LETTRE V. — GRANDE LITTÉRATURE CLASSIQUE
dans la Genèse les premiers monuments du genre humain, et qui est, pour ainsi parler, le premier des classiques divins; depuis Moïse et depuis Homère, disons-nous, la littérature classique n'a point cessé de s'adjoindre à chaque siècle les esprits les plus élevés, les génies les plus beaux.
Et ici il importe de le remarquer à l'honneur de notre langue et de notre littérature classique : quel est le français que l'Europe parle? C'est la langue du siècle de Louis XIV, la langue de ce siècle, ajoutons-le, oCi brilla surtout la gloire de TEglise de France, et qui vit chez tous ses grands hommes la magnifique alliance delà foi et du génie : siècle où Racine, après dix ans de silence, créait Esther et Athalie^ et où le grand Corneille, pour expier quelques contradic-» tions de ses vers avec la sainteté de la morale èvangèlique, mourait sur un cilice et traduisait l'/mi^a^ion.
Voilà, mon cher ami, ce que c'est que la littérature classique ; tels sont les grands caractères qui en font ce qu'il y a sur la terre de plus élevé et de plus beau, après la littérature sacrée ; celle-ci, langage et éloquence de l'esprit divin, de la sagesse inspirée; celle-là, langage et éloquence du génie humain. Voilà pourquoi j'invite de toutes mes forces les hommes qui conservent encore le goût pur des lettres et le culte du beau, à ne pas oublier ces traditions, à ne pas se désaccoutumer de ces grandes œuvres, à contempler toujours ces modèles, à se nourrir de leurs écrits, à se faire gloire au moins d'appartenir à leur école immortelle. Je n'ai nommé que les sommités, que les princes ; car pourquoi, quand on ne suffit même pas à lire les maîtres, donner son temps aux hommes médiocres ? Mais ce que je demande, c'est qu'on entretienne commerce avec ces maîtres ; comment, en effet, sans cela, résister aux séductions et aux périls d'une autre littérature, bien différente de celle-là, qui entoure, qui provoque, qui sollicite les hommes du monde.
70 LETTRES A Ulf HOMME DU MONDE.
et sur laquelle, mon aïoi, je vous dirai eofiD ma pensée dans ma prochaine lettre ' ?
SIXIÈME lETTRE
Lt mauTtii goût littéraire.
Mon cher ami,
S'il y a une chose dont je suis certain, lorsque je vous conseille, comme je Tai fait, les grands auteurs et la grande littérature, c'est que là se trouve la vraie et sûre école du goût ; c'est que rien n'est meilleur pour conserver, épurer, fortifier en vous l'amour du beau, et pour élever votre âme tout entière en élevant votre esprit.
Mais en dehors de ces auteurs, que je n'appelle pas anciens, que j'appelle immortels, je vois, dans celte partie de la littérature contemporaine qui vous entoure et qui vous sollicite le plus, deux autres genres d'auteurs que j'appellerai, les uns simplement frivoles, et les autres dangereux, bien qu'au fond la frivolité et le danger soient dans les uns comme dans les autres.
* P»D9 tout te qui vient d'être dit, il n'a été purlé que de U littérature profane; mais, j'ai U peioe besoin de l'ajouter, quelques-un^ des Pères de l'Église offriraient même à des hommes du monde une lecture d'un intérêt et d'un ordre supérieur. C'est une grande littérature que celle des Pères de l'Église, et i\^ forment uue partie trop considérable du patrimoine inteileciuel de l'humanité, pour ne pas mériter la sérieuse attention de tout homme qui tient compte des grandes œuvres de l'esprit humain. M. Villemain a très-bien montré, dans un ouvrage célèbre, tons les trésors d'éloquence renfermés dans cette littérature, et le profond intérêt qu'un esprit élevé y pourrait trouver. Mais nous parlerons plus convenablement de la lecture des Pères, quand nous traiterons de Tétude de la religiQ»,