‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 76 sur 103 · LBTTRB XXVIII. — RÉCAPITULATION ET CONCLUSION · texte numérisé non relu

LBTTRB XXVIII. — RÉCAPITULATION ET CONCLUSION

même temps les profonds besoins, les grands périls de Tépoque où nous sommes, les efforts de nos ennemis pour s'emparer de toutes les branches de la science et de Tactivitë humaine, et si j'ose ainsi dire, les déchristianiser , oh ! combien je me prends alors à regretter cette déperdition de temps et de talents qui se fait parmi nous! Oh ! je voudrais sentir que les chrétiens redoublent, eux aussi , d'ardeur et de zèle ; je voudrais les voir étudier les sciences, et n'en pas laisser le monopole aux impies; étudier la philosophie qui élève et vivifie les sciences, et ne la point laisser se corrompre avec elles et s'abaisser dans le honteux matérialisme; étudier les arls, l'économie politique; en un mot, je voudrais les voir se prendre à tout ce qui leur offre un noble et fréquent emploi de leur esprit, de leur âme, de leur vie.

9^ Ceux donc qui se sentiraient excités à ces généreux efforts, ceux qui, comme vous, mon ami, auraient le loisir, le goût, le courage de travailler plus grandement, voici ce que je leur conseillerai, pour qu'ils ne restent pas dans le vague, l'indécision, le tâtonnement, et aussi pour qu'ils s'obligent en quelque sorte vis-à-vis d'eux-mêmes :

C'est de se donner leur tâche chaque année, de se fixer, en proportion des loisirs prévus, une suite d'études, quelque sérieux travail^ et de tenir absolument à ne pas se manquer de parole, et à parcourir la route tracée.

De cette sorte, chaque année on* réaliserait une partie de son plan totaU et on poserait une nouvelle assise à l'édifice de ses connaissances. Je suis convaincu que l'efficacité de cette pratique est très-réelle. Trop peu de gens discutent ainsi l'emploi de leur temps et prennent des engagements avec eux-mêmes. On n'ordonne pas assez sa vie et ses heures : on se laisse trop aller au courant des choses ; et c'est pour cela qu'on perd tant d'heures dans le jour, et t^nt de jours dans l'année.

10« Je répéterai encore ici un conseil que j'ai donné souvent dans le cours de cette lettre, mais qui est trop important à mes yeux pour que je n'y revienne pas une dernière fois. Je voudrais qu'on ne se contentât point de lire, mais

qu'on lût LA PLUME ou LE CRAYON A LA MAIN. Et Si OU U'écrit

pas pour le public, pas même pour ses amis ou pour ses enfants, — et, certes, je serais charmé que beaucoup d'hommes dans le monde se fissent à eux-mêmes cet honneur, et j'en ai connu beaucoup qui en eussent été trèscapables, s'ils avaient voulu prendre cette peine ou plutôt se donner ce plaisir, — le moins qu'on puisse faire, c'est DE PRENDRE DES NOTES EN LISANT, et de résumcT par écrit ses lectures.

Et cela, pour deux principales raisons. D'abord, c'est la condition indispensable pour profiter de ce qu'on lit; si on n'écrit pas en lisant, on ne réfléchit guère, ou très-vaguement : la plume précise, formule et fixe la réflexion. Ensuite, c'est le moyen de réagir sur ce qu'on lit et de forcer son esprit à produire. Si l'esprit ne produit jamais, même en recevant toujours, il reste en souffrance dans la meilleure partie de lui-même : il perd sa principale puissance, qui est l'activité, la fécondité. Produire, c'est le but du travail. On défriche la terre : on y jette la semence, le ciel y verse sa rosée; mais il faut que la terre donne son fruit. Ainsi de Tintelligence.

ii° Mais quoi qu'on pense de ces conseils, et quelque part que l'on fasse dans' ces études, ce qui domine tout ici, ce qui est au-dessus de toute répugnance, de tout prétexte et de toute lâcheté, ce qui est mon dernier mot comme mon premier, ce que je voudrais inculquer de toutes les puissances de mon âme et de toute l'énergie de ma conviction, c'est, j'y reviens en terminant, la loi, la grande loi du travail : loi impérieuse, loi sacrée, de laquelle nul n'a le droit de s'exempter. Je le redis, c'est une nécessité pour loul

LETTRE XXVIII. — RÉCAPITUÏ^àTtOH ET C0I«;LUSÏ0N. 47.9

homme, pour tout chrétien, de faire quelque chose, d'employer sa vie ici-bas. Et si cette persuasion pouvait gagner ceux à qui je m'adresse, si cet appel au travail, si ce cri sorti des profondeurs de mon âme et de ma conscience émues retentissait dans les âmes et les consciences, et allait tirer de leur torpeur et de leur illusion ceux qui ne font rien, ou ne font pas assez, quand il y a tant à faire, les obligeait à rougir d'eux-mênîes, et les décidait enfin à travailler, dans la mesure de leurs forces qui est celle de leur devoir, je n'en demanderais pas davantage, et je ne croirais pas avoir jamais rendu un plus grand service aux âmes et à mon pays.

Je viens de plaider la cause des pauvres, en prêchant dans un récent ouvrage, la charité. Je plaide en ce moment la cause des riches, riches de la fortune ou de Tintelligence, en prêchant le travail. Car je ne puis oublier que je suis révêque des uns et des autres, et que je me dois à tous, comme l'apôtre : omnibus débitai' sum ! Et quand je cherche dans mon âme quelle parole je pourrais dire à ces âmes que Dieu m'a confiées, et auxquelles il a prodigué ses dons et ses largesses, je n'en trouve pas de plus utile, à l'heure qu'il est, et de plus nécessaire à faire entendre à tous, que celle-ci : Travaillez.

Les riches, on l'a dit, sont des pauvres payés d'avance. Mais qu'ils ne l'oublient pas: les dons qu'ils ont reçus de de Dieu ne les dispensent pas du travail, et Dieu leur en demandera compte. Le loisir, la fortune, le bien-être, l'intelligence, le talent, tout ce qui leur vient de Dieu et des hommes, tout cela ne leur a pas été confié pour qu'ils le perdent ; ils le doivent à Dieu, ils le doivent aux hommes, ils se le doivent à eux-mêmes. La première aumône dont chacun a besoin, celle que chacun peut se faire, mais ne peut recevoir que de lui-même, c'est le travail. Et quand le pauvre travaille pour vivre, porte le poids de la chaleur et

du jour, se fatigue, et quelquefois meurt à la peine, il ne peut être permis à celui qui jouit sans aucune peine de toutes choses, de vivre sans rien rendre et sans rien faire. Non, cela ne peut être permis à personne ; cela est une indignité, un crime et un malheur ; un malheur privé et un malheur public : TÉglise et la patrie en souffrent et en gémissent également. . .

Que ceux qui n'ont pas encore eu le courage de se décider résolument au travail sérieux et à une vie réglée, en gémissent du moins, — ce gémissement les aidera à prendre une bonne résolution, — comme en gémissait cet admirable et à jamais regretté Albert de La Ferronnays, qui écrivait, dans le secret de son journal, ces paroles publiées il y a quelques jours:

« Rien de remarquable dans toute ma journée... Je n*ai « presque rien fait, et en général, hélas ! je perds terrible- « ment mon temps... Rien n'est aussi pernicieux que de « n'avoir pas un but d'étude ou d'occupation déterminé... « Ce n'est pas seulement à cause du peu qu'on acquiert par « cette prodigalité de la vie, mais c'est que, faute d'aliment, (( ce qu'on a dans Tesprit s'épuise pour faire place à une a foule de puérilités qui produisent bientôt à leur tour le « vide, et nous sommes un beau matin surpris de trouver « notre trésor dévasté. Nous pleurons alors sur l'impuis- « sance où nous sommes de le reconquérir, et nous gémis- « S071S de la perte de ce feu sacré que Dieu nous avait confié^ « et que nous avons laissés'' éteindre par notre faute. »

i2° Pour moi, je ne cesserai jamais do le redire, dussc-je en importuner toutes les oreilles : une vie oisive est une vie indigne d'un homme ; indigne même d'être nourrie, c'est saint Paul qui le dit dans son rude langage : Qui non lahorat, nec manducct. Une vie oisive est par cela seul une vie mauvaise, car ne rien faire, c'est déjà mal faire ; et bientôt c'est faire positivement le mal et tout mal. Une vie oisive

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