LETTRE XVII. — QUELQUES CONSEILS A UN MILITAIRE
« de jeter dans les plus affreux désordres les personnes c mômes les plus résolues à pratiquer la vertu, et les plus f remplies d'horreur pour le vice. » Et il ajoute : « La niol- ( lesse est une langueur de Tâpfie, qui Tengourdit, et qui I lui ôte toute vie pour le bien ; mais c'est une langueur ( traîtresse, qui \^ passionne secrètement pour le mal, et » qui cache sous la cendre un feu prêt à tout embraser. » Fénelon écrivaU ensuite à son jeune ami ces graves paroles : « Un tel homme, — l'homme inoccupé, — non-seut lement sera incapable de tout bien, mais il tombera peu ( à peu dans les plus grands maux. Le plaisir le trahira.
< Ce n'est pas pour rien que la chair veut être flattée. Après
< avoir paru indolente et insensible, elle passera tout d'un « coup à être furieuse et brufale. On n'apercevra ce feu ( que quand il ne sera plus temps de l'étouffer. »
Mais avant Fénelon, un païen. Tacite, avait fait sur ce point des observations bien justes, et il les avait exprimées avec cette énergie et ce trait qu'on lui connaît. Subit inertiœ dulcedo^ dit-il ; on commence par trouver du goût à la mollesse, et le rien faire, qui était d'abord odieux, on finit par l'aimer. Et invisa primo desidia postremo amatur. Et puis, qu'arrive-t-il ? Tacite le dit en deux mots sanglants : on change la milice en débauche, et on plonge mollement son ignorance dans tous les désordres. Militiam in lasciviam vertunt... Segniler ad voluptates inscitiam retulit,
La vérité est que, sauf de très-rares exceptions, le travail n'est du goût naturel de personne, et chez ceux qui en ont fait une habitude, il faut, je l'avoue, que cette habitude et celte seconde nature soient devenues bien fortes, pour persévérer après les jours de la jeunesse et pendant la vie tout entière. Si, après les études faites, un jeune homme reste nn an ou deux sans travailler, il est bien à craindre, comme ledit Tacite, que Vinertiœ dulcedo subeat^ et qu'il perde pour jamais le goût du travail d'esprit. J'ai vu des jeunes
SI7t LETTRES A UN HOMME DU MONDE.
gens qui avaient, pendant leurs études, et surtout pendant les trois ou quatre dernières années, admirablement travaillé, soit au collège, soit à Saint-Cyr, soit à TEcole polytechnique : je les ai vus, une année k peine leurs études achevées, tomber dans une fainéantise déplorable, ignominieuse ; et de là aux grands désordres flétris par Tacite, il n'y a pas loin.
C'est de vingt à vingt-cinq ans que tout se perd dans la vie pour les jeunes gens, militaires et autres *.
Combien il leur importe à tous de méditer ces autres paroles de Fénelon à un jeune militaire :
« Souvenez-vous, Monsieur (et je finis par où j'ai com- « mencé), que l'oisiveté énerve tout, qu'elle affadit tout, « qu'elle ôte leur sève et leur force à toutes les vertus et à « toutes les qualités de l'âme, même suivant le monde. Un « homme livré à l'oisiveté et à la mollesse est un homme « faible et petit en tout : il est si tiède que Dieu le vomit. « Le monde le vomit aussi à son tour, car il- ne veut rien « que de vif et de ferme. Il est donc le rebut de Dieu et du « monde : c'est un néant; il est comme s'il n'étaitpas. Quand
* J'écrivais, il n'y a pas très-longtemps, k un de mes amis :
« Ce qui doit aider puissamment un père et une mère dans leurs efforW pour soutenir le courage de leur fils au travail, c'est cette pensée que, sans le travail et l'étude, il n'y a rien k espérer de bon ; que si, de iriBgt h vingt-cinq ans, il perd toutes les habitudes de sa première éducatioQi c'est fini pour la vie ; il est perdu, et il n'y a pas de puissance humaine qui puisse l'empêcher de se perdre. Il y faudrait un miracle de Diea.
« Vainement me direz-vous : « Je ne veux pas faire de mon fili ^ savant. » — C'est ce dont il n'est pas question le moins du monde; mais il ne faut pas en faire un mauvais sujet; vous ne le voulez pas, et c'est ce que vous allez faire.
« Vainement me direz-vous: « Mon fils veut servir, il n'a pas besoin pour cela d'avoir fait de si fortes études. » — Non, mais il a besoin pour cela de n'être pas un caractère mou, lâche, énervé, un esprit sans vigueur.
« Il a besoin de n'être pas un ignorant et un libertin ; il a besoin pour cela de n'êire pas de ceux dont Tacite isait autrefois : MilUiam in /«<• civiam verlunt. »
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c on en parle, on dit: Ce n'est pas un homme. N'oubliez « jamais que Thonneur du monde et celui de rËvangile f sont ici d'accord. Ces deux royaumes ne sont donnés c qu'aux violents qui les emportent d'assaut... Craignez
I donc ce défaut, qui est la source de tant d'autres. Veillez ( contre vous-même. Pincez-vous comme on pince un lé- < thargique ; faites-vous piquer par vos amis pour vous ré- « veiller. »
Je ne veux pas dire, assurément, que tous nos jeunes officiers de notre armée ont besoin d'être piqués et réveillés.
II en est, certes, plus d'un qui savent, comme dit si pittoresqaement Fénelon, se pincer et se réveiller eux-mêmes, et 4Qi sont en train de devenir ce que sont aujourd'hui tant de militaires éminents qui font l'honneur de l'armée française. Mais on voudra bien convenir aussi que dans le grand nombre de nos officiers, il en est à qui ces conseils sur la nécessité pour eux de l'étude et du travail d'esprit sont nécessaires; et on me pardonnera, si je puise dans mon amitié et mon estime pour eux, comme aussi dans la maison même et la nécessité des choses, l'unique droit que je me reconnaisse pour les leur offrir.
La plupart des conseils, d'ailleurs^ que je proposerai ici «lux militaires, je les emprunterai à Fénelon. Assurément c'est là un maître dont la pénétration, la finesse, l'élévation et la largeur d'esprit ne sauraient être contestées, il connaissait du reste très- bien la vie militaire, comptant beaucoup de militaires parmi ses amis, et ayant lui-même un neveu militaire dont il s'occupait beaucoup.
Le premier conseil donc que j'offrirai ici aux militaires, avec Fénelon, sera celui-ci : « Se faire un projet pour rem- « plir le temps, et suivre ce projet, quoi qu'il en coûte... ^ Partout il faut se faire une règle, et y ranger si bien
S74 Lettres a un homme du monde.
« toutes choses, qu'on y manque fort rarement. Lisez les « livres qui conviennent à votre état, surtout l'histoire de « votre pays. »
Ce qui ne veut pas dire assurément, dans la pensée de Fénelon ni dans la mienne, qu'un militaire ne doive se reposer du service que par l'étude, et qu'il ne puisse pas con-* sacrer une part du temps qui lui reste, en dehors de ses occupations, à ses relations et à ses devoirs de société. « Il « faut, disait Fénelon, voir civilettient tout le inonde dans « les lieux où tout le mohde va. 9
c Je sais bien, disait-il encore, qu'on ne peut pas être a toujours si rangé ; il faut se laisser envahir quelquefois, « par complaisance pour certains amis; la société le veut, « l'âge le demande; mais — qu'on veuille bien remarquer « ce qu'ajoute ici Fénelon — en accordant un peu d'amuse- « ments aux amis, il leur faut dérober des heures sans les- « quelles on ne se rendrait capable de rien pour mériter « leur estime, i
Je ne prétends pas autre chose que ce que Fénelon exprime si bien ici. Je dis simplement qu'un militaire sérieux^ qui ne veut pas perdre son temps et le voir couler entre sei mains comme l'eau sous le pont, — c'est encore un mot de Fénelon, — ni abandonner insoucieusement et tristement la culture de son esprit, doit, de toute nécessité, savoir régler sa vie et se réserver certains moments, pour se faire comme une retraite, et s'y livrer à son travail personnel, à l'étude et à la lecture. « Employez, ajoutait « Fénelon, employez le reste du temps à lire des livres et d'histoire, de fortifications, et de tout le reste qui est « utile à un homme de votre rang. Jamais un moment « de vide. Le moment où vous ne faites rien de réglé « et de bon est le moment où vous faites un trôs-grand « maL Gourmandez-vous vous-même sans pitié sur la « vie molle, oisive et amusée. Réset*vez-vous des heures
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« de travail ; évitez les soupers qui mènent trop avant «dans la nuit, et qui dérangent tout le jour suivant. t Sauvez vos matinées; lisez ^ et pensez sur vos lec- ( tures. »
Ce qui ne veut pas dire assurément encore qu'il s'agisse poar un militaire de devenir un grand savant, un grand philosophe, un grand écrivain. Heureux sans doute ceux qui pourraient le devenir, sans cesser d'être hommes de guerre; il s'agit simplement, pour la généralité de Ceux dont je parle, d*être des hommes instruits, à la hauteur dô leur état et dé leur position.
Mais, pour entrer dans la pratique des choses, quelles études conseiller à un militaire, eu égard aux loisirs qu'il peut y consacrer, avec les exigences de son service, et en tenant compte aussi des relations utiles, et des distractions indispensables?
Ces loisirs sont nombreux, mais malheureusement tellement coupés, dit-on, par les occupations [diverses, qU'il faut une volonté forte et un art habile d'employer son temps, pour ne pas laisser glisser entre ses mains ces moments épars de liberté, et en tirer bon parti pour l'étude. Ensuite^ pour être juste, il faut convenir qu'il y a bien des moments dans la vie militaire où le jeune officier n'aura pas^ ne pourra pas avoir facilement sous la main les livres né* cessaires.
Il faut convenir cependant aussi que dans l'infanterie, au moins pour les officiers des premiers grades, pour les lieutenants et les sous-lieutenants, si les loisirs ne sont pas nombreux, ils sont réguliers, et que, dès qu'on est capitaine, On a d'ordinaire très-facilement plusieurs heures de libres dans la matinée : heures inappréciables pour Tétude. Il y a d'ailleurs des études, des lectures, celle de l'histoire, par oiemple, qu'on peut faire parfaitement dans les moments coupés. On quitte son livre et on le reprend où on l'a quitté.
Et quant aux moyens d'étudier, il faut dire aussi que le plus souvent, dans les garnisons des villes surtout, le jeune officier ne manque pas, grâce à nos bibliothèques, de facilitée pour se procurer des livres.
En outre un jeune officier peut avoir plus que des livres , il peut avoir aussi des conseils. Car enfin, il n'est pas isol^ dans son régiment; il a ses chefs, il a aussi ses camarades^ et au-dessus de lui comme autour de lui, il peut trouveiK en le cherchant, ou un ami qui s'associera volontiers à s^^ études, ou un chef en qui il pourra avoir confiance, et q^^^j ne demandera peut-être pas mieniL que de le renseigner et de le guider.
Je suppose donc un jeune officier décidé à profiter de tons ces secours, et à se créer des habitudes de travail sérieux: alors, que devra-t-il étudier?
Voici à cet égard quelques pensées que je crois éloignées de toute exagération, et qu'on ne pourra, je l'espère, con- j tester.
40 La première étude pour un militaire, une étude tout à fait indispensable, c'est l'étude de son état, de tout ce qui peut s'apprendre de son état par l'étude. Je dis qu'un mili- ■[ litaire doit avoir à cœur, avant tout, de posséder, et de pos- '' séder à fond, toutes les connaissances qui concernent le ' métier des armes.
Ceci est incontestable, et ceci n'est pas peu de chose. L'art militaire est très-vaste, et embrasse, comme auxiliaires, plusieurs sciences, qui seules suffiraient à occuper pendant longtemps, toute sa vie môme, un soldat. Ces sciences, aux écoles militaires, à Saint-Cyr, à Saumur, à l'Ecole d'éiatmajor, à l'Ecole polytechnique, à Metz, on en a parcouru le cadre, on en possède les éléments et l'ensemble; mais il
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reste à poursuivre ces éludes, à féconder ces éléments, à
apprendre les détails. Voilà donc ce qu'un jeune officier
doit faire nécessairement : compléter son éducation nUli^
taire ; et cela tout à la fois par l'étude et avec la pratique
de chaque jour, qui éclaire tout.
Sans doute^ un officier pourra bien, sans cela, monter à Tassant ou commander une charge. Je sais bien aussi que Tart militaire s'apprend à la guerre et sur les champs de bataille plus qu'à l'école et dans les livres ; mais il n'en est pas moins vrai qu'indépendamment de la bravoure, sur quoi il n'y a pas de leçons à faire à nos militaires, et de l'expérience, qui ne vient qu'avec le temps, il y a tout un ensemble de connaissances indispensables à un militaire, qui tient à être militaire complet^ et voici le fonds d'mstruction spéciale qu'il doit posséder avant tout : c'est consi* dérable. Gela comprend en effet :
4<» La partie que j'appellerai technique^ la connaissance précise de toutes les ordonnances sur les manœuvres, les services divers : service intérieur, service de place, service de campagne, etc, ;
8® La partie administrative, c'est-à-dire les règlements d'administration militaire, et tout ce qui concerne cette branche du service ;
3<» La partie législative^ toute la législation militaire, avec des notions de lëgis>.ation civile. — Il y a sur ce point des résumés très-bien faits.
4« Les éléments de fortification ei ù' artillerie.^ J'indique simplement ces diverses études. D'autres en ont parlé plus et mieux que je ne saurais jamais le faire.
5« La géographie et la topographie. — Ici, je demande permission d'ajouter quelques mots.
« Il faut, me disait un officier fort distingué, que je consultais sur ces choses, il faut se faire un œil géographique
et topographique. C'est tout le militaire. C'est cela qui fait les généraux. »
Sans être militaire^ on conçoit très-bien cela. Et cett^ belle et intéressante étude, théorique^ mais aussi pratiqué comprend non seulement Tétude des livres et des carteK mais encore Tétude des terrains, la levée des plans.
11 parait donc très-important de se livrer àTétude des te^^ rains, et de s'entretenir la main à Texécution des plans « à la rédaction des mémoires qui doivent toujours les bccOtn. pagner : travail, ce me semble, aussi agréable qu'utile, et qui peut s'allier à la promenade dans les enviroiis, queiquefois très-agréables, des villes de garnison.
L'habileté à lever rapidement un plan est évidemment très-précieuse ; et il est facile de l'acquérir en s'exerçaBt souvent, ce qui pourra ce faire dans de nombreuses ci^ constances, et alors même que l'officier sans occupation tfa qu'un crayon et une feuille de papier à sa disposition.
Je le dirai ici en passant, ces promenades elies-itaêmes olit leur avantage à un point de vue essentiel pour un militaire, au point de vue de la santé. Il est nécessaire qu'un militaire, appelé à subir souvent de grandes fatigues, à souffrir la pluie, le soleil, la faim, la soif, et autres épreuves de son noble, mais rude état, se porte bien. Qu'il mêle donc à son service des exercices qui entretiennent la santé, et à ses travaux d'esprit des distractions qui délassent sa tôle et fassent partie d'un bon régime hygiénique : la gymnastique,, l'escrime, l'équitation, rien de mieux, assurément. La santé, dans l'état militaire, est une capacité. On a souvent eu l'occasion de faire cette remarque, au sujet des grands hommes de guerre : il y faut une âme de bronze dans un corps de fer.
Je continue.
Quant à la science de la géographie, elle me parait être la lumière de la stratégie : il est manifeste que, quand un
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géDéral connatt un pays, et voit clair devant lui, il est sûr de ses pas et de ceux qu'il fait faire aux autres.
Je le comprends, il ne faut pas qu*uD jeune officier se ette du premier coup dans la stratégie, et avant d'avoir ranchi, si je puis dire ainsi, les degrés intermédiaires de ^éducation militaire. Sans doute, la manœuvre d'abord, a stratégie ensuite. Il faut qu'un jeune officier commence lar être manœuvrier, bon manœuvrier; puis, son esprit le formant par la pratique et l'étude, il pourra devenir itmtége».
Une méthode qui me paraît excellente pour apprendre la itraiégie, lorsqu'on l'a déjà étudiée dans des ouvrasres spënaux, c'est d'avoir toujours sous la main des cartes géographiques militaires^ et de ne jamais manquer d'y chercher le« noms de lieux à mesure qu'on les entend ou qu'on les rencontre dans un livre d'histoire.
fi« L'^rt militaire, proprement dit, qui comprend avec la itratégiej la tactique, lesquelles ont, je le disais, la géographie et la topographie pour grands auxiliaires.— Ceci, assurément, dépasse ma compétence. Mais bien que rien, comme on le sait assez, ne vaille la guerre pour former un homme de guerre, il n'est pas nécessaire encore d'être un homme dii métier, pour comprendre qu'il y a, qu'il doit y avoir, sur ce point culminant de l'art militaire, la stratégie et la tactique, des principes généraux et certains, dont l'étude, nonseulement occupera noblement l'officier en garnison, élèvera
^ En écrÎTant ceci, je n'ai pas oublié Tayenture de ce rhéteur de l'antlquité à qui il arriva de disserter sur l'art de la guerre devant Ânnibal. Annibal haussa les épaules. Je comprends très-bien que des gens n'ayant jamais fait la guerre, et qui se mettraient h. résoudre des problèmes de haute stratégie, 80,000, 100,000 hommes k remuer, feraient chose assez vaine. Il faut évidemment qu'un officier ait assez pratiqué les larmes pour se lancer dans les hautes études de stratégie. Mais que de telles études rentrent dans le cadre des études militaires, et doivent 6tre abordées à leur Itsore, c'est ce qui ne peut se contester.
ses idées, étendra ses vues, Taccoutumera à prendre son état par les grands côtés, mais encore, au moment d'une guerre, le mettra en état de suivre les opérations militaires, et d'en profiter pour se former, bien mieux que Tofficier qui aura peu ou point étudié les principes.
Tel est donc Tensemble de connaissances, et d*études sur son état^ dont un militaire doit, avant tout, et longtemps, et toujours peut être, occuper ses loisirs. Car tout cela, assurément, est très-vaste, et Tétude en peut être poussée très-loin; et il est évident que si on peut être un brave officier sans cela, on ne pourra guère sans cela être un homme de guerre supérieur;— et toujours il sera honorable et utile à un militaire d'être instruit à fond des choses de rétat militaire, en même temps qu'infiniment salutaire pour lui, pour son esprit et pour son âme, d'échapper par ces utiles études au péril du désœuvrement et de l'ennui.— J'ajoute que de telles études et de telles connaissances appelleront nécessairement sur un jeune officier le regard de ses chefs. Naturellement, il désire et il doit désirer d'avancer. Eh bien! c'est àceux qui sortent ainsi de lafoule par rinstruction, le talent, et la distinction d'esprit, que s'adresseront de préférence les généraux pour en faire des officiers d'ordonnance, des aides-de-camp et des chefs d'état-major, et non pas aux hommes communs et vulgaires.
Et, pour donner un exemple de plus des études qui peuvent solliciter un militaire, si je pouvais entrer ici dans quelques détails, n'est-il pas évident qu'un officier de cavalerie, par exemple, pourrait trouver dans l'étude poussée un peu loin, non pas seulement du cheval de guerre, mais de la race chevaline tout entière, et des différents moyens de l'élever et de l'améliorer, un emploi irôs-ulile et intéressant de ses
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loisirs, et tout à fait convenable à un homme de son métier, et cela, quand même il ne devrait jamais devenir directeur des haras de France? Quel mal, je le demanderai auiofficîers légers, s'il y en a, qui seraient tentés de sourire ici, quel mal y aurait-il à ce qu'un officier de cavalerie tînt à honneur d être un homme compétent et entendu sur cette question, dont on s'occupe fort en Angleterre et en France, et qui intéresse à un si haut degré l'agriculture comme l'armée?
Chaque arme spéciale ne pourrait-elle pas fournir ainsi aux officiers, désireux de s'occuper et de s'instruire, d'intéressants sujets d'étude, l'histoire de l'artillerie, et l'art des "l fortifications, par exemple?
Mais je n'en veux pas dire davantage. — Etant démontrée pour les militaires la nécessité d'occuper par le travail d'esprit les loisirs de la garnison, il est évident qu'une étude qui les appelle et les invite avant toutes les autres, c'est l'étude de tout ce qui a rapport à leur état, c'est l'étude de l'art militaire. Et j'ajouterai, en finissant ceci, avec Fénelon : « Voyant tout le monde d'une manière gaie et civile en pu- « blic, et ayant des occupations louables pour votre métier, « selon le monde même, vous ne devez pas craindre d'être « retiré. Autant une retraite vide est déshonorante, autant « une retraite occupée et pleine des devoirs de sa profes- « sion élève un homme au-dessus de tous les fainéants qui « n'apprennent jamais leur métier. »
Mais ce n'est pas tout ; et si j'engage un militaire à étudier sérieusement, avec suite, et selon un plan par lui tracé <l'avance, — comme j'ai dit qu'on doit étudier, — toutes les <lifférentes sciences relatives à l'art militaire, et cela seul sufQrait pour lui donner une vraie et grande culture d'esprit, néanmoins je ne voudrais pas qu'il s'emprisonnât dans
régiment dont il ramena en France les débris, avait avec lai, dans cette campagne, son Horace, son Virgile, son Lafontaine, qu'il aimait à relire dans les haltes, les campements et les intervalles des batailles, et qu'il sait par cœur entièrement encore à l'heure qu'il est !
Ce que je voudrais au moins d'un militaire cultivé, et qui tient à garder sa délicatesse et son élévation d'esprit, ce serait qu'il eût toujours, quand il le peut, près de lui, sons sa main, quelque grand orateur ou quelque grand poète, Corneille, Racine, les Oraisons funèbres et le Discours sur V Histoire universelle de Bossuet ; ou bien un Tacite, un Virgile, un Horace, ou le Conciones^ et qu'il en relût de temps en temps quelques belles pages, afin de ne se désaccoutumer jamais des grandes pensées et du grand langage. Es^ce trop demander ? Qui pourrait le dire ?
Et qu'on ne pense pas que cette culture de son esprit dégoûtera l'ofUcier du soldat. Non, certes, l'étude des Lettres ne fausse pas à ce point ni le jugement, ni le sentiment. Ce ne sont pas les natures cultivées, délicates, qui sont )es moins propres h aimer le soldat, et les plus promptes à le brusquer. Tout au contraire. Et il faut cela, il faut que l'officier aime franchement le soldat, et s'applique à gagner sa confiance et à lui faire du bien. Le soldat le lui rendra. C'a été le talent des grands hommes de guerre de savoir se faire aimer du soldat. Us conquièrent d'abord le soldat ; le soldat les aide à conquérir le monde.
Et puisque je parle des Lettres, il y a un travail littéraire que je recommanderai particulièrement à tout militaire: c'est d'écrire, tous les jours s'il se peut, ce que j'appellerai ou ses 7iotes^ ou son journal^ ou ses mémoires: ce qu'il a fait, ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu ; les anecdotes môme qu'on a racontées devant lui, ses réflexions sur les choses et sur les personnes qui en valent la peine ; de vérifier, en rentrant chez lui, les faits importants cités devant lui ; tout