, ouvrage extrêmement curieux, et qui montre à quel point Leibnitz, par le progrès de ses études et de ses réflexions, s'était rapproché de l'Eglise catholique ; ou bien enfin VEsprit de Leibnitz, par M. Emery, et le Christianisme de Bacon^ par le même ; et aussi les travaux contemporains de M. Foucher de Gareil sur le grand philosophe allemand.

Je plaindrais sincèrement un homme du monde, un homme cultivé, qui ne se sentirait point d'attrait pour les écrits philosophiques du P. Malebranche. Malebranche est un métaphysicien et un écrivain admirable. Je n'entends pas dire sans doute qu'il faille embrasser toutes les idées

et toutes les théories de Tillustre oratorien ; sa doctrine n'est pas toujours sûre ; Bossuet et Fénelon ont réfuté avec force quelques-unes de ses erreurs ; mais qui ne sait qu*nii souffle vraiment platonique et chrétien anime ses pagesl Je connais peu de lectures plus élevées et plus attrayantes que celle de ses Méditations et de sa Recherche de la Vérité.

Je mets encore au nombre des ouvrages qui devraicnl êire familiers aux hommes du monde le traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même^ de Bossuet, et quelque» unes de ses Elévations sur les mystères, et aussi Tadmiral^k traité de V Existence de Dieu^ de Fénelon; j'ajoute les Pensées de Pascal (édition de Dijon, Pensées de Pascal rétablies sup vant le plan de Vauteur, par'M. Frantin) *. Elles ont éU beaucoup étudiées et commentées de nos jours : et ella méritaient de Tétre, car elles sont et resteront un des plut beaux monuments de Tesprit humain. Mais je ne puis m'ao coutumer h entendre parler quelquefois de Pascal comnu d'un homme atteint de scepticisme^ et ennemi de la philosophie. Rien n'est plus contraire à la vérité. Quand Pasca dit que la philosophie ne vaut pas une heure de peine, i parle précisément de la philosophie qui aboutirait au douti ou à la négation de la foi. Il ne méconnaît nullement k valeur des preuves rationnelles des grandes vérités; il i écrit ses Pensées précisément pour démontrer rationnelle ment la religion. La vérité est simplement que ce grande» prit a eu le malheur de verser dans l'ornière janséniste. Va prétendu scepticisme de Pascal^ a dit le P. Lacordaire, étai

* La nouYelle édition de M. Frantin donnée par le libraire Lagny, qa seule contient les textes autographes publiés par M. Feugère, estincom parablement la meilleure ; c'est même la seule bonne, la seule complète — Avant M. Frantin, nous n'avions que des fragments : M. Frantin en i fait un livre. Son plan n'a rien d'arbitraire ; c'est bien le plan de Paseal tel que ses amis l'ont exposé, (^ap^^s ses intentions, dans la préface de l'édition dos Pinsées, donnée par MM. do Port-Royal.

LETTRE X. « MÉTHODU D*BTUDES PHILOSOPHIQUES. U3

tout thëologiqne. 11 outrait, comme Jansénius et Saint- Cyran, la dégradation intellectuelle et morale causée par le péché originel, non pas, toutefois, jusqu'à nier la raison, comme les sceptiques. Voilà rexplicalion de certaines phrases mal comprises dans les fragments qui nous sont restés de son admirable apologétique. Le jansénisme, voilà la clé de tout ce qui détone dans ce chef-d^œuvrc inachevé. On sait da reste que, comme écrivain, Pascal est incomparable. Voltaire rappelait le créateur de la prose française.

11 y a aujourd'hui des sophistes qui insultent la Logique de Port-Royal ; ils ont en effet invenlé' une logique toute contraire, qui n'est autre chose, ainsi que le P. Gratry Ta si bien démontré dans sa Sophistique contemporaine^ que la raison retournée contre elle-même, il y a dans la Logique de Port-Royal^ et dans les deux discours qui la précèdent, des pages qui devront être éternellement lues pour leur clarté et leur ferme bon sens.

Je ne dis rien, bien entendu, de la philosophie de Spiaosa, ni de la philosophie allemande qui aboutit au panthéisme. Les résultats en sont vraiment trop misérables, et d'ailleurs la méthode et le langage en sont trop inaccessibles, et je rajoute, trop antipathiques au bon sens français. Je ne nie pas les prodiges de labeur et d'érudition dépensés dans ce grand et vain travail philosophique; mais je ne conseillerai jamais à qui que ce soit de se jeter dans ce ténébreux dédale sans une préparation toute particulière. Je sais des esprits qui, pour s'y être témérairementengagés, y ont péri : c'est là que M. Renan a laissé son bon sens et ses croyances : ses croyances naturelles d'abord, et sa foi chrétienne ensuite, par une conséquence nécessaire. Au reste, si, après la préparation dont j'ai parlé, on veut se faire une idée de la philosophie des nouveaux auteurs allemands les plus célèbres, Kant, Fichte, Schelling et HegeK on peut lire le résumé qu'à donné de leurs doctrines le

P. Rothenflue, jésuite, dans son excellent Traité de philosophie. On peut consulter aussi sur ces philosophes le rapport de M. de Rémusat à TAcadémie des sciences morales et politiques.

Mais poursuivons.

Le XYii*^ siècle a eu encore un philosophe éminent, mais trop peu connu, parce qu'il a écrit en latin : c'est le P. ThiH massin, de TOratoire. Le P. Gratry ne craint pasde le classer parmi les plus grands génies philosophiques. Et de tait, sa Théodicée est un chef-d'œuvre. Le P. Lescœur a publié récemment une étude excellente sur cette Théodicée.

Les écrivains moralistes du xvu® siècle ne peuvent pas être oubliés ici ; je nomme simplement— tant ils sont connus d'ailleurs — La Bruyère^ La Rochefoucault. Mais avant ces deux écrivains éminents^ je n'hésite pas à dire qu'il faut faire passer Bossuet^ Fénelon, Bourdaloue^ Massillon, parce que, avec le grand style aussi, c'est la grande morale chrétienne qu'on trouve dans leurs écrits.

Le wiw siècle fut, malgré ses prétentions à la philosophie, un siècle très-peu philosophique, et les maîtres de la philosophie, au xix% prirent cette science à un état trèsabaissé, tristement déchue dans le matérialisme. Ils la relevèrent : d'un côté les apologistes, MM. de la Luzerne, Frayssinous, de Chateaubriand, de Bonald, de Maistre; de l'autre, une école de philosophie spiritualiste, dont les maîtres furent en France le baron de Gérando, Maine de Biran, Royer-Collard, M. Cousin, chassèrent le matérialisme triomphant^ et le firent pour quelque temps rentrer dans l'ombre.

Le principal ouvrage philosophique de M. de Maistre, et dans lequel il dit lui-même qu'il a versé sa tête, sont les Soirées de Saint-Pétersbourg. La question capitale qui s'y débat est celle du bien et du mal, question qui touche à une foule d'autres, sur lesquelles M. de Maistre jette eu passan

LETTRE X. — MÉTHODES D'ÉTUDES rUILOSOPIlIQUES. i45

mille éclairs sombres ou lumineux. Ce sont deux très-remarquables volumes, dont pour ma part je n'adopte pas loules les affirmations, mais qu'un homme cultivé ne peut pas ignorer.

C'est surtout dans la philosophie morale que M. de Donald est un philosophe et un écrivain de premier ordre, notamment dans ses écrits sur le Divorce. Il a fait aussi la Législation primitive. Quelque opinion que Ton adopte sur les idées métaphysiques de l'auteur, c'est là encore un ouvrage profondément réfléchi et qu'il faut lire. Je ne puis non plus m'empôcher de signaler ses deux volumes de Mélanges^ dans lesquels se trouvent d'admirables pages de littérature morale, philosophique et politique.

Je n'ignore pas ce que peuvent laisser à désirer, pour la solidité de la doctrine, certaines parties du Gc^nie du Christianisme; mais cet ouvrage de M. de Chateaubriand, qui dissipa tant de préjugés dans les esprits en France, il no faut pas l'oublier, et releva, au commencement de ce siècle, parmi les lettrés, le Christianisme d'un absurde discrédit, n'en reste pas moins, sur un grand nombre d'importantes questions philosophiques et religieuses, un grand et éloquent ouvrage.

On en était alors à ces ridicules et odieuses négations des vérités les plus fondamentales, à ce point qu'un savant ne pouvait prononcer le nom adorable de Dieu dans l'Académie française sans être honni par ses collègues. — De nos jours, et par un progrès d'idées qui l'honore, l'Académie française a fermé sa porte aux athées. — Mais alors il en était autrement, et nos apologistes durent reprendre la démonstration des vérités primordiales, base de toute philosophie et de toute religion. Parmi tant de solides écrits qui parurent alors en France contre le scepticisme du xviii* siècle, les Dissertations de M. de la Luzerne^ et les Conférences de M. Frayssinous^ chefs-d'œuvre de logique et de bon sens, H, É., m. 9

de précision et de clarté, ne sauraient être trop lues aujourd'hui qu'une sophistisque nuageuse essaie de jeter de nouveau ses ombres sur les grandes questions.

J'ai dit qu'une école de philosophie spiritualisle avait été inaugurée alors en France par le baron de Gérando et Maine deBiran. Je signalerai de M. de Gérando le Traité des signes et de Vart de penser^ savante réfutation de Gondillac, et le Perfectionnement moral ou De Véducaiion de soi-même^ couronné par l'Académie française en 4825.

Maine de Biran est resté célèbre. Parti du matérialisme, cet homme persévérant et sincère, profond analyste, dépassa vite ce système misérable, et marchant ensuite pas à pas, lentement, mais sans s'arrêter un seul jour, dans la voie de l'observation psychologique, il remonta. de degré en degré jusqu'à la découverte non-seulement de la vie de l'âme en elle-même, mais de Ja vie de Tâme en Dieu, el> mourut chrétien. Le Journal où il consignait jour par jour.;, ses observations, et qu'a édité récemment M. Ernest Naville, est une lecture du plus grand intérêt.

Ce sera la gloire de M. Cousin d'avoir relevé dans l'enseignement officiel le drapeau du spiritualisme, que l'Université du premier empire avait laissé supplanter par le sensualisme. La dernière édilion de son livre Du Vraiy du Beau et du Bien^ où nous désirerions encore sur certaines graves questions des notions plus nettes et plus exactes, témoigne des efforts sincères de ce grand esprit pour se rapprocher de nous.

Dans l'Église, la philosophie aura jeté en France, au XIX® siècle, un grand éclat, et les conférences du P. Lacordaire et du P. de Ravignan, les livres du P. Gratry, les écrits de MM. Bautain et Maret, des PP. Chastel et de Valroger, peuvent soutenir victorieusement le parallèle avec leurs contemporains de la philosophie séparée.

Le P. Gratry, écrivain excellent, et penseur à la fois ëradit

et original, a écrit des livres que je voudrais voir dans toutes les mains : sa Sophistique contempoimne^ sa Logique^ sa Connaissance de Dieu^ sont trois chefs-d'œuvre philosophiques; sa Connaissance de Vâme est un livre aussi élevé et aussi bien écrit que les premiers, mais plus mêlé de vues personnelles et hardies; ses Sources offrent d'excellents conseils, qui conviennent à la fois aux jeunes gens et aux savants eux-mêmes : je connais peu d'ouvrages aussi propres à décider un jeune homme au travail sérieux, et à lui inspirer le feu sacré des belles études.

Les trois volumes de Uqt Maret : Essai sur le Panthéisme^ Théodicée chrétienne^ Philosophie et Religion; les ouvrages philosophiques de M. l'abbé Bautaln : la Psychologie, la Loi, la Conscience^ la Morale de VEvangile; j'ajoute VhitroduC' Uon philosophique à V étude du christianisme, de Mgr Affre : Ma encore des ouvrages qu'un homme du monde lira avec cbarme et profit.

Je me reprocherais de ne pas nommer ici, bien qu'ils n'appartiennent pas à la France, l'illustre Balmès, auteur de l'Art d'arriver au vrai, et surtout de la Philosophie fon^ damentale, ouvrage de premier ordre ; et le savant abbé Rosminij dont la philosophie, quoique noyée dans des ouvrages trop longs et trop verbeux, n'en est pas moins un vrai monument, et une très-belle application des spéculations philosophiques aux principales branches de toutes les connaissances humaines, particulièrement aux questions sociales et d'économie politique.

L'état actuel de la philosophie en France serait profondément triste, si la tendance qui se manifeste depuis une dizaine d'années d'un certain côté devait prévaloir et ruiner, dans la jeune génération qui s'élève, le travail philosophique des cinquante dernières années. Ceux qui ne suivent pas d'un œil assez attentif la marche des idées parmi nous, et vivent tranquillement sur leur foi philosophique et chré-

148 LETTBES A 115 HOUE DIT XOZIDE.

tienne^ ne soupçonnent pas assez les périls que feraient courir anx grandes vérités, si on ne s*opposait à enx éner- (^iqnement, un groupe d'écrivains qui, avec des nnances dans le point de vue et des séductions diverses dans le style, s'accordent au fond pour ruiner les doctrines spiritualistes et inoculer à la jeunesse^ qui lit imprudemment leurs écrits, Tathéisme sous ses deui grandes formes : le matérialisme cl le panlliéisme. J*ai été effrayé, il y a quelques anné^ I en regardant de près à ces écrits, et j'ai dit mon effroi dans j un Avertissement aux pères de famille. Et certes, mes alar- ) mes n'étaient pas sans cause. Le matérialisme fait des i efforts prodigieux pour envahir la science; et un nombre, j beaucoup plus grand qu'on ne le pense, déjeunes esprits j dérivent de ce côté. Je sais, pour ma part, des ruines déplorables. Parmi les écrivains athées qui fleurissent aujourd'hui chez nous, les uns disent nettement leur pensée, avec une apparence trompeuse de rigueur scientifique: les anj^ ' très, sophistes consommés, parlent presque notre langage; mais interprétant les mots de la langue usuelle dans des sens, comme ils disent, plus raffinés, ils pervertissent les esprits, et remplacent la croyance au Dieu personnel et vivant par do vagues aspirations à un idéal indéfini, où se perd toute notion du Dieu véritable. Cette philosophie se réfugie principalement dans le Journal des Débats et la Revue des Deux-Mondes, Et de la sorte, tandis que les uns parlont un langage accessible aux esprits qui se disent positifs, los autres prennent leurs crédules lecteurs par l'imaginalion, par la poésie, par le style.

.\h! sans doute, quels qu'ils soient, quelques auxiliaires inattendus qui puissent leur venir, je ne crains pas que les écrivains athées régnent jamais, et surtout régnent longtemps parmi nous. Leur succès ne pourra jamais être qu'un succès de surprise et de circonstance. Néanmoins, ils peuvout faire et ils font déji\, dans la jeunesse, de funestes

ravages; et il serait plus qu'étrange de ne pas s'en inquiéter. Pour ma part, je ne suis pas capable d'une telle indifférence.

D'ailleurs^ je le dirai à Thonneur de la jeune philosophie coDiemporaine : elle n'est pas restée inactive et silencieuse, et aux bruyants et brillants écrits de l'école ennemie, elle isu opposer d'éclatantes et de vengeresses réponses. Eh Uen! je dis que pour un homme lettré ces discussions philosophiques sont du plus haut intérêt^ et qu'il faut aussi les suivre; et parmi les écrits qui renseignent le mieux sur les formes diverses que revêt l'erreur de nos jours, et qui la poursuivent le plus de leur ingénieuse et pénétrante critique, j'indiquerai ici le bel ouvrage de M. Caro, sur Vidée de Dieu (1 vol. in-S^"), et aussi la Théodicée toute récente de M. Âmédée de Margerie (2 vol.). Tout ami que je sois des anciens, je veux aussi que l'on soit de son époque, que l'on suive les controverses présentes; et je ne détourne que de ces productions, ou frivoles ou corruptrices, qui sont la plaie de ce siècle, et non pas sa gloire.

Je ne voudrais plus maintenant ajouter que quelques conseils pratiques, les plus simples possibles, sur la manière dont un jeune homme, dont un homme du monde pourrait se remettre aux études de la philosophie.

4» N'avez-vous fait qu'une philosophie incomplète , et étesivous tout h fait désaccoutumés des questions philosophiques? Mettez-vous à relire deux sortes d^auteurs élémentaires : i® un résumé de philosophie; il en existe quelques-uns, je ne dis pas de satisfaisants sous tous les rapports, mais suffisants pour replacer sous vos yeux l'ensemble de la science : l'excellent cours de M. Jourdain, par exemple, ou celui de M. Gouiju^ en français, ou celui du

P. Rotbenflae, en latin ; 2* un résamè de YHUtoire de lœ philosophie rsartoot celui de MM. de Scorbiac et de Salinis ; e livre de 31. Nourrisson: Les progrès de la pensée humaine^ peut être utile aussi. Cette lecture n^est pas longue, ni difficile, et sera une bonne préparation à la lecture des grands auteurs.

5^ Ce premier trayail fait, on aborderait alors, pour les étudier plus à fond, les différentes questions agitées en philosophie : en résumé, il n'y a guère en philosophie qu'un petit nombre de questions capitales, qui intéressent sérieusement un homme pratique, lequel ne ftdt pas des spéculations philosophiques son occupation spéciale. En logique, par exemple, la question de la certitude; en psychologie, celles de la spiritualité, de la liberté, de Timmortalité de l'âme; en théodicée, Fexistence de Dieu, la création, la providence; en morale, la loi étemelle, la question du bien et du mal; — et quelques autres questions de cette nature : voilà les points culminants de la philosophie.

Eh bien! je conçois que le temps manque, ou le goût, pour les questions accessoires ; mais sur ces grands points, il ne se peut qu'un homme grave ne sente pas le besoin, même avec une foi irôs-ferme et très-assurée, de chercher toute rintelligence possible, fides quœrens intellectum^ de découvrir et de contempler les preuves rationnelles des croyances fondamentales, l'enchaînement et la lumière de ces grandes et belles vérités, et les merveilleuses affinités de la raison avec la foi.

Mais ce travail est fait, et il n'y a qu'à s'en donner le spectacle. Voici donc une des manières les plus faciles et les plus utiles de s'occuper de philosophie après le travail préparatoire que j'ai indiqué : prendre tour à tour une des plus importantes questions philosophiques^ et faire sur cette question une suite de lectures graduées et progressives.

Ooelques exemples feront, j'espère, parfaitement comprendre ma pensée et Tespèce de travail que je propose

Vous voulez donc aborder les grandes questions philosophiques Tune après l'autre, et vous commencez, je suppose, par l'existence de Dieu et ses attributs : eh bien ! lisez d'abord les deux admirables conférences de M. Frayssînons, sur YExistence de Dieu et sur la Providence. C'est une lecture attrayante et facile assurément. Lisez ensuite Texcellent traité sur VExistence et les Attributs divins^ du cadlnal de la Luzerne. Cette première lecture faite, lisez le Traité de VExistence de Dieu, de Fénelon : là, les mômes argaments reviennent, mais avec plus d'ampleur et de détails intéressants, et avec ce charme inimitable du style de Fénelon ; lisez ensuite la Théodicée chrétienne de ^ïgr Maret, non pas que cet ouvrage soit supérieur philosophiquement au chef-d'œuvre de Fénelon, mais vous y trouverez des points de vue nouveaux, et l'histoire et l'érudition perpétuellement mêlées à la controverse.

Cela fait, vous pouvez passer à Tétude d'une autre question philosophique. Si cependant vous voulez poursuivre et étendre encore ces éludes sur Dieu, lesquelles ont des horizons admirables non-seulement pour l'esprit, mais encore pour l'âme, non-seulement pour la foi, mais aussi pour la piété, prenez alors la Connaissance de Dieu, du P. Gratry, où la question est traitée de plus haut encore, avec un admirable résumé de la doctrine des grands génies philosophiques, et une profonde analyse du fond même des arguments.

Enfin, si vous voulez entrer encore plus avant dans la controverse contemporaine, lisez les ouvrages plus récents et plus polémistes de M. Caro, sur Vidée de DieUy et de M. Amédée de Margerie, sur la Théodicée.

De cette suite de lectures, — faites surtout comme nous

avons tant dit qu'il faut faire ses lectures, sérieusement; avec réflexion, avec suite, et la plume à la main ; — de cet ensemble de lectures, dis-je, ne résulterait-il pas une véritable illumination pour Tintelligence , en même temps qu'une force nouvelle pour la conviction?

Ces études sur Dieu se pourraient étendre encore, si on le voulait, car je n'ai cité que quelques ouvrages modernes et français. On pourrait, par exemple, après toutes ces lectures, étudier la Théodicée de Tliomassin, à l'aide de l'ottvrage du P. Lescœur; puis lire, à l'aide du travail de M. Jourdain sur la Philosophie de saint Thomas^ le magnifique traité De Deo du docteur angélique; puis encore, dans les TusculaneSy ou dans le traité De naturâ Deorum, se rendre compte de la manière dont Cicéron philosophait sur la divinité; lire enfin le Xll« livre de la Métaphysique d'Aristote, ou dans le recueil des Pensées de Platon, par M. Leclerc, les passages ayant rapport à la divinité : voilà encore, assurément, d'excellentes et fécondes lectures. Certes, Tîntèrêt, en même temps que le profit, est grand à voir, dans ces lectures comparées, les plus illustres esprits arriver au même point de tant d'horizons opposés : c'est un beau spectacle que de considérer ainsi les questions sous toutes leurs faces, et de tenir sous son regard, et comme dans sa main, les plus puissants raisonnements de Tintelligence humaine.

Voulez-vous, après cela, faire un travail analogue sur l'âme, sur sa spiritualité, sa liberté, son immortalité? Rien encore de plus facile. Commencez de nouveau par les belles conférences de M. Frayssinous et les traités de M. de la Luzerne sur ces trois questions. Lisez ensuite les pages admirables de Féî rion sur ces mêmes sujets, dans le premier volume du ChrUtianisme présenté aux hommes du monde. Il existe en outre des ouvrages spéciaux, d'une très-intéressante lecture, sur la question de V Immortalité de

Câme^ en particulier; j'indiquerai surtout : De la vie future^ par M. Henri Martin, et Llmmortalité, la Mort et la Vie^ ^^i par M. Baguenault de Puchesse ; ouvrages où ce grand ^/ sujet est considéré tour à tour sous tous ses points de vue, et Jes objections modernes solidement discutées et réfutées. Étudiez après cela la Connaissance de Vâme, du P. Gralry. Assurément, de telles éludes ne peuvent manquer de vous laisser encore une multitude de lumières sur la grande question de Tâme, de sa nature et de ses destinées.

Si vous voulez pousser plus loin vos études sur ce sujet, là encore Tantiquité vous présenterait de belle pages: par exemple, le Songe de Scipion^ dans la République de Gicéron; le Phédon de Platon, son plus beau dialogue peutêtre ; et après avoir entendu les raisonnements du sage de Tantiquité près de mourir, pour se confirmer dans la croyance à la vie future, et avoir vu les efforts, quelquefois détaillants, quelquefois triomphants, de Platon, pour démontrer cette grande vérité, revenez aux auteurs et aux méthodes plus modernes; ouvrez, par exemple, ëaint Thomas : voyez la logique rigureuse, précise, méthodique, aux prises avec le même problème, lisez toute la série des déductions par lesquelles saint Thomas [Somme contre les Gentils^ lib. III, ch. xviii-xlviii) arrive à conclure que la félicité dernière de Vhomme n'est pas dans celte vie,, mais dans l'autre; et constatez ce que les arguments ont gagné en force et en précision avec la raison chrétienne; relisez enfin une démonstration toute moderne do la môme vérité: une dissertation du cardinal de la Luzerne, une conférence de M. Frayssinous, le magnifique discours du P. de Maccarthy sur le même sujet, et voyez encore toute Tépuration que les preuves ont subie, et comment les principes sont sortis de ce travail successif de Tesprit humain, mieux définis, simplifiés, invinciblement éclaircis par nos apolo-

gistes, et vous vous serez donné une de ces jouissances intellectuelles les plus vives et les plus fortifiantes que Tétude puisse offrir.

Ces deux exemples suffiront à montrer comment, après avoir fait une première étude, et pris, dans un auteur élémentaire, une vue d'ensemble sur la philosophie et l'histoire de la philosophie,- en pourrait aborder successivement, les unes après les autres, dans les grands auteurs, les grandes questions qui dominent toute la philosophie. II serait facile en effet de se former, sur les questions de la Morale ou de la Logique^ un plan d'études analogues à ceux que nous venons de proposer pour la Théodicée et la P^chologie.

Sur tout cela, veut-on faire enfin le travail de tous le plus fructueux? C'est, après un tel examen des questions, de prendre la plume et de les traiter soi-même. — J'ai connu un père qui , refaisant lui-même sa philosophie pour l'enseigner à son fils, suivit cette méthode, et s'en est bien trouvé, comme père, comme écrivain, comme chrétien.

30 Ce travail suivi et méthodique sur les grandes questions philosophiques est une excellente manière d'étudier, assurément. Il est un troisième travail encore, très-utile aussi, surtout s'il a été précédé de l'autre ou s'il raccompagne : je veux dire la lecture méditée des plus beaux ouvrages philosophiques, tels que ceux dont j'ai déjà indiqué les titres dans la première partie de cette lettre : les M^ moires de Xénophon , les Tusculanes^ le De Officiis de Cicéron, ses courts et délicieux traités sur VAmitié et sur la Vieillesse^ les traités et les lettres philosophiques de Senèque , les Confessions et les Soliloques de saint Augustin, le Monologium et le Proslogium de saint Anselme, Vltinerarium mentis ad Deum de saint Bonaventure, les Méditations de Descaries, celles de Malebranche, les Pensées de Pascal, la Connaissance de Dieu, par Bossuet, VExistence de DieUy

par Fénelon, etc. Ces livres mémorables entre tous, appellent, sollicitent la lecture de tout homme vraiment ami de la vérité, vraiment désireux d'une réelle et forte culture philosophique; jnais, je le répète, je voudrais que ce travail ne vînt qu'en troisième lieu, et ait été précédé de Fétude élémentaire, puis de Tétude spéciale, approfondie , mais suivie et complète, dont j'ai parlé.

4» Enfin , je le redirai encore , car je ne saurais trop rinculquer, la lecture que je demande ici, c'est la lecture sérieuse, réfléchie, et entière, du commencement à la fin des ouvrages ; j'entends la lecture, avec l'analyse et l'appréciation écrite, et aussi avec l'excellente méthode des EXTRAITS. C'est surtout quand il s'agit d'études philosophiques, que lire simplement ce n'est rien ou peu de chose : ce qu'il faut, c'est analyser et résumer, afin de posséder vraiment un ouvrage; le faire sien en quelque sorte par la conception et la compréhension réelle qu'on en a.

Et, de plus, je voudrais qu'on notât les principaux passages, les belles pensées, les pages éloquentes des grands philosophes chrétiens, et qu'on en composât un trésor pour sa mémoire, ou au moins qu'on s'en fît un précieux recueil, où l'on pût au besoin puiser, soit pour son âme, soit lorsqu'il s'agit d'écrire.

5<> Mais ce que je demande par-dessus tout, c'est que les études philosophiques soient dominées et pénétrées par l'esprit chrétien. Et comment ne pas déplorer ici que la philosophie qu'on appelle séparée, fasse systématiquement abstraction des vérités apportées sur la terre par le Fils de Dieu, le Verbe éternel? Pour moi, je ne comprendrai jamais ceux qui, en plein Christianisme, et quand la parole évangélique rayonne dans l'humanité depuis dix-huit siècles, ne tiennent aucun compte de la lumière divine, ferment les yeux au flambeau allumé dans le monde, et recommencent

4^6 LETTRES A UN IIOUME DU UONDE.

ringrat labeur des hommes qui n'ont pas eu le bonheur de connaître Jésus- Christ. Là, aans cette séparation obstinée, est la cause, pour la philosopnie contemporaine, d*une irrémédiable stérilité.

Je n'ajouterai plus qu'un âeul mot : c'est que je n'ai pas dans mon âme assez d'énergbç, ni dans ma parole assez de vive lumière, pour dire, en finissant, combien il est triste de voir à quelle multitude d'hommes, surtout dans les régions élevées de la société, manquent les bonnes études philosophiques I quelle lacune c'est dans leur esprit, quel malheur dans leur vie! J'en connais qui seront par là toujours inférieurs à eux-mêmes, toujours au-d^sous de leur lâche, et qui ne rendront jamais ni à leur pays, ni à leurs familles, les services qu'ils auraient pu rendre avec une éducation philosophique, profonde, chrétienne, complète.

Page 1