‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 67 sur 103 · LETTRE XKV. — ÉTUDE DE L'APOLOGÉTIQUE · texte numérisé non relu

LETTRE XKV. — ÉTUDE DE L'APOLOGÉTIQUE

Telle est à peu près la situation de la presse périodique daus notre pays.

Mais ce n'est là qu'une partie du mal. J'affirme, et je n'exagère rien en l'affirmant, qu'à l'heure où j'écris ces lignes, une nouvelle et grande conspiration d'écrivains est à l'œuvre : rappelez-vous les doctrines dénoncées par moi il y a deux ans dans mon Avertissement aux pères de familles; ces doctrines continuent à faire un chemin souterrain et des ravages profonds dans la jeunesse des écoles; et il me suffirait, mon cher ami, de placer sous vos yeux une simple liste d'ouvrages de philosophie, de littérature et de science, édités récemment à Paris, et de vous demander si un tel concours de publications, dirigées contre le Christianisme et contre les fondements mêmes de toute religion et de toute croyance, est fortuit, et ne révèle pas un immense travail de démolition, et une conjuration patente de l'impiété contemporaine. Quant à moi, il m'est impossible de fermer les yeux et de me taire ici, et de ne pas voir là le* signe caractéristique de l'heure où je parle, et la grande menace de l'avenir.

£U bien! je dis qu'un jeune homme, et qu'un homme du monde, dont la foi n'a pas de solides racines, et n'est pas éclairée et fortifiée par la connaissance des grandes preuves sur lesquelles repose la religion, se ti'ouvera nécessairement exposé, au milieu de toutes ces influences, de toutes ces lectures détestables, à voir ses croyances se troubler, chanceler et périr.

D'où viennent en effet tant de naufrages dans la foi? D'où vient ce progrès effrayant de l'irréligion dans la jeunesse des écoles, si ce n'est qu'elle ferme l'oreille aux enseignements religieux et qu'elle est envahie par ces doctrines d'impiété, dont nous avons vu à Liège une explosion si révélatrice? Et ce n'est pas seulement la jeunesse: combien d'hommes mûrs en sont là, et ont arrêté, comme ils

disenl, leurs idées religieuses avec une légèreté inexcusable, qu'ils ne portent dans aucune affaire : comme s'il ne s'agissait pas là de la première et plus capitale de toutes les affaires.

Je le dis, mon cher ami, avec une absolue conviction : il est indispensable aujourd'hui qu'un jeune homme étudie sérieusement la religion, s'il veut sauver sa foi, et pour cela mêle à ses études quotidiennes de solides lectures qui affermissent dans son âme les principes religieux, et les fortifient contre les attaques incessantes du doute et de rincrédulilé. A cet âge où Ton se fait, pour la vie entière, en toute choses, des principes, bons ou mauvais, il est indispensable qu'on sache raisonner ses croyances, qu'on en connaisse les invincibles preuves, qu'on voie le solide terrain sur lequel elles reposent, afin de mépriser tous les vains sophismes, et .de se tenir inébranlable à Tancre de son symbole.

Un autre motif, qui doit engager très-fortement un jeune homme, un homme du monde, un chrétien, à s'appliquer aux études apologétiques, c'est le grand intérêt de ces études, et, comme le disait d'Aguesseau, la profonde salisfaction d'esprit et d'âme qu'on y trouve.

Les preuves de la religion, ces preuves si nombreuses et si variées, ne sont pas éparses, isolées, mais au contraire admirablement enchaînées entre elles, et font de la religion, de Tapologétique, une science véritable, un système, un tout d'une merveilleuse harmonie. Car, bien qu'elle soit naturelle dans son objet, son motif et son principe, la religion a ses preuves, et la foi est éminemment raisonnable. C'est par là que la religion satisfait à un désir, à un besoin inné de Tesprit humain : besoin qu'éprouve le croyant même le plus sincère, besoin d'ordre et de lumière, besoin de se

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rendre compte, besoin de voir comment ce qu'il croit s'ordonne et s'harmonise. N'y a-t-ii pas une satisfaction profonde de l'esprit à se donner ainsi plus de clartés, et, dans un siècle où la foi de tant de gens défaille, à sentir, comme dit si bien d'Aguesseau, le frivole de tous les raisonnements qu'on suppose à la religion, la solidité du terrain sur lequel on est établi, et à se reposer ainsi dans la sécurité et la lumière? Ce travail bien dirigé, bienfait, ne peut qu'affermir singulièrement la foi, et ces clartés plus grandes de l'esprit donner une force contre l'incrédulité, et amener pour la vertu même une pratique plus intelligente et plus fidèle.

11 y a des personnes qui s'effraient de cette recrudescence d'impiété qu'on remarque à certains moments. Certes, il ne faut pas s'endormir sur de tels périls ; mais il ne faut pas non plus trop craindre. Il est facile de se rendre raison de ces luttes : TËglise est nécessairement militante sur la terre : attaquée dès le premier jour de sa durée, elle le sera jusqu'au dernier. La religion, comme on Ta très-bien dit, ressemble à cette nuée qui conduisait le peuple de Dieu dans le désert. Le jour est d'un côté et la nuit de l'autre. Il y a assez de lumière, dit Pascal, pour éclairer les esprits dociles : il y a assez d'ombres pour offusquer les esprits orgueilleux. Touchant à l'infini, la religion pose nécessairement sur le mystère, et le mystère est recueil des âmes superbes. D'ailleurs, Torgueil de l'esprit n'est pas le seul ennemi secret qui proteste ici : la foi aboutit à une pratique sévère ; toutes les passions du cœur humain, que cette foi réprime, lui font dans les âmes une sourde et inexorable opposition ; ajoutez l'opposition publique des mœurs contraires et des pouvoirs jaloux, et vous comprendrez pourquoi la religion est condamnée à faire icibas, contre des ennemis éternels, une éternelle apologie.

Mais quelle que soit la tristesse des luttes, c'est un grand

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et beau spectacle à contempler dans Thisloire que celui de l'apologétique chrétienne, depuis les premiers siècles jusqu'aux temps où nous sommes. On voit, à mesure queles attaques se développent, l'apologie grandir aussi, détendre le champ de ses arguments victorieux. Mais comme au fond, la controverse ne roule que sur un petit nombre de principes, et que l'erreur est condamnée à tourner dans le même cercle, il y a un extrême intérêt à saisir, sous les objections de détails, plus ou moins multipliées, les principes généraux qui portent toute l'apologétipue chrétienne, et qui sont comme les colonnes de la démonstration évangélique.

r Une grande lumière se fait alors : Tinanité des attaques apparaît en même temps que la force et l'éclat des preuves, et on saisit^ dans son harmonieuse unité, tout renchainement du système chrétien et le merveilleux accord du natarel et du surnaturel, de la raison et de la foi, de la philosophie et de la religion.

C'est ainsi que de bonnes études sur [rapologélique chrétienne rendent, mon cher ami, les convictions plus fermes et défendent contre les sopbismes.

Qu'on veuille bien d'ailleurs le remarquer, l'Apologétique, ou l'étude des preuves de la religion, se rattache à toutes les autres études : d'abord, à ces études de philosophie générale, de théodicée naturelle, dont j'ai montré l'intérêt et rimporlance, aujourd'hui surtout que les bases de la religion, de la raison comme de la foi, sont attaquées de tant de manières, et menacées par tant de sophistes ; puis, plus ou moins, à toutes les autres études, car on peut dire qu'aucune ne lui est étrangère ; toutes y rentrent par un point ou par un autre, et y touchent par leur sommet. Les preuves de la religion, en effet, sont de tous les genres; il y a des preuves métaphysiques, et il y a aussi des preuves de fait. 11 y a des preuves empruntées à la morale, à Fhis-

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toire, à Thistoire naturelle, aux langues, aux arts, aux lettres, à tout enfin. Quelque branche des connaissances humaines que l'on cultive, on rencontre sur son chemin la religion : en sorte que les études religieuses, les études apologétiques, outre leur intérêt propre, sont pour ainsi dire d'un intérêt universel.

Vous me direz peut-être : « Oui, sans aucun doute, pour ceux qui ne croient pas, l'étude des preuves de la religion est un rigoureux devoir : c'est de toute évidence. Un homme ne peut pas rejeter la foi des siècles et du genre humain sans examiner au moins les fondements sur lesquels cette foi repose. L'incrédulité, qui est toujours un grand malheur, est de plus une déraison manifeste, quand on n'a pas tout fait pour arriver à la foi, et même un crime, quand on ne s'est pas donné la peine de consacrer le moindre temps ni le moindre effort à la capitale étude des preuves de la religion. Mais pour ceux qui ont le bonheur de croire, pour les chrétiens, comment entendez-vous le travail que vous conseillez ? Étudier les apologistes de la religion, n'estce pas étudier par là même ses adversaires? L'étude de la défense n'entraîne-t-elle pas celle de l'attaque ? Et n'y a-t-il pas un danger réel à entrer dans ces questions ? Ne vaudrait-il pas mieux croire simplement, et ne s'occuper en aucune façon d'apologétique ? »

Voici, mon cher ami, ce que j'ai là-dessus à vous répondre.

Et d'abord) quant aux scepiques, nous sommes d'accord. Oui, si nous pouvions faire entendre à tant d'hommes qui n'ont pas notre foi cette nécessité, qui vous paraît si évidente pour eux d'étudier la religion^ nous serions bien près de les compter au nombre des croyants heureux et sincères ! Malheureusement, ils ont bien de la peine à s'y décider, et c'est

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là une inconséquence d'esprit, une mollesse de volonté, dont ils rendront compte à Dieu.

Quant aux chrétiens, assurément, mon cher ami, la foi simple est de beaucoup supérieure au doute, et il vaut mieux mille fois posséder la vérité que d'errer dans les tristes sentiers du scepticisme. Certes, je le proclame tout le premier. Mais la question est de savoir si cette foi simple est aujourd'hui mieux protégée par l'ignorance que par la connaissance des preuves de la religion; si même cette foi toute simple est possible, dans les temps où nous sommes, du moins pour la portion cultivée et pensante de nos contemporains. J'ai dit là-dessus fortement ma pensée dans le précédent volume, au sujet des études philosophiques : je n'y insiste plus. Je maintiens seulement qu'il faut se garder ici d'une prudence qui dégénérerait en pusillanimité, et qu'il serait souverainement injurieux à la religion de penser que des études apologétiques soient par elles-mêmes dangereuses.

Il est vrai de dire néanmoins que de telles études ne doivent pas être entreprises témérairement, étourdimeiit, par personne, mais qu'elles demandent au contraire des hommes du monde, et surtout des jeunes gens, la gravité, la suite, le travail sérieux, et une bonne direction. Du reste, on se méprendrait étrangement sur ma pensée, si, quand je recommande l'étude des preuves de la religion, on supposait que je recommande par là même quelque chose comme le doute. Grâce à Dieu, une telle méthode n'est pas nécessaire, et de plus elle est absurde. Jamais, pour faire la lumière dans une âme, il n'a été besoin d'y introduire préalablement les ténèbres. Il n'est pas permis de faire le vide en soi, et d'en chasser la foi, sous prétexte de la ramener ensuite par la réflexion et par l'étude. Un tel jeu, que certains philosophes préconisent pour la philosophie, n'est pas de mise en choses si graves ni dans la philosophie elle-

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