‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 33 sur 103 · ONZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

ONZIÈME LETTRE

De rutilité des études philosophiques pour un homme du monde, au point de vue religieux.

Mon cher ami.

Je suis charmé que mes deux lettres sur la philosophie vous aient agréé comme elles l'ont fait.

Et charmé surtout que vous ayez bien voulu relire, comme je vous y invitais, les dix chapitres que j'ai consacrés dans mon précédent volume à cette grande science.

La persuasion, touchant l'utilité des études philosophiques, est donc complète dans votre esprit; mais il me reste

LETTRE Ih — PHILOSOPHIE AU POINT DE VUE RELIGIEUX. 437

le plus difficile à faire, puisqu'il me reste, je le vois, à persuader votre volonté, et à vous faire mettre décidément la main à Tœuvre.

Vous m'avez dit en effet et vous m'écrivez de nouveau : c Oui, tout cet ensemble d'études est grand et beau; les questions pliilosophiques sont de belles questions, les livres des vrais philosophes d'admirables livres; je comprends qn^on s'y applique. Mais cependant, y est-on obligé? Au fond, et après tout, la philosophie a-t-elle vraiment quelque chose d'indispensable à m'apprendre? J'ai le bonheur d'être chrétien; je sais par la foi tout ce que la philosophie pourrait m'enseigner : est-il donc nécessaire de consacrer une part de mon temps à ces études dont j'admets bien les avantages, mais qui sont toujours fort abstraites et difficiles, quoique belles, et dont je ne suis peutêtre pas très-capable? Je ne le pense point; et j'aime mieux, quant à moi, donner tout ce que j'ai de loisirs aux Lettrés, qui ont bien plus de charmes, et à l'histoire, qui a bien plus d'utilité. »

Voilà, mon cher ami, une fin de non recevoir bien positive et bien nette. Mais je vous aime et je vous estime trop et j'ai trop à cœur les vrais intérêts de votre intelligence, la bonne et haute direction de votre vie, pour accepter une telle excuse ; et sans vous faire ici d'un simple conseil une obligation positive, je ne puis vous laisser dans cette opinion, erronée et funeste selon moi, que les éludes philosophiques, telles que je les entends, sont, pour un homme comme vous et dans votre position, des études qu'on puisse si facilement écarter de son programme.

Bien au contraire, mon cher ami, de toutes les études, dont j'examinerai successivement l'utilité avec vous dans la suite de ces lettres, celles que je vous verrais embrasser avec le plus de plaisir, ou avec le plus de peine négliger, ce sont les études philosophiques.

Et savez-vous pourquoi? Non pas seulement à cause de la grande culture intellectuelle, de la forte et féconde discipline d'esprit que donnent de telles éludes, mais pour une raison spéciale encore, tout à fait décisive, et qui va à rencontre même de votre objection : vous devez vous appliquer aux études philosophiques, dans l'intérêt de votre foi ellemême et de votre religion.

Vous vous étonnerez peut-être de ce que je viens de dire. Eh bien ! oui, je le maintiens : c'est ma thèse, et vous en serez bientôt convaincu comme moi, je l'espère. Oui, pour un homme comme vous, cultivé comme vous l'êtes, vivant dans le siècle et le milieu où vous vivez, de grandes et fortes études philosophiques sont une sorte de besoin religieux; et je crois qu'à moins de se placer à un point de vue tout à fait exclusif et étroit, timide, arriéré, intelligent des nécessités de son temps et de tous les temps, et des tendances les plus vives et les plus certaines de l'esprit humain, 'on ne peut pas voir autrement les choses.

Et d'abord, laissez-moi vous dire, mon ami, que vous êtes plus propre que vous ne le pensez aux études philosophiques, et que vous n'y trouverez pas d'ailleurs les difficultés que vous craignez. Je n'entends pas, vous le savez assez, dans ces lettres, vous faire de vains compliments ; il est question entre nous d'autre chose. Mais enfin, mon cher ami, je ne puis pas ne pas vous dire ce qui est : c'est que, par la grâce de Dieu, vous et plusieurs de vos amis, que j'aime comme vous, ainsi qu'un nombre d'hommes du monde plus considérable qu'on ne le croit, nés et cultivés comme vous l'avez été, êtes parfaitement capables de ces fortes études ; et précisément parce que vous en êtes capables, je vous dis: Vous, ne pouvez pas les négliger.

Elles vous sont nécessaires à un grand point de vue d'abord: pour éclairer votre religion, fortifier et défendre dans le temps où nous vivons votre foi et la foi de vos enfants..

Page 1