‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 4)Chapitre 17 sur 75 · LETTRE VIII. — CONDUITE DES ÉTUDES LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

LETTRE VIII. — CONDUITE DES ÉTUDES LITTÉRAIRES

qui vous intéresse et soit ua besoin pour votre esprit on pour votre vie ; car il ne faut pas écrire pour écrire : autre* ment, on écrit vainement.

Choisir un sujet, c*est la première chose à faire, et la pre* miëre chose aussi qui arrête. Quand je dis à quelqa*im : « Pourquoi n'écrivez- vous pas ? la première chose qii*oii me répond, c'est toujours celle-ci : c Mais qu'écrire? et svr quoi ? » comme d'autres répondent toujours : t Mais quoi lire?» Eh bienl veuillez, mon cher amî, écouter et noter ceci : Avant d'avoir commencé k étudier comme je vous le conseille, vous ne savez sur quoi écrire, vous n'avez pas de sujet ; mais quand vous aurez commencé à étudier, les sujets viendront d'eux-mêmes. Ce seront vos études mêmes qui vous les fourniront^ ce seront vos réflexions^ vos impressions. Ce seront aussi vos affaires ; oui, ce que vous faites dans le monde, l'aclion que vous exercez autour de vous. Et ce sont là les sujets utiles, les sujets qui sont dans le vrai, dans la réalité d'une situation, d'un besoin, d'un sen* timent, et non pas des sujets vagues et en l'air.

b. Le sujet choisi, méditez-le : remplissez-en votre esprit; portez-le quelque temps dans votre pensée. Méditez-le, ou assis, et la tête dans vos mains, ou marchant à grands pas, selon que cela vous agréera. Puis notez ce qui vous vient à la pensée, ces idées, ces traits d'abord épars et confus^ qui s'ordonneront et s'éclaireront ensuite.

c. Cela fait, disposez ces éléments, c'est-à-dire faites un plan. Rangez toutes ces idées selon leur suite naturelle et logique, telles qu'elles s'appellent et s'engendrent les unes les autres ; n'écrivez rien avant d'avoir ainsi tracé votre marche et ordonné tout votre travail.

d. Le moment d'écrire venu, fermez votre porte ^ rigoureusement ; assurez-vous une pleine liberté ; que personne ne vienne vous distraire. Mais pour que personne ne vienne, il n'y a qu'un moyen efficace et sûr : enfermez-vous. Le

elanso ostio de TEvangile est essentiel pour le travail comme pour la prière.

e. Puis mettez- vous à votre table, à votre bureau; prenez votre papier, votre plume, et écrivez. Ecrivez, bien ou mal, sans vous inquiéter d'abord de la forme, vous y reviendrez ensuite ; mais commencez par écrire, pour vous mettre en haleine et amorcer pour ainsi dire votre esprit. Et combien de temps travailler ainsi ? Pas moins de trois heures. Il n^y a rien à faire de sérieux si on n'a pas au moins trois heures devant soi. La première heure, on fait peu de chose; les idées arrivent péniblement, lentement : on n*est pas encore entrain. La seconde heure, on commence à s*échaufier; les idées se pressent: c'est le flot. La troisième heure, c^est le torrent. Mais si vous ne donnez pas le temps au flot de monter, au torrent de déborder, je le répète, il n^y a rien à faire.

f. Quand vous avez fini un travail, laissez-Ie quelque temps reposer ; puis revenez-y après, Tesprit refroidi. Vous verrez ce qui manque, ce qui excède, les lacunes, les longueurs, les imperfections, les défauts: avant, vous ne le verriez pas. Âlors^ remettez vous de nonveau au travail; recommencez tout, s'il le faut, si de nouveaux horizons s^ouvrent, si vous reconnaissez que le sujet n*a pas été bien saisi ou bien traité. N'ayez pas peur de vous corriger vousmême : ayez Tinstinct et le besoin du mieux ; ne vous contentez pas de la première expression d'une pensée. Travaillez, travaillez encore ; le grand style est au prix du grand travail. C'est d'ailleurs le conseil des mattres :

Travaillez lentement, quelque ordre qui vous presse. Et ne vous piquez pas d'une folle vitesse,

comme disait Boileau.

Nonumgue prematur in annum*

comme l'avait dit Horace avant lui.

448 LBTTRBS A UN HOIIMV 0U MONDE.

rèienl le lecteur rebuté» c'est que ces écrivains confondent trop souvent la présomption d'un esprit incapable d*an travail sérieux et d'une réflexion profcmde avec la véritable inspiration.

h. Et enfin , quand vous avez fait ce que vous pouvez faire, soqmettbx votre travail a des juges compétents el amiSi c'est-à-dire sincères, et profitez de leurs avis.

Voilà, mon ami, la méthode.

« Mais enfin, me direz-vous, à quoi bon se donner tant de peine pour écrire des choses qui ne verront jamais le jour? » Ceci est une question qui vous regarde, que je n'examine pas. Peut-être vous trompez-vous ; peut*étre, après quelque temps d'un travail comme celui que je conseille, serez-voos plus en état que vous ne pensez d'écrire pour le public, pour les bons journaux du moins, pour les bonnes revues, si vous n'arrivez pas à faire de bons livres ; et je crois qu'il en est ainsi pour beaucoup de gens à qui il n'a manqué, pour devenir des écrivains, que le travail. Mais enfin, à supposer môme que vous n'écriviez jamais pour les autres, eh bien ! c'est pour vous que vous écrirez ; c'est vous, votre esprit, votre àme, toutes vos iacultés, qui retireront un profit immédiat et certain de ce travail de composition, celui, je le répète , qui exerce et développe le plus l'intelligence, et qui apprend non-seulement à penser, mais à parler.

60 Or, et c'est par cette observation capitale que je ter^ mine tout ceci, n'est-ce pas un avantage pratique et itnmè* dialement applicable à la vie, qxte détre en état de parler, de s'exprimer convenablement, éloquemment? Et voilà le but qu'il faut savoir donner à ses études littéraires : rien aussi n'est plus facile. Il y a des gens qui pensent que de telles études ne peuvent jamais être qu'un délassement, un agréable emploi des loisirs. Je suis dans une pensée toute contraire» et je v^is m'expliquer.

j^tuab^^Ba^

France : pour les affaires, non-seulement de TËtat, mais du département, mais de la commune, mais de la paroisse, mais des bureaux de bienfaisance et des œuvres de charité, mais des grandes entreprises commerciales, agricoles et industrielles, conseils de grande et moyenne administration, soit pour les chemins de fer, soit pour les diverses branches de Tindustrie et du commerce, conseils académiques, conseils départementaux, conseils de déléguéscantonaux pourTinstruction publique, etc., etc.

Dans ces innombrables assemblées, grandes et petites, il y a des discours, il y a des rapports à faire ; il y a un auditoire à éclairer, à convaincre, à persuader.

Il y a des esprits présomptueux, des esprits de travers, quelquefois de méchants esprits, à qui il faut enlever Finfluence pour la rendre à la vérité et au bon sens. Mais pour réussir en tout cela, il faut parler etbien parler. Il faut savoir dire : « Je veux ceci, et vousdevezle vouloir comme moi. Je le veux pour telle et telle raison. On objecte telle chose; maison se trompe, et voici Terreur, le côté faux, etc. »

Eh bienl je souhaite voir dans toutes ces réunions, grandes ou petites, siéger des hommes capables de parler, de raisonner, de discuter convenablement sur une question, d'en préciser Tobjei, d'y ramoner au besoin, d'exposer leurs raisons et de les mettre dans tout leur jour; capables enfin de faire un rapport plus ou moins étendu, de récrire honorablemenf, et, malgré un contradicteur grossier ou habile, de faire triompher le bon droit, le bon sens, Tutilitè vraie, le vrai principe.

En un mot, dans un siècle où tout le monde parle de tout sans y être préparé par un sérieux travail, eh bien 1 ou attendant qu'on veuille se taire, il faut au moins que les honnêtes gens apprennent à bien parler; chez une nation où il y a 40,000 conseils municipaux, et dans chaque village

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