LETTRE VI. — LE MAUVAIS GOUT LITTÉRAIRB
Jo dirai peu de chose des premiers. Oui, laissons de côté ce que je pourrais nommer la menue littérature, ces petits écrits, légers et vides, ces journaux, ces revues hebdomadaires ou mensuelles, ces petits volumes au formai élégant et gracieux ; vers ou prose, productions en général absolument creuses, où il n'y a rien ni pour Fesprit, ni pour le cœur, ni pour Tâme ; ni pensée, ni style, ni beautés, ni enseignement d'aucune nature, et dont le moindre défaut, souvent, est ce vide et cette nullité absolue.
Je plains fort les jeunes filles et les femmes du monde dont c'est là rhabituelle, et quelquefois Tunique lecture : je me demande ce qui peut rester de tout cela dans une tête, si ce n'est une légèreté, une frivolité, dont tout dans la vie portera plus ou moins l'empreinte. Du moins je ne veux pas supposer que des hommes tant soit peu sérieux puissent longtemps s'arrêter à ces vains écrits, qui trompent et amusent, qui creusent et affament, et laissent croire qu'on s'est occupé, qu'on a fait quelque chose,* quand on a perdu son temps de la façon la plus complète et la plus certaine*
Ce n'est pas que, censeur sévère et morose, je ne permette aucune lecture simplement amusante, aucune distraction d'esprit, et ne conçoive rien en dehors d'une étude grave et àusièré. Mais autre chose est une lecture en passant, autre chose une lecture habituelle : et là même, dans ce relâche qu'on peut s'accorder de temps à autre, j'estime qu'il fau-' drait encore choisir, et je ne confonds pas du tout un ou^ vrâge spirituel, gracieux, délicat, avec les écrits vides et pauvres, et toute la menue littérature dont j'ai parlé. Mais laissons cela.
Il y a une littérature plus séduisante et qui â aussi des Visées plus hautes ; qui fait des drames, des romans, des poèmes, de l'histoire, de la philosophie, de l'art enfin ; qui a ses théories et sa critique ; qui se croit et se dit la vraie, I&
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grande littérature, et professe des principes tout opposés à ceux de la littérature classique, pour laquelle elle n'a que d'amers dédains. C'est contre elle, mon cher ami, que je voudrais vous prémunir.
Sa plus grande séduction, pour une foule d'esprits, c'est précisément ce qui fait sa fondamentale erreur, ce qui la fausse radicalement, et constitue les dangers littéraires, moraux et religieux que j'ai à vous dénoncer. Mais aujourd'hui, si vous le voulez bien, nous ne quitterons pas le terrain purement littéraire.
Cette littérature s'est vantée d'être la littérature de l'imagination et de la sensibilité. Ses partisans ont proclamé — et c'est là l'erreur capitale, source de tous les vices que je vais signaler— que la raison, bonne ailleurs, reine ailleurs, devait dans les Lettres, froide et sèche comme ils la disent, céder le pas aux facultés brillantes et ardentes, qui seules, selon eux, peuvent plaire et charmer.
Il y a un poète qu'on avait appelé, et qui est en effet le poète de la raison : c'est Boileau. On sait tout ce que ce titre lui a valu d'épigrammes, et tout ce que, sous son nom, on a dit contre cette littérature classique dont on le constituait un peu trop libéralement peut-être, le représentant et le répondant. Ses satires d'autrefois lui ont été largement rendues. Mais Boileau, on Ta dit, et il est vrai, porte malheur à ses critiques.
Dieu me garde, mon cher ami, de réveiller toutes ces querelles où, comme dans toutes discussions ardentes, des idées justes et vraies ont été mêlées à des paradoxes inouïs! Mais ce que je tiens à vous inculquer profondément, c'est la fausseté et le danger de cette théorie, sur laquelle repose toute la littérature novatrice, et qui est le principe de toutes ses erreurs, ^ savoir : que Timagination et la sensibilité sont libres et souveraines; que la saine raison, le bon sens, la loi, la règle, choses au fond identiques, w^ doivent pas dominer
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dans les Lettres; que la raison, en un mot, n^est pas la base et rélément premier du génie.
VouH avez senti vous-mômo, dans ce que ma précédente Jellre vous a dit sur ce sujet, qu'il y a là une question do premier ordre. Vous avez désiré que J'y revinsse et que je iraliasse plus & fond cette matière. C'était bien aussi mon intention, et Timportance mémo de la question le demande.
Je dis donc d'al)ord que s'attaquer au rôle, & la prédominance nécessaire do la raison en littëraturOi c'est une erreur capitale. Pourquoi? Parce que c'est s'attaquer à la nature des choses, h la constitution mémo de l'esprit humain. La raison, on no saurait trop le redire, est le principe, la vérité, la lumière, le guide nécessaire des deux autres facultés. Celles-ci, si cllrs no sont pas soutenues et conduites par une forte raison, si elles restent abandonnées à elles-mêmes, à leur caprice, à leur essor incertain, ne sont capables quo d'égarcmenls, de productions vaincs, creuses, fausses, ineptes, et, quelques brillantes et chaleureuses qu'elles paraissent, au fond absurdes et toujours dangereuses.
Mettre l'imagination et la sensibilité avant la raison, sous prétexte que la raison est sèche, quo ta Justesse est gênante, que le bon sens lui-même est étroit, que le bon goût refroidit tout, c'est purement et simplement renverser Tordre et riiarmonie des facultés ; c'est violer la raison elle-même ; c>8t Jeter une littérature tout entière dans le faux : et qu'attendre d'une littérature ainsi constituée sur une mé* prise capitale, sinon les plus profondes et les plus déplora* bics chutes ?
Une littérature fondée sur un principe aussi faux, plus elle développera les conséquences de son principe, et plus elle s'égarera, plus elle donnera naissance h un grand mouvement littéiaire, et plus elle altérera profondément le Ijoût du siècle qui s'y laissora emporter.
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Qu'a-l-on VU, au elïct, par suite d'une erreur radicale sur la véritable valeur el la nécessaire subordination des facultés littéraires? On a vu toute cette littérature novatrice se jeter, théoriquement et pratiquement, dans quatre aberrations littéraires fondamentales : 4** le mépris des lois du beau et de toutes les régies de la composition; ^<^ le mépris de la langue et des principes mômes de la grammaire ; 3* le mépris de la mesure et du bon goût, Tamour malsain de Toutré, de Texagéré, du violent; i* de là l'obscur, l'inintelligible, le barbare, où cette école est tombée.
Et d*abord, le mépris des lois du beau et de toutes les rcgles de la composition.
Sous prétexte que les lois de Tancienne poétique et de Tancienne littérature étaient des entraves à l'écrivain, qu'il iaut écrire d'inspiration, que le génie doit s'élancer et avoir des ailes, on a vu une école aventureuse et intempérante se permettre toutes les audaces, violer toutes les régies, confondre tous les genres, renverser toutes les barrières, appeler h son aide les images les plus forcées, les procédés les plus étranges, pour produire les effets auxquels elle visait, et infliger tout à la fois à la poétique, à la prosodie, à la langue, à la délicatesse, au goût, au sens commun, les blessures les plus cruelles. Mais qui n'a senti qu'elle était punie immédiatement par ses propres excès, et que la raison, le bon sens, la mesure, le goût, la règle, la loi, se vengeaient assez en se retirant?
Dire que les lois de la composition, que les principes immuables de la vérité et du bon sens sont des entraves au génie, que cela nuit à Tenlhousiasme, rien au fond n'est plus puéril : car le vrai génie n'est jamais que la raison s'élevant ellc-môme par un effort sublime, et élevant l'imagination et la sensibilité avec elle à leur plus haute puissance, à leur plus généreux élan, à leur plus magnifique splendeur.
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Vous parlez des pâles imitateurs de nos grands poclis, des iàu\ pas de la muse classique; vous reprochez à Boileau Campistron : comme si le génie était responsable des pâles, froides et serviles imitations des vulgaires copistes; comme si l'étude seuledes règles pouvait donner du talent à qui n'en a pas; comme si Boiieau avait fait Campistron et ses pareils, pauvres écrivains qui, à vrai dire, n'appartiennent qu'a la médiocrité, et ne sont pas plus d'une école que d'une autre.
Il y a sans doute, disons-le, une manière étroite, inintelligente d'entendre les règles; et s'emprisonner dans un cadre inflexible, ne concevoir qu'un type uniforme, une manière unique de réaliser le beau, c'est manquer de largeur et de justesse d'esprit. Non, il ne faut pas vouloir immobiliser l'art, pour ainsi dire, et l'empêcher démarcher. Il doit marcher, comme tout le reste. Mais il faut bien se souvenir que tout mouvement n'est pas un progrès. Le progrès véritable ne se fait jamais en dehors des conditions immuables de lanatre humaine et de Tesprit humain. Il y a dans les littératures, comme dans les langues, des formes destinées à périr; mais il y a quelque chose qui ne péril pas : c'est ce qui est fondé sur la vérité et sur le bon sens. N'interprétons pas sans doute avec trop de rigidité les principes; sachons que quelquefois ce n'est pas manque d'art, mais au contraire l'effet d'un afl supérieur, que de passer par-dessus certaines règles secondaires; Aristote lui-même en convenait : « Si le poète établit des choses <t impossibles selon les règles de l'art, il commet une faute, a sans contredit; mais elle cesse d'être faute, lorsque, par ce c( moyen, il arrive à la fln qu'il s'est proposée, car il a trouvé « ce qu'il cherchait. »
Mais de là à proclamer, comme la littérature dont je parle, qu'il n'est pas de principes, pas de règles, pas de lois en littérature, et que l'inspiration ne relève que d'elle-même, il y a un abîme.
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Non, la raison, le sens commun ont fait justice de ces excès : il est démontré et universellement avoué aujourd'hui que le beau n'est pas chose arbitraire; qu'il y a des principes en littérature comme en tout, des règles fixes, immuables, non arbitraires et de simple convention, mais fondées sur la nature des choses, et qui sont la loi nécessaire du beau, dans tous les arts. On peut les entendre et les appliquer avec plus ou moins d'ampleur et de largeur; mais il faut toujours les respecter dans leur fond.
Ce mépris des règles, des lois immuables du beau, amenait logiquement le mépris des lois du langage et des principes mêmes de la grammaire; et on n'a pas craint, en effet, de poser cela en théorie, et de s'en prévaloir dans la pratique. H a été proclamé que la grammaire ne devait pas arrêter récrivain; que la langue pouvait et devait éclater sous la pensée et le sentiment , et subir toutes les innovations, toutes les violences, dont le libre essor de Tcsprit, dont le génie, dont Tinspiration avaient besoin. Et ce qu*on a dit, on Ta fait : des locutions et des tours inconnus à la langue française ont été introduits; un néologisme effréné, les métaphores les plus insolites et les plus forcées ont envahi cette littérature, et menacé d'altérer fondamentalement, si le genre eût prévalu, notre belle langue française.
Mais non : cette liberté contre la langue et la grammaire n'était qu'une licence intolérable ; et cette prétendue force et fécondité d'esprit n'a bientôt paru, au fond, que faiblesse et stérilité. Malgré les bruyantes révoltes de l'école novatrice il demeure, — et ceci est un de ces principes fondamentaux contre lesquels on ne prévaudra jamais, — il demeure que la langue doit être respectée. Le génie, s'il ne veut point parler pour lui seul, est astreint, comme les autres, à se servir du langage reçu, et, sous peine de n'être pas compris, il faut parler français en France.
Et de fait, y a-t-il rien de plus ridicule, de plus pédantes-
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haute civilisation moderne, ne lui a-t*elle pas rendu un as* sez éclatant honimsge? Mais la langue sert au génie; elle ne lo fait pas. Elle ne résiste presque à aucune des humiliations que les mauvais écrivains lui font subir. Il n'y a guère que les caprices barbares du néologisme qui, la blés* sant au cœur, lui font pousser des cris : c'est Timprcssion pénible qu'on éprouve en lisant ces écrivains ; il semble que la langue crie sous leur plume et souifre violence.
La langue de Bossuet et de Fénelon, une langue trop pauvre 1 Les gens qui disent cela se trompent : c'est de la pauvreté de leur génie qu'ils devraient parler. Une langue ne donne que ce qu'on sait lui demander. Indifférente pour tout et pour tous, elle est propre à recevoir toutes les empreintes, à revêtir toutes les formes, comme Targile, entre les mains du potier, qui devient, selon le caprice et le goût de Tartistc, le broc aux formes lourdes et grossières, ou le beau vase grec, avec la grâce et Tèlègance de ses contours.
Je sais bien qu'une langue n'est pas immobile : elle vit, donc elle marche; et la langue française, si riche et si nette, peut s'enrichir encore et se fortifier. Elle a trop perdu peut-être. Fônelon observait qu'on l'avait peut-être gênée et appauvrie, en voulant la purifier et l'ennoblir. Le vieux langage surtout se fait regretter. Nous applaudirions volontiers à ceux qui essaieraient de faire revivre, avec certains mots anciens, ce qu'il avait de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné. Qui peut nier aussi qu'une langue vivante ne soit en droit d'acquérir? Peut-être notre langue, malgré sa richesse, pouvait-elle arriver à plus de couleur et d'éclat; peut-être notre prosodie, trop solennelle et trop rigide, avait-elle besoin de s'assouplir. Mais faut-il que ce travail soit abandonné au hasard, au caprice, et au premier venu des écrivains? Non : ce n'est pas ainsi que s'opère ce travail mystérieux des langues. El les grands idiomes ne