LETTRE XVII. — QUEI^QUES CONSEILS A UN MILITAIRE. S
du pays, soit ceux qui représentent si dignement dans cette armée notre ancienne et vaillante noblesse, ne sont rien moins que Télite des familles françaises.
Voilà pourquoi je professe et proclame pour notre armée une admiration et en même temps une sollicitude, que quiconque aime la France doit ressentir comme moi. Vous comprenez quel intérêt profond, de premier ordre, est attaché là, et combien il importe qu*une telle armée soit toujours digne d'elle-même, et que le niveau des intelligences ei des cœurs s'y maintienne toujours à la hauteur où il doit Arc, et ne s'abaisse jamais.
Or, il faut le dire, plus d'une cause pourrait concourir i cet abaissement, si on n'y prenait garde.
Certes, tous les périls de la vie militaire ne sont pas sur ies champs de bataille; j'en connais, et de formidables, qui Se trouvent dans la paix et lui viennent de la vie des garnisons. Et c'est là un autre point de vue qui éveille au plus ïiaut degré ma sollicitude d'évêque et de Français pour nos Jounes militaires.
J'ai déjà dit ailleurs combien je déplorais la mauvaise Organisation des études, qui oblige, chez nous, les jeunes Sens destinés aux carrières militaires à interrompre leurs études classiques au moment même où ils pourraient le Hiieux en profiter, qui les force à mutiler, à sacrifier la î^îiétorique et la philosophie, c'est-à-dire la meilleure partie des humanités, celle qui aide le plus puissamment à cultiver, à polir, à élever l'esprit. Je sais bien qu'en se hâtant, et se précipitant ainsi, on veut se donner pour son avancement les droits que crée l'ancienneté. Il faut en effet, dans l'armée, que l'ancienneté, c'est-à-dire les longs services, compte pour quelque chose. Aussi la loi lui fait sa part; mais la capacité sert encore plus que Tancienneté; et en tout cas il résulte plus tard, pour le jeune officier, les plus graves inconvénients de cette interruption prématurée des
études littéraires et philosophiques : privé de la hante eut* tare intellectuelle et morale que donnent de telles étndesi il trouve dans cette privation môme une infériorité réelle, et une difficulté de plus à les reprendre, car on n^est gaiie attiré vers les études qu'on n'a pas assez cultivées pour en sentir l'intérêt et le charme. Et cependant, à tous les points de vue, un jeune officier ne devrait-il pas trouver là môme, dans les lacunes et les difficultés que je viens de dire, les motifs les plus pressants pour se remettre au travail avec courage pendant les loisirs et les périls de la vie de garnison?
La vie de garnison ! Qui ne sait, en effet, combien elle est redoutable pour un militaire qui ne travaille pas? Car, s'il ne travaille pas, que fera-t-il des longs loisirs que loi laissent les intervalles de son service? Où et comment les passera-t-il? Je le demande.
11 faut bien le reconnaître, ce n'est pas le corps-de-garde, la manœuvre, les exercices, la cible, les promenades militaires et les autres actes de la vie de garnison, qui peuvent cultiver et élever beaucoup par eux-mêmes un esprit. Tout cela se fait avec une telle rigueur de commandement, un tel mécanisme d'obéissance, tout cela met perpétuellement en contact, il faut bien le dire aussi, avec des natures quelquefois si incultes et si agrestes, telles que sont, en général, et sauf les exceptions, celles du conscrit et du troupier, qu*il serait plutôt vrai de dire qu'un esprit délicat, poli, lettré, s'il ne faisait pas autre chose, pourrait à la longue y perdre celte fleur d'élégance et d'urbanité, et y contracter môme ce qui sentirait un peu trop la rudesse du métier.
Si à cela venaient s'ajouter, comme il est presque inévitable, le café et le jeu, avec le journal de l'estaminet pour unique lecture, au bout de quelque temps d'une telle vie, que deviendrait le jeune officier, même le plus instruit, en sortant de l'école militaire, et le mieux élevé?
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EU etmpâgne, c'est tout autre cbose : là, au contraire, bW les Dobles qualités guerrières trouvent à se déofer; Ift, le péril, Faction, les combats, élèvent Tâme et cœur, et y font jaillir les sentiments religieux ; d'un autre té, les opérations, la conduite de la guerre, les manœues des batailles, autant qu'un simple officier peut les obserir, tiennent perpétuellement son esprit en éveil, et offrent Qple matière à ses études et à ses réflexions : et c'est vraient là que s'apprend le grand métier des armes. Dans une garnison, Hen de tout cela : c'est le calme plat î l'âme, avec un service régulier et uniforme, qu'on sait ne fois pour toutes, et qui, quand il est su, n'apprend plus en, et même, dans un sens, nuit plus qu'il ne sert, comme le disais tout à l'heure, à l'élévation, à la délicatesse et à distinction de l'esprit. Et ainsi, tandis que la vie des imps est propre à développer heureusement Tâme et l'esit d'un militaire, la vie de garnison serait plutôt propre, il n'y prenait garde, à l'amoindrir, à l'abaisser graduelleent; et quand on songe aux talents, aux dons si heureux si rares, qui relèvent d'ordinaire nos jeunes officiers, à la stinction et à la capacité auxquelles ils pourraient parnir par des habitudes de travail, comment ne pas se endre pour eux d'un intérêt et d'une compassion imînses, à la pensée que tout cela peut s'enfuir, s'étioler, ibimer et se perdre, dans l'oisiveté dont les menace la vie garnison?
Et ce n'est là, cependant, je le dirai, que leur moindre iril. Si, dans les moments de liberté que leur permet le rvice, ils restents oisifs, désœuvrés, s'ils laissent leur es- •it perdre son activité, son ressort, et s'al languir tristelent ; si, dans de telles dispositions, ils n'ont d'autre occuation et d'autre passe-temps que ceux dont je parlais, le afè et le jeu, ou la lecture décousue et vaine d'un journal, l'un feuilleton, d'un roman, ou les distractions légères de
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quelque société peu sérieuse ; si surtout ils n -opt pai : comme il arrive parfois, ces distractions de la bon çiété, qui peuvent être si utiles eu même temps q\x blés ; eb bieu I dans cette ardeur de jeunesse, s^u mi! toutes les facilités et de toutes les excitations des gi villes, dans la mollesse et Tennui du dësœuvremc ajoutons-le, dans leur solitude intérieure forcée, qui on que deviennent leurs mœurs? Et s'ils se laissent cette pente, quelle sera leur vie? Quelles que soient 1 gence ou la licence dont on voudrait réclamer ici po le triste bénéfice, qui ne sait que je viens de tou< une des plaies vives de Tétat militaire? Et, bien vertu soit possible, et se trouve là comme partout, di nobles natures, qui ne sait encore qu'une préventio commune existe à cet endroit contre ceux dont je pf leur nuit souvent dans le monde et la bonne société!
De tout cela je conclus qu'il faut de toute nécessité militaire remplisse utilement et noblement ses loisirs travaille à la culture de son esprit, laquelle, pou homme, militaire ou non, devrait être constante; q donne dans le travail une sauvegarde contre les për Tassiégent; qu'il cherche enfin dans des occupations râbles « celle supériorité d'esprit et de cœur, comi « Massillon, qui fait mépriser la licence et les excès c « peu dignes même de la raison ^ »
Gomment, en effet, la mollesse d'esprit, le désœuvr< si funestes pour tout le monde, ne le seraient-ils pas, forte raison encore, pour un militaire ?
Voici ce que Fénelon écrivait à un jeune officier une de ses lettres les plus remarquables :
a Ce que vous avez à craindre le plus. Monsieur, c « mollesse et Tamusement. Ces deux défauts sont ca;
* Discours po^r la bénédiction des drapeaux du régiment de Cal