‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 4)Chapitre 15 sur 75 · HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

HUITIÈME LETTRE

Conseili pratiques sur la manière de conduire et da mettre A

profit ses études littéraires.

Mon cher aiii,

Je me suis un peu laissé entraîner à mon émotion dans ma dernière lettre, et il faut bien convenir que ce n*ètaii pas sans motif : il est difflcile de parler froidement de choses dont les conséquences, si graves par elles-mêmes, sont aggravées encore par les illusions qu'on se fait sur ce point. Je serai aujourd'hui moins ému : le sujet de cette lettre, d'ailleurs, invite de lui-même au calme et à Tapaisement.

Dans mes lettres précédentes, je vous ai indiqué quels

• Qoiotilieo.

LETTRE VIIU -- CONDUITE DES ETUDES LITTâRAlRCS. 101

sont, dans les liuératures anciennes et dans les littératures modernes, les génies el les chers-d*œuvre dont Tétude vous offrirait, en dehors de la littérature du mauvais goût et de la littérature corruptrice, un emploi aussi agréable qu*util6 lie vos loisirs.

Vous en tombez d^accord, et vous m^écrivez : t J*en conviens, il est vraiment impossible de se résigner à ignorer Je telles choses, et honteux de dire, devant de telles œuvres, ilu*on ne sait à quoi occuper son esprit. Mais, ajoutez^vous» voici un nouvel embarras : comment étudier tout cela? GVst immense! c*est à s*y perdre! Vous m*avez promis un plan, un ordre pour ces études; et voici que, par toutes ces indications d*auteurs anciens et modernes, je me trouve jeté comme dans un océan. Comment s'y prendre? par où commencer? Quels auteurs étudier d'abord, el comment étudier? »

C'est à ces justes questions que je vais essayer de fuire droit, en vous indiquant quelques méthodes entre beaucoup d'autres, quelques procédés d'étude plus ou moins larges, et en y ajoutant, sur la conduite de votre travail, quelques conseils pratiques d'une utilité certaine.

rai dit d'abord, et je répètequ'il faut commencer par faire son choix et arrêter son plan. Ce choix et ce plan devraient même être faits pour plusieurs années, car on a du temps devant soi quand on est jeune comme vous l'êtes : et c'est là sans contredit le meilleur, si on a la persévérance de suivre et d'exécuter, année par année, ce qu'on a résolu. Mais au raoin;? faut-il, chaque année, dès le commencement, arrêter son cadre d'études pour l'année tout entière, et dire : « Cette année, j'étudierai ceci, je lirai cela ; » le dire et le faire.

Ce plan pourrait être conçu de diverses manières, selon

les goûts, les aptilades, le courage que Ton a, et le degré do culture intellectuelle où Ton estd^jà parvenu.

On peut, par exemple, pour commencer, n'étudier d'abord, mais à fond, qu'un seul beau et grand livre; — plus tard, étudier Toeuvrc entière d'un grand génie, Tcnsemble de ses écrits; — puis, étendant fies lectures, on arriverait à étudier quelqu'un des principaux genres littéraires, Péloquencc par exemple, ou la tragédie, comparant entre eux les grands orateurs ou les grands tragiques de Tantiquité et des temps muderncs; — ou bien encore on étudierait à fond, dans les plus illustres auteurs qui le représentent, un des quatre grands siècles que comptent les Lettres; — enfln, si Ton pouvait élever ses travaux juj^que-là, une étude du plus haut intérêt serait de prendre une littérature h toutes les époques de son histoire; et même ensuite, si on en avait lo temps et l'ardeur, de faire une élude comparée dos diverses littératures des divers pays : — voilà, mon cher ami, autant de méthodes diverses entre lesquelles on peut choisir.

4» Donc, un premier genre de travail restn^int, et par lequel on peut très-bien commencer, pour s'élever ensuite, si on en a rattraît, k des éludes plus larges, le voici.

Vous craignez que les grandes études d'ensemble n'exigent un temps, une suite, une application, dont vous n'êtes pas encore capable? Eh bien ! ne prenez d'abord qu'un bcul ouvrage, mais de premier ordre, et éludiez-le b fond : le Discours sur l'Histoire universelle de Bossuet, par exemple; la Grandeur et Décadence de» Homains de Montesquieu ; les Caractères de La Bruyère; le TiHémaf/ue de Fénelon ; le Pape ou les Soirées de M. de Maistre; le Traité ai les différents écrits de M. de Bonald sur le Divorce, Ce conseil, si facile à suivre, serait en même temps le timeo virum unius libri des anciens, et ce n'est pas peu dire. Etudiez, dis-Jo, un ouvrage à fond ; car, quelque méthode qu'on adopte, il no faut pas d'études superficielles; quoi qu*on étudie, il faut

LETTRE VIII, — CONDlîITrt DES ÉTUDES LITTÉRVIRES. 4C»

i|u'on l*approfondisse et qu'on le possède : cela seul donne une valeur et une puissance réelle à Tesprit. Mon avis est tout à fait qu'on applique aux études cet axiome d*unc véritô universelle : Qui trop embrasse mal cUreint.

Cet ouvrage étudie et su à fend, vous passerez à un autre, jusquh ce que vous soyez capable des études d'ensemble, qui ne tarderont pas à vous solliciter, à vous saisir, à vous entraîner malgré vous : heureuse violence ! En attendant, une étude plus circonscrite se fera plus facilement ; et, qu'on ne s'y trompe pas, l'intérêt n'en sera pas médiocre, car pour peu que cette élude soit profonde, bientôt elle s'étend et s'agnindiL Une question, disait M. de Maistre, tient à mille antres^ et un sujet unique, pour peu qu'on le pénétre, ouvre des perspectives et des horizons qui s'appellent les uns les autres. Je ne sais si les éludes superQcielles oftVent plus do séduction ; mais un travail à fond, si particulier qu'il soit, est sans contredit plus puissant, et seul efficace pour forti* fier Tesprit et féconder le talent.

«• Ce premier travail accompli, voulez-vous vous élever à une étude moins restreinte, et toutefois, sans être immense, dune étonnante utilité? Prenez simplement un auteur, un seul, mais un grand génie, Platon, Tacite, Fénelon, Dossuet, par exemple ; ou dans des Icnips plus voisins de nous, M. de Maistre, un des écrivains modernes dont les œuvres, par Funité générale do la pensée, du sentiment, du but, ont le plus d^ensemble, et se répondent le mieux les unes aux autres ; et mettez-vous à en faire une étude complète, selon les procédés de la critique moderne : le replaçant dans son siècle, vous enquèrantd fond de sa biographie, recherchant comment, sous quelle inlluenco son génie s'est formé, quelle a été l'occasion, le but, la daie de chacun de ses ouvrages : jadis la date, car rien n'est moins indifférent, notamment pour les écrivains français, aux époques où la langue se formait, pour Amyot, pour Bossuet, par exemple. Entrez

ensuite à fond dans Texaœen de chaque écrit, pour en découvrir ridée mère, le plan, rexécution, tout Tensemble et tous les détails^ voir pour ainsi dire Touvrage naître et se former dans la pensée de son auteur, surprendre l'inspiratien & Toeuvre, saisir comme par une vivante expérience les vrais procédés du grand art de composer et d'écrire. Cherchez surtout à découvrir, dans Thomme de génie dont vous faîtes votre étude« le lien secret de toutes ses œuvres et Tuniié intime de sa pensée : c'est ainsi que vous parviendrez à sentir vive et profonde en vous l'impression du beau, à élever votre ftme, à fortifier votre talent, à épurer votre goût. Une telle étude, à la fois circonscrite et approfondie, serait assurément très-utile.

£t, je le demande : qui est-ce qui ne peut pas entreprendre une telle étude? Ce n'est là, évidemment, qu'une question de bonne volonté et de temps ; car qui ne peut se procurer et avoir dans sa bibliothèque un de ces grands écrivains ? Il n'y a que les esprits légers et paresseux qui puissent se récrier ici et se déclarer incapables. Mais quand un homme aurait ainsi étudié à fond Bossuet ou Fènelon, par exemple, Cicéron ou saint Augustin, ne sentez-vous pas quelles lumières il aurait acquises, quelles forces, quelles armes il aurait données à son esprit?

£t veuillez remarquer que l'étude suivie, persévérante, approfondie, d'un grand génie, n'empêche pas qu'on ne lise et qu'on n'étudie en même temps, dans la mesure qui conviendra, autre chose. En conseillant une telle étude, j'entends qu'elle soit, pendant le temps qu'il faudra, non l'étude unique, exclusive, mais l'étude principale, constante, toujours là sous les yeux, qu'on n'interrompra un moment que pour la reprendre ensuite, jusqu'à ce qu'elle soit achevée. Je dis qu'une telle élude est possible à tous, agréable, attachante et féconde : notre temps en a vu beaucoup de ce genre.

Page 1