LËTTRB VU. *- I^ LITTÉRATURE CORRUPTRICE
du cœur, comme au cours d*un fleuve enchanté, en dissi* mulant le gouffre où tout cela va aboutir ; car là, toujours, selon les romanciers, est le grand bonheur de la vie, la félicité suprême : qui ne connaît pas cette félicité, ne con* naît rien ; et même, quand elle est troublée, empoisonnée, les joies qu'elle donne sont encore dignes d'être achetées au prix de toutes les souffrances. Au reste, c'est en vain qu'on voudrait combattre ce penchant; il est irrésistible, et les plus hautes puissances de l'âme doivent céder à son empire. C'est ainsi qu'on égare dans des rêves insensés les imaginations et les cœurs ; c'est ainsi qu'on trouble toutes les idées, et qu'on déprave le fond des consciences. Et avec ces détestables sophismes, c'est la vertu qu'on tue dans l'âme ; c'est l'institution sacrée de la famille qu'on bat en brèche et qu'on attaque â sa racine ; c'est la société qu'on sape et qu'on frappe au cœur! Voil& la vérité.
On a été plus loin encore. On ne s^est pas contenté d'excuser, puis d'embellir et de glorifier la passion : on a voulu la sanctifier. Tantôt, par une exaltation délirante, et en mentant à la réalitéet à la nature humaine, on a voulu unir à l'ivresse des sens je ne sais quel platonisme de l'âme, chimère insensée, et on a présenté comme dégagé de la matière ce qui y plongeait tout entier ; tantôt, par le plus étrange amalgame du sacré et du profane, on a voulu rendre la religion elle-même complice de ces infamies: on lui a emprunté ses voiles pour couvrir de honteux mystères ; on a profané son langage ; on a pris les mots de sa langue sainte pour les appliquer à la langue du crime ; on a fait le plus sacrilège mélange de je ne sais quel vague et vaporeux mysticisme, et des entraînements les plus coupables ; on a cru pouvoir unir le plus saint des amours, la charité, l'amour de Dieu, aux plus criminels attachements. Les mêmes cœurs qui brûlaient de flammes impudiques, adultères, ont prétendu s'élever à Dieu par cet amour même.
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comme si ce nom sanciifiail loul! les marnes outrages ont 6té infligés au sens commun et au sens moral. Je ne connais l»as de perversion plus profonde. Et parce qu*ils auront mis nu frontispice de leur livre un litre pieux ou un nom sacré, et qu'ils parieront avec un faux respect de la croix comme d'un ornement mélancolique qui fait bien sur un tombeau, les auteurs de ces livres corrupteurs se croiront le droit de se poser en hommes religieux: ah î pour moi, je déclare de telles œuvres aussi danj^creuses que les œuvres 1rs plus impies; et je ne connais pas, dans la littérature pulonne, de livres, je ne dis pas plus impies, mais plus corrupteurs. Ce qui est certain, du moins, c'est que les grands poëmes de l'antiquité, VIliade, XOdyssi^e, YKnéidi\ ne souffrent pas de comparaison, à cet égard, à ^otre-Damc de Paris, la Chute d'un ange, Jocelyn, les Confidences^ la Divine (épopée ; je dirai même avec Atala et René, et bien d'autres, que je pourrais nommer.
On appelle quelquefois celle littérature une littérature légère : et certes, pour bien des raison», elle mérite ce nom, car rien ne va mieux aux esprits vides, et ne dé^foûte plus les esprits graves. Toutefois, ces auteurs ont raison aussi de vouloir ôlre pris au sérieux, car telle est leur prétention ft tous, romanciers, poètes, et ju.squ'aux écrivains de ces feuilles périodiques et éphémères qu'un jour volt naître et mourir : tous veulent faire de l'art sérieux ; tous disent (|U(î nous sommes à une époque sérieuse; et tous le répètent avec eux, tous, jusqu'aux femmes légères et mondaineH,... et je l'ajouterai, au nom de la religion qui en g^'Mnll, jusqu'aux femmes chrétiennes qui liftent ces livres et s'y corrompent!
Oui, il y a do la philosophie, du chrlsllnnlsme et du sérieux dans ces livres ; et sous ce sérieux, ils sapent avec art et méthode les fondements de toute vertu ; Ils brisent tous les liens du devoir; ils éteignent dans los Ames loul remords
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ft toute pudeur; ils donnent h la jeunoFse la liberté de toul fîire, avec le triste couraiîo do no rougir de rien,
\\\ qno dlnù-jo do ces autres principes ou senlinienls, si i imiliors ù cello lilièralure, et qui ont fait inventer ces types maladifs et funestes do mélaneoliques ol de rôveurs, les !»ouô, les Childe-llarold, les NVeriher, et surtout leurs tristes descendants, qui sVn vont d^f^'oût^s de tout, malheureux do tout, emportés par mille désirs sans but, et traînant partout leur universel ennui ; esprits bizarres, qui ne peuvent aecepter ni les choses ni les hommes comme Us sont, qui trouvent la vio ruelle, avec ses devoirs et ses la» beurs, trop mesquine pour eux; qu'on voit sMsoIer du raonde, dans un orjîueilleux et stéi»ile éiîoïsrae, pour ne pas « rapetisser leur vie, comme dit Tun d'eux, et la mettre au « niveau de la société. » Ridicule manio, quoi qu'on fasse ; U*i$te mal, qu'on ne guérit pas on le poétisant, qu'on propage plutôt, et qui aboutit ix jeter les lectetirs niais ou sensibles dans les plus étranges et plus chimériques illusions, et quelquerois dans un dégoût absolu do la vie réelle et sérieuse, si môme il ne les pousse pas, en dernier résultat, jusqu'à ce crtme stupldo et Iftche dont ces héros de romans ou de drames donnent l'exemple, en trouvant « aussi sin- « gulier, comme dit Werther, que Ton nomme lâche le « malheureux qui se prive de la vie, que si Von donnait eo ^ nom au malade qui succombe à une fièvre maligne, » (.0 qui est la plus cynique apologie du suicide qui TiU jamnis.
El que n'aurais-jo pas k dire encore, si je voulais parler ici de ces théories sociales, ou plutôt socialistes et communistes, qui 80 cachent et so propagent sous ces récits passionnés avidement lus des masses, et creusent sous les pas de la société insouciante des mines souterraines qui la feront, ft un moment donné, sauter en l'airî Mais jo ne veux pas me jeter ici dans cet effrayant sujet. Laissons ces choses; résumons et concluons.
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Ainsi donc, il y a une liitéralure qui, exaltant outre mesure, et faisant dominer Timagination et la sensibililé, affaiblit rintelligence, la pensée, la raison, et tue le goût: mais ce n'est là que le moindre mal.
Il y a une littérature qui, flattant et excitant les passions, et les plus grossières et les plus emportées, souille et déprave rimagination, amollit la sensibilité, Témousse, Ténerve, la rend incapable de tout ce qui est grand, fort, généreux, et la dispose à toutes les faiblesses et & tous les égarements ;
Qui trouble violemment le cœur, y agite les folles humeurs, y soulève toutes les fantaisies désordonnées, y attise les feux mauvais ;
El qui, après avoir ainsi troublé, flétri, surexcité rimagination, la sensibilité, le cœur tout entier, confond les idées, égare le sens moral, pervertit la conscience, et par ses procédés littéraires, par ses théories dépravées, par ses réhabilitations scandaleuses, par ses alliances impossibles des sens et de Tesprit, de la matière et de Tâme, par tous ses détestables sophismes enfin , et par la multitude d*idécs fausses qu'elle jette dans les esprits et dans les cœurs, porte la corruption jusqu'au plus intime de Télre, renversant la notion même du bien et du mal au fond des âmes.
Ah 1 vous croyez qu'on peut jouer légèrement avec ces choses, et passer impunément dans ces flammes ! Non.
J'ai vu les cœurs les plus nobles, les esprits les plus solides, les Imaginations les plus brillantes et les plus pures, perdre toutes leurs facultés, toutes leurs vertus, et tromper de la manière la plus déplorable les plus belles espérances, pour s'être imprudemment jetés sur ces livres.
Et ce sont précisément les natures les plus généreuses, les cœurs les plus ardents, les facultés les plus heureuses et les plus vives, qui sont ici le plus exposés.
Jo n'hésite pas à le dire : un jeune homme qui se nourrit
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do cette liitërature de romans et de théâtres est perdu.
Il y a dans la vie un moment dangereux où la raison est faible, rimagînation forte, la sensibilité extrême; où les passions qui s'éveillent sont mises en mouvement parla lôgC^reté Torgueil et Tamour du plaisir, par toutes les excitalions du dedans et du dehors : c*cst la Jeunesse. Arrivé à cet Age critique, un jeune homme a besoin d'aliments pour son inlelligencequi commenceà s'ouvrir, pour son imagina* tion qui s\^meut et saisit fortement, pour sa sensibilité qui s'éveille, s'élance et quelquefois déborde.
Toutes ses facultés sont ardentesf, impatientes, impétueuses, et, comme dit Bossuei: « celte force, cette vigueur, • ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, « ne permet rien de rassi, ni de modéré; » il se jette donc comme affamé sur tout ce qui provoque et précipite le travail mystérieux et périlleux qui se fait en lui alors, la transformation de l'enfant en homme.
Elle danger est d\nulant plus grand à cet Age, que ces premières impressions sont plus profondes, et ont sur le reste de la vie une influence décisive. Car ce dont le jeune homme se nourrit à col âge devient comme le fond et le principe même de son être, se change en sa vive substance, do sorte que dans la suite c'est de cela qu'il vivra, c*est cela même qu'il sera.
£h bien \ si alors un jeune homme se jctle dans cette littérature et sur ces livres, si, par l'imprudence de parents qui laissent exposés de tels livres à sa cuiùosité, dans un salon ou dans une bibliothèque mal fermée dont la clef traîne, le J eune homme y porte la main, je Taffirme» il est perdu.
Et si, par un concours de circonstances heureuses, par iine bonne éducation de famille soutenue par une bonne éducation de collège, on était parvenu ii le préserver jusque-là, à sauver en lui l'innocence et les mœurs, du jour où il a goûté de ces lectures, je vous le dis, pères et mères de 11. i:., m. 6
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famille, c'est fini, (çrAcc à volro impnuionco, voire fils est potdii.
Mais colle liluVature nVsi elle dan^orcuse qiraux jeunes g(M)S? Qu'on se j^ardo de le croire!
Penst'z-vous, ujon clier auH, (iu*uno jeune mero de famille vivra impunément avec ces aventures romane^innes où le tranquille bonheur du foyer donîe.slique est traiu"^ de ]>rosaïsme et dVnnul, où les inlUUMiuV au plus saint des devoirs 8onl condanuuVs peul-iMre veis le deuoùmeni, mais apr^s avoir iHô poêtisiVs et embellies loul le lonjî du drauie et du roman î Croyer.-vous que toutes ees imaj;es, loutes ees peintures, toulevS ees maximes, tous ees types, dont le moimire piM'il est de diMourner de la n^aliu^, et de jeter dans l'imaginaire, croye/.-vous que celle .*»urexci(aiion d*uUV\^eldeseullmenls, et toutes ces exalialions mal>aines, ne conMituenl pas un effroyable danger?
Certes, les mœurs contemporaines, si on cherchait la cause première do cerlains scandales, nous feraient ici plus d'une (Hrangerôvélailon.
Et qu'on ne dise pas que le bon sens pubhc est une assez forte barrière, et (pie les nutximes applaudies dans les romans et les dnunes en vogue, les types prtMOrt\<, les hi'^ros célèbres, loul cela reste dans le dou»aine de Timaginalion, et ne descend pas jusque dans la vie rtVIle, Non, la naluro humaine nVsl pas ainsi faite : on n\Mabllt pas ainsi une barrière infranchissable entre les idées et la conduite. Sans discuter les illusions qu'on peut se faire, et ((u'oti se fait si souvent sur ce point, je veux bliMi atlmetlre tiue, par une iiiconsè(iaenco heureuse, el surtout par rnillueiice contraire de causes plus hautes, il y a des lecteurs el dt\s aduUrateurs de romans, meilleurs que ce qu'ils li^'entel applaudlNseui; mais quelles que soient vvi^ exceptions, il n'i'U reste pas moins que de telles lectures sont par telles- mèmesiulintmeul dangereuses, et qu'il y a, dans une telle llttèraluiv« pour
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une multitude d^individus, et pour un pays, une cause permanente de profonde corruption.
Vous comprenez maintenant pourquoi, mon cher ami, je me suis tu, dans mes lettres précédentes, sur toute une partie de notre littérature contemporaine ; pourquoi, recommandant des études utiles et sérieuses, je me suis gardé de dire mot de ces lectures, qui ne peuvent être que des passe* temps malsains, et de ces auteurs qui ne peuvent être que des maîtres de corruption, et pourquoi je n'en parle ici que pour dire le mépris qu'ils m'inspirent, et pour en détourner les jeunes gens, les femmes, les hommes mêmes, de toutes les forces de mon ftme.
Que si un homme grave, un pore de famille, avait des raisons sérieuses de lire, et mérae d*ôludler de tels livres, je demanderais au moins qu'il fût armé contre lesilan^'ers de ces lectures par des idôes et des principes bien arrêtés^ qu'il fût guidé cl justifié par un but élevé. Quant à ceux qui lisent ces livres pour remplir leurs mouienls inoccupés, rour amuser leur oisiveté, pour donner une pftture h leur imagination avide et désœuvrée, et qui font ainsi de ces lectures la nourriture de leur esprit, ceux-là, je les condamne formellement, quels qu'ils soient. S'imaginer qu'ils passeront sains et saufs h travers do telles choses, et que leur imagination et leur cœur n'en seront pas atteints et souillés, c'est une chimère; et s'ils ont une conscience honnête, et qu'ils comptent pour quelque chose la vertu et la chasteté de leur ftme, je leur rappellerai le mot que saint Paul empruntait à un poète du paganisme : a Corrumpunt bonos mores * coUoquia mala : Ce sont les mauvais discours et les mau« « vais livres qui corrompent les bonnes mœurs, «t
Non, pour atteindre la fîn des éludes littéraires, pour développer heureusement ses facultés, pour élever son esprit à ce qui est vrai, à ce qui est pur, à ce qui est grand, h ce
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qui est beau, je m'en tiens & la grande et saine littérature,
à la littérature sérieuse, à la littérature du bon goût et des bonnes mœurs, et je termine cette lettre par ces paroles d*un païen, chez qui la conscience et le sens moral s'étaient conservés mieux que chez certains chrétiens de nos jours : c Assurément, c*est dans les écrits de nos grands auteurs c qu*il faut chercher cette noblesse de sentiments et ce ca- « ractëre mâle que Ton ne trouve presque plus parmi nous, « depuis que la fausse délicatesse et le raffinement en toute « sorte de voluptés ont corrompu notre littérature avec nos c mœurs. Sanctitas cène, ei^ tU sic dicam^virilitas ab hh « petenda^ quandonos in omnia deliciarum gênera vitiaqtte^ c dicendiquoqueratione^defluximus*. »