LETTRE VIII. — • CONDUITE DBS ÉTUDES LITTÉRAIRES
au moins un conseiller municipal qui aspire à la réputation d*orateur et veut gouverner la commune, y compris l*EgIise, récoleet le château, il importe plus que jamais qu'un hon* nète homme bien élevé et instruit sache s*exprimer convenablement sur chaque chose. Il est désirable qu'il se trouve \k un homme désintéressé, de bon sens, et capable, qui empêche le brouillon du pays de prendre le haut bout de la conversation et de tout enchaîner, contre les intérêts des familles et de la commune.
C'est sans cesse que de telles occasions se présentent dans la vie, et c'est ce que ne savent pas assez ceux qui disent : «A quoi bon des études solitaires, qui ne serviront jamais ni à moi ni à personne?» La vérité est qu'il n*ya peut-être pas un jour dans la vie où Ton ne puisse tirer parti de son instruction, de son talent^ de sa valeur personnelle, si on a une valeur personnelle.
Mais, indépendamment des résultats donnés par Tétude au point de vue des relations avec les autres hommes, quel avantage ne trouve-t-on pas à se passionner pour des choses belles, vraies, grandes ? Et Tétude ne serait-elle pas une bonne chose, quand elle ne servirait qu'à captiver l'imagination et à distraire le cœur? De plus, et à un point de vue supérieur encore, je crois que toute élude faite dans un but élevé et dans le sentiment vif et sincère du vrai, du bien et du beau, amène la paix de l'âme, rend Tesprit plus religieux, et sert à la vie chrétienne elle-même.
Voilà donc, mon cher ami, pourquoi je désirerais tant voiries hommes de votre âge, et tous les hommes de loisirs s'occuper sérieusement d'études littéraires; et voilà aussi sur ces études quelques conseils, entre beaucoup d'autres, qu'on pourrait donner : conseils simples et d'une application facile pour tout homme qui a du temps et de la bonne voionté, et qui sent le besoin de ne pas rompre avec ces études que l'antiquité a si bien nommées les Humanités^ parce
ItS LETTRES A UN HOHUB DU MONDE.
qu'elles rendent plus homme, et que par elles seulement se consenre cette fleur d'urbanité et d'atticisme qui fait les hommes cultivés et les peuples polis.
Vous comprenez maintenant, mon ami, pourquoi je me suis étendu comme je Tai fait sur cette grande élude des Lettres.
NEUTIÈME LETTRE
La philosophie.
Mon cher ami,
Je voudrais aujourd'hui vous signaler un autre sujet d'études élevées, attachantes, trés-possibles encore, nécessaires même, dans une certaine mesure, k un homme du monde qui ne veut pas rester médiocre, et désire se donner^ par une culture intellectuelle sérieuse, une valeur et une portée. Je veux parler de la philosophie. Toutefois, je serai court dans cette première lettre, ayant déjà dans mon précèdent volume traité ce sujet en dix chapitres que j'ose vous conseiller de relire, et dont je ne ferai guère que résumer ici les principaux points de vue.
S'il me parait si important que les hommes du monde ne délaissent pas les études littéraires, j'estime bien plus essentiel encore qu'ils n'abandonnent point les études philosophiques, et n'en restent pas sur cette science aux. notions superûcielles que donne un cours élémentaire de^ philosophie, tel surtout qu'on le fait aujourd'hui parmi nous.
« Il faut rendre à la philosophie Thonneur qu*elle mérile « el la justice qui lui est due, écrivait d*Aguesseau à son a fils : c'est elle qui prépare notre esprit aux autres connais- « sances, qui le dirige dans ses opérations, qui lui apprend « h mettre toutes choses dans leur place, et qui lui donne « non-seulement les principes généraux, mais Part et la « méthode de s'en servir. »
La religion, qui a horreur de la sophistique, honore la vraie, la grande philosophie; elle la cultive avec soin dans ses écoles, et n'en permettra jamais le délaissement.
Mais ily a sur la question des études philosophiques tant de préjugés pour ou contre, que je seus le besoin d'exposer ici quelques considérations sur les graves motifs qui nonseulement ne permettent pas qu'on découronne de la philosophie renseignement de lajeunesse,mais encore demandent qu'on en fasse, dans la mesure qui est possible, une sérieuse occupation de Tâgc mûr et de toute la vie.
Je le ferai remarquer tout d'abord : à Tâge où Ton étudie la philosophie dans les collèges, on est bien jeune encore pour être philosophe, et on a bien peu Texpérience du monde et des hommes. Séquestré alors, et on doit Têtre, de la politique contemporaine, ce n'est que plus tard, et quand on est entré définitivement dans la vie, qu'on se trouve en face des questions de toute nature qui s'agitent de notre temps, et, sous leurs formes transitoires, impliquent souvent de grands et immuables principes qui sont du domaine de la haute philosophie.
C'est seulement quand on a acquis la maturité des an* nées et de l'expérience qu'on est apte à saisir dans toute leur portée les grandes questions philosophiques. C'est donc alors le moment, non de mettre de côté ces études, mais d'y revenir, puisqu'on en est plus capable et qu'on peut en retirer plus de fruits.
Ces fruits sont considérables pour l'éducation complète
4 Si LBTThBS A UN HOUUB DU MONDE.
de Tesprit, comme le disait d'Aguesseau à son fils^ et d^une application pour ainsi dire universelle, car la philosophie touche à tout.à la science>àrart« à la politique,à la religion, à la vie. C*est la science, je Tai montré ailleurs, dont Tobjet est par lui-môme le plus élevé et le plus grand, car Tobjet de la philosophie, ce sont les idées, les principes, les vérités nécessaires et éternelles, c'est-à-dire que la philosophie met perpétuellement notre esprit en présence de Timmuable, de rimmortel; de Pinflni; et de plus, quoiqu'elle ait ainsi son domaine pit)pre, la philosophie n'en est pas moins, dans un sens très-vrai, la science générale, la lumière des sciences, qu'elle domine et éclaire toutes, parce qu'elle est la science des principes; et c'est pourquoi toute science, et même tout art, a sa philosophie : on dit la philosophie de rilisioire, la philosophie du Droit; il y a aussi une philosophie des Lettres» une philosophie des Beaux-Arts. Pour peu que la pensée s'élève, quel que soit son objet et son point de départ, même dans les sciences physiques et mathématiques, on arrive toujours à une vérité générale, & un principe supérieur duquel tout dérive; on rentre ainsi dans le domaine do la phlIosophiCi à laquelle remonte en dénnitlve toute science humaine, et qui constitue seule l'tmité et la grandeur réelle do la science.
Ou peut donc dire que la philosophie est la plus grande culture de Tcsprit, puisqu'elle en est la plus élevée, la plus large et la plus profonde. Nulle autre n'ouvre et ne développe plus les idées, nulle ne mûrit davantage l'intelligence. Et en même temps, sa forte discipline prépare h tous les travaux, sa méthode est nécessaire à toutes les études; et voilà pourquoi l'ahaissement des études philosophiques serait l'abaissement de tout dans un pays.
Les Lettres en recevraient infallliblemont le plus llftcheux contre-coup, aussi bien que les Sciences. On reconnaît aussitôt, à sa manière d'écrire, un esprit accoutumé aux
études philosophiques. Un littérateur qui n^est que littérateur se distingue immédiatement d*un littérateur qui est philosophe. L'un effleure les questions, se joue à la sur* face, ne va jamais à la racine ni au sommet de son sujet; ou bien il divague, il n'a pas de but, il raisonne mal, il ne conclut pas ; Taulre s'avance avec conscience et ordre, sait ce qu'il veut, où il tend, et va droit au fond des choses, aux raisons capitales^ aux principes qui décident tout.
La grande éloquence en particulier ne sera jamais sans une forte culture philosophique : c'était l'opinion formelle de Cicéron, qui en savait quelque chose. Il dit lui-même qu'il a plus appris aux jardins d'Académus qu'aux écoles des rhéteurs; il ajoute qu'on ne pourra jamais s'élever bien haut, ni traiter convenablement les grandes questions, si l'on n'a pas un esprit formé par la philosophie, et il pose enfin comme principe incontestable que le véiitable orateur est en même temps philosophe.
On peut dire la même chose du vrai savant. Qu'est-ce qui distingue un érudit d'un savant? C'est l'esprit philosophique. Un érudit sait des faits, des dates innom* brables; mais tout cela est éparpillé ou entassé dans sa tête, à l'état de poussière : l'esprit quelquefois en est encombré et aveuglé. Le vrai savant ne sait pas plus, mais il sait mieux; il rattache les connaissances particulières aux générales , les faits aux lois , les conséquences aux principes; il met l'ordre et la lumière dans ses idées; il est philosophe.
C'est la philosophie qui a donné aux sciences naturelles leur méthode , et c'est elle encore qui continue à guider leurs progrès, à généraliser leurs découvertes, à faire leurs classifications, à ordonner leur système, c'est-à-dire qui leur apprend à ne pas se perdre dans les faits, à rester des sciences. On est frappé de cela en étudiant les grands naturalistes ; et pour n'en citer qu'un exemple, il suffit de lire
Cuvier pour se dire : Un esprit philosophique seul a pu lui montrer si nettement le vice des anciennes classifications, et lui faire découvrir cette classification nouvelle, si large et si vraiment scientifique, qui a amené une révolution dans la zoologie.
Si Ton examine maintenant le résultat des études philosophiques pour la bonne discipline des esprits, on verra combien, à ce point de vue encore, elles sont avanta* geuses.
G*est la philosophie qui apprend à penser, à réfléchir, à se rendre compte. C'est elle qui éclaire dans leur fond même les grandes vérités, qui en montre les côtés lumineux, et qui par conséquent rend lumineuses les intelligences : il y a toujours des ombres fâcheuses dans un esprit qui ne voit pas philosophiquement les questions.
C'est la méthode philosophique qui rend Tesprit logique et ferme, net et clair, apte à toute étude et à tout travail, capable de traiter toute question avec ordre, justesse, pénétration et force, capable également de conquérir, par la discussion et l'investigation, une vérité, et de l'exposer : et c'est pour cela que la philosophie est, comme on l'a si bien dit, la clé des sciences. Un esprit qui n'aura pas été façonné par la méthode philosophique aura toute sa vie, dans cette lacnne, une cause sensible d'infériorité et de faiblesse.
C'est enfin par les habitudes d'esprit qu'elle donne, qu'en chaque chose on se rend compte de ses idées, on les analyse, on les ordonne, on les enchaîne, on rattache les effets aux causes, les phénomènes aux lois, les détails à un ensemble; et c'est ainsi qu'on met l'harmonie et la lumière dans une intelligence ; travail important, qui fait les hommes sensés, les tètes solides, mais travail rare. Que d'hommes, même lettrés, sont illogiques, et admettent^ sans quelquefois s'en douter, dans leur esprit, des idées qui se repous-
senti Que d6 gens, pour n*ayoir pas réfléchi sur les principes, c'est-à-^ire, philosophé, n*ont jamais eu d^idées à eux, sont incapables d'en avoir! Tristes échos de toute parole, proie assurée de tout sophiste.
Le sophiste, un des plus redoutables, hélas ! et des plus inévitables fléaux de Tesprit humain !
Car il y a dans ce monde, où la lumière lutte avec les ténèi^res, deux grands courants parallèles de la pensée humaines, la philosophie et la sophistique, et deux races d*esprits entièrement opposés, les philosophes elles sophistes. Il faut bien se garder de les confondre. Ceux-ci ne sont pas, mais ils s'appellent philosophes, et ils s'attachent aux flancs de la philosophie comme un cancer, pour la dévorer. On eu voit à toutes les époques, mais rarement à Tétat de sophistes absolus, comme du temps des Gorgias ou de notre temps; ils pullulent dans des moments de décadence intellectuelle, et d'abaissement moral et social, comme on voit pulluler les reptiles malfaisants après un jour d'orage. Leur apparition annonce toujours des catastrophes. Tandis que les philosophes représentent dans l'humanité la lumière, les sophistes représentent les ténèbres. Les philosophes croient à la raison ; les sophistes nient la raison et la retournent contre elle-même. Les philosophes disent : La certitude de la raison vient d'une lumière que Dieu nous donne intërieuremenr^ et par laquelle il parle en nous. Ils disent encore : La lumière de la raison qui nous fait connaître les principes a été mise par Dieu en nous comme une image de la raison incréée qui se reflète en notre âme. Les sophistes disent : 11 n'y a pas en nous de lumière venant de Dieu. Dieu n'est pas. L'âme n'est pas. La vérité n'est pas. Il n'y a pas de vie future. Ainsi, au lieu que les philosophes établissent les vérités, les sophistes les ruinent; au lieu que les philosophes proclament la certitude, les sophistes proclament le doute. Doute radical^ portant non sur
un point obscur de la science, mais sur les yëritès essentielles et sur le fondement même de toute vérité. Us minent le sol sous nos pas et nous suspendent sur des abîmes. Us arrachent à Thumanité ses plus chères croyances, et quand ils ont porté la désolation dans r&me, ils disent aux jeunes générations : « U faut savoir étoufTer sa tristesse Intérieure et se passer d'espérances. »
Non, certes ! Phumanité n^écoutera pas de telles paroles, et n*acceptera pas de tels maîtres ! Mais jamais la bouche des sophistes, quand on leur laisse le champ libre, ne soufDe impunément sur une jeune génération, sans défiance et sans défense.
Et par malheur, aujourd'hui, on ne le sait que trop» les sophistes ont repuUulé parmi nous, et nul temps peut-être n'a été plus fertile que le nôtre en ce genre d'esprits. Sans cesse, soit dans les journaux, soit dans les livres, sur toutes les questions de politique, de morale, de littérature, et spécialement de philosophie et de religion, vous vous trouvez en face d'un sophiste ou d'un sophisme. U faut le dire aussi, le triste aftaiblissement d'esprit où notre époque est tombée ne leur est que trop favorable. Comme un tourbillon soulève quelquefois dans les airs la poussière du sol, ainsi on dirait que de nos jours la poussière sophistique a été souIe» vée dans toute notre atmosphère intellectuelle et sociale. Les sophistes de toutes les espèces ont reparu : et ceux qui s'attachent à ruiner toute croyance, et ceux qui, sans pous* ser aussi loin l'audace de la négation, déshonorent la phi-> losophfe par leur manière indigne de traiter la vérité ; rhéteurs plutôtque philosophes, qui, par llnanitè de leurs idées, la stérilité de leurs méthodes, la morgue de leur parole, le ridicule de leurs prétentions, ont réussi à faire de la philosophie, cette science si haute et si grave, les uns la vanité la plus creuse, la plus vaine qui fut jamais, les autres lu vanité la plus superbe, la plus hautaine, et au fond la plus hostile
à la religion et à la société, et la plus digne du mépris des bonnêtes gens. El c'esl cela qui est un juste sujet d'effroi pour les hommes qui réfléchissent, et qui savent où la sophistique peat mener une société. — Un philosophe chrétien a dit, et la parole est vraie, que quand des monstres d'erreurs apparaissent, on ne tarde pas à voir des monstres de crimes. — Quoi qu'il en soit, l'heure est venue où il faut défendre les vérités attaquées, où il faut se défendre soi-même. Eh bien ! on en sera incapable, on sera malhabile à reconnaître le vice des arguments, les raisons captieuses, et, quelque talent d'écrire qu'on ait, incompétent pour y répondre, pour débrouiller les questions, exposer les principes, faire la lumière, si Ton ne s'est pas exercé dans les études et les habitudes philosophiques.
Le succès de certains sophistes de notre temps — qui ruinent toutes les vérités fondamentales , ei fleurissent en France, grâce à la faiblesse des esprits et à des connivences inexplicables — a son explication principale dans la défaillance, pour ne pas dire la nullité de nos études philosophiques. Dans un siècle plus philosophique, de tels hommes seraient tombés irrémédiablement sous le coup du mépris pubUc. Ils savent écrire, dit-on. Mais c'est précisément parca que nous sommes peu philosophes, que nous nous laissons prendre à la forme, au style, que nous n'allons pas chercher sous les mots l'idée, sous l'assertion la preuve, sous l'étiquette la marchandise. Nous ne savons pas arrêter au passage un sophiste, le saisir sous les étreintes de la logique, le mettre à nu, et lui demander nettement ce qu'il cache sous ses phrases, ce qu'il prétend, ce qu'il affirme, ce qu il nie, pour le chasser honteusement, après avoir découvert le vide ou l'horreur de sa doctrine.
Voilà pourquoi tant de jeunes gens sont dupes, tant de faibles esprits sont captés ; voilà pourquoi nous avons eu récemment sous les yeux, dans la discussion la plus grave.
le misérable spectacle de deux rhéteurs venant en aide au plus répugnant des sophistes ; voilà comment la foi d'une jeunesse mal défendue est en péril.
« Mais, direz-vous, grâce à Dieu, ma foi est solide» et les sophistes du jour, j'en suis bien sûr, ne Tébranleront pas. Que m'importent donc les disputes de la philosophie? J*ai une solution à ses problèmes, et le catéchisme m'en a appris plus que n'en ont jamais su les philosophes. Je ne m'occupe pas des philosophes. »
Qu'il y ait dans le catéchisme une philosophie, et la meilleure des philosophies, certes, je n*y contredis pas ; mais en me plaçant au point de vue même de ceux qui sont ainsi prévenus contre la philosophie, et croient devoir sacîiRer à ces préventions les avantages incontestables des études et de la méthode philosophiques, et sachant tout aussi bien que d'autres tout le mal que peut faire la mauvaise philosophie, je sais aussi tout le bien que fait la bonne.
Sans doute, un homme qui n'a pas à sa disposition les ressources de la science fait très-sagement de s'en tenir au catéchisme, à la foi, à la religion ; mais celui qni> pouvant appuyer les certitudes de sa foi sur les forces qui s'acquièrent par la science et le raisonnement, se prive par dédain et par système de ces auxiliaires, celui-là n^est pas dans la vraie et saine appréciation des choses ; il peat se faire que chez un tel homme la foi soit ferme, mais son exemple ne saurait être posé comme une loi, et ue démontre pas du tout que la foule des esprits sans culture philoso* phique ne donne pas tristement prise, comme Je le disais, aux sophistes et aux sophismes.
La vérité est que tout dépend ici de la manière dont seront menées les études philosophiques. Ma conviction à moi est au contraire que des études philosophiques bien conduites aident puissamment à conserver le précieux trésor do la foi, et seront souvent la voie la plus utile pour le reconquérir ;
et j'espérerais plus, pour ma part, d*un homme accoutamé à rechercher la vérité et préparé à en saisir les démonstrations, que d'un homme indifférent aux questions de doctrine, etincapable quelquefois de suivre un raisonnement. Je suis même persuadé qu'une philosophie bien dirigée peut, par le spectacle des défaillances et des erreurs de la raison, allacher plus fortement à la foi. L*esprit humain a sa force, et aussi sa faiblesse ; il a son étendue, et aussi ses limites. Rien ne le montre plus qu'une philosophie poussée un peu loin, et ne préserve mieux à la fois du découragement et de rorgueil. En outre, il ne faut pas oublier que la révélation elle-même trouve dans la théologie naturelle ses bases métaphysiques et ses preuves rationnelles, et qu'il est d'autant plus nécessaire de les affermir dans son esprit, qu'on vit dans un siècle moins croyant, et qu'on rencontre plus souvent à ses côtés dans le monde l'objection et le doute. Enfin, bien que la religion résolve, avec précision et autorité, les questions qui intéressent l'âme et l'avenir éternel de rhomme, et qu'une sublime philosophie soit dans le catéchisme, il n'en est pas moins important pour un esprit cultivé, et par conséquent réfléchi, de prendre possession de la vérité par sa réflexion personnelle et par la contemplation de ces idées éternelles, qui sont, selon l'expression de saint Thomas lui-même, une participation à la raison de Dieu^ et comme Vetnpreinte divine en nous. — Il y a donc une noble occupation de Tesprit et un religieux plaisir de l'âme à s'occuper des grandes questions philosophiques, à vivre avec les hommes de génie qui se sont voués à la méditation de ces hautes vérités sur lesquelles tout repose, et de connaître enfin ce que l'esprit humain a pu trouver de raisons et de lumières pour se démontrer ces dogmes qui sont les fondements, les profondes assises de toute société et de toute morale.
Car, évidemment, ce sont les bons et grands philosophes
que je conseille de lire ; et par grands philosophes j^entends, je rai dit assez, ceux qui défendent les vérités éternelles, et non pas ceux qui essaient de les ruiner. La philosophie sceptique, qui remet tout en question, et dont le suprême efforti le dernier résultat est de pousser vers le doute, on ne saurait trop la mépriser, la détester. Quant à la vraie philosophie, dont Cicéron disait déjà : « Il y a une philosophie « éternelle : estperennis quœdatn philosophia; • c celle-là, « a dit avec raison M. Cousin, n'est pas à faire; elle est « faite. » Elle Test par ces philosophes immortels qui, de siècle en siècle, avec des méthodes et des nuances diverses, à travers des luttes ardentes quelquefois, sont arrivés en définitive, sur les points fondamentaux, au même résultat, et s'accordent tous à proclamer ces vérités premières qui sont comme le patrimoine de Tesprit humain : Dieu, Tâme; la loi morale, la sanction de la loi morale, la viei\iture^ les devoirs envers Dieu.
Voilà les philosophes, et voilà les questions dont je recommande rétude à un homme du monde qui veut s*entrctenir dans la vraie et grande philosophie, comme je conseillais en littérature Tétude des grands auteurs, li y a trop à gagner au commerce de tels esprits^, pour ne pas se donner la peine de méditer leurs œuvres. Les hautes que^tions philosophiques importent trop à Téducation générale de Tespri^et à la conduite même de la vie, pour qu'on puisse refuser d'y appliquer sa pensée en compagnie des puissanles intelligences qui se sont attachées à la solution de ces graves problèmes. Quant aux parties secondaires do la science, à l'érudition philosophique, à l'étude des théories et des sys* tèmes, c'est l'affaire des hommes spéciaux, et je n'écris pas ici pour les hommes spéciaux.
Il demeure donc que rien n'est plus digne d'un homme sérieux, qui comprend le devoir de cultiver son ftme, que l'étude de la philosophie. Au reste, et c'est la dernière ré-
LETTRB IX. •— LA PHILOSOPHIE. 4a-}
poDse que je veux faire à ce dédain raisonné, mais très-peu raisonnable, de toute étude philosophique : quoi qu*on fasse, quelque léger qu'on soit, dans le monde ou ailleurs, il faut une philosophie. Si on n'en a pas une bonne, on en aura une mauvaise. On se fera Técho des sophistes, ou on prendra la philolosophie des mauvaises mœurs, les principes et la conduite qu'elle donne à la vie. Cela n'est pas difficile; les plus médiocres esprits et les plus pauvres cœurs en sont capables.
Me permettrez- vous, mon cher ami, dans la simplicité et la franchise de ces entretiens, de vous dire ici les philoso* phles que unissent par se faire certaines gens du monde, grands contempteurs de la philosophie et de beaucoup d'autres choses, ou plutôt de leur laisser dire à eux-mêmes, dans la naïveté, je devrais dire dans la crudité et la niaiserie de leur langage, tel que je l'ai noté, après l'avoir entendu. 11 n'y a pas, du reste, de meilleur moyen de faire justice de certaines indignités, que de les exposer telles qu'elles osent quelquefois se produire elles-mêmes, sans vergogne.
Voici donc ce que j'ai entendu moi-même: remarquez bien ce que j'ai entendu et noté au passage, à une époque, il est vrai, qui remonte déjà à quelques années ; mais ceux qui parlaient ainsi ne sont pas tous morts. Vous verrez qu'il se trouve là, véritablement, des principes, une façon d'entendre la vie, toute une philosophie ; jugez-en :
c On n'est sûr de rien. — L'autre monde, personne n'en est revenu. — Ce qui est positif, c'est qu'on est dans celui-ci, et qu'il en faut jouir. — Toutes les religions sont bonnes. — Le cœur est une niaiserie.— L'argent, voilà le solide: l'argent, et autres choses encore. — Les parents ne sont bons qu'à en hériter. — S'amuser tant qu'on le peut, voilà l'affaire. »
C'est historique. J'adoucis seulement la crudité du lan- H. É., m. 8
434 LBTTRB8 k UN HOUMB DU MONDE.
gage. Oui, ]e sais des gens qui ont cette philosoph(e-Ià.
« Mais, me direz-voos peut-être, ces gens-là sont de cent qui ne comptent guère ; une philosophie si répugnante ne peut pas être contagieuse. »
Prenez garde, et détrompez-vous ! Il y a dans la pauvre nature humaine des instincts auxquels cela ne répugne pas, «t d*affreux scandales révélaient, il n*y a pas longtemps en- •core, que les adeptes de cette philosophie -la ne sont pas si rares.
Mais il y a, ailleurs et chez d'autres esprits, d'autres maximes, une autre philosophie, moins effrontée sans doute, mais non moins sommaire et expéditive. Ecoutez encore ; j*ai entendu, j'ai lu tout ceci :
« La philosophie est une bêtise. — Les idées modernes sont absurdes. ^ Les chemins de fer et le télégraphe électrique sont des progrès à moitié sataniques. — Il n'y a pas de progrès à faire dans le monde. — Le monde ne va plus qu'en dégénérant. — Il ne faut qu'un sabre pour gouverner les hommes. C'est la seule politique.— D'ailleurs, le monde touche à sa fin : les dernières prédictions le prouvent. »
Ainsi donc, crétinisme ou cynisme, j'ai vu des gens bien posés dans le monde en arriver là.
Eh bien! je le dirai aux personnes peu favorables aux éludes philosophiques : c'est pour éviter l'envahissement, à «n degré quelconque, de ces diverses philosophies-lîi, qu'il n'est pas inutile, quand on est jeune, de consacrer un an à faire une bonne philosophie, et quand on est dans le monde, plus ou moins entouré de ces philosophes de club, de se remettre aux études philosophiques, pour tenir toujours ses idée», ses sentiment» et son langage à l'abri de ces tristes abaissements.
LETTRE X. 1- MÉTBODKS D'ÉTUDIS PiaOSOPHIQUES. 43ft
DIXIÈME IISTTIIE
Les grandi philoiophas. Quelques méthodes particulières pour
étudier la philosophie.
Mon chbr ami.
Je vous ai exposé, dans ma dernière lettre, les graves motifs qui font des études philosophiques une nécessité, soit h la fin de renseignement classique, pour le compléter et le couronner, soit même, à une foule d'autres points de vue^ aprôs les études, pour les jeunes gens et les hommes qui vivent dans le monde.
Est-ce donc, toutefois, dans des études ardues, méthaphysiques et savantes, que je voudrais jeter les hommes du monde qui ne sont pas philosophes de profession ? Non, je tiens à donner surtout des conseils simples et pratiques, h ne dire que des choses à la portée des esprits et des courages ordinaires. Ici encore, comme pour les études littéraires, je m'adresse aux hommes qui, comprenant la nécessité de ne pas se désaccoutumer des choses philosophiques, seront disposés à leur réserver une part raisonnable dans leurs heures de travail, ainsi que tout homme lettré le doit faire, et je me contenterai d'indiquer simplement les grand» philosophes et leurs principaux ouvrages. J'exposerai ensuite quelques méthodes d^études.
Et d'abord, quels sont les grands, les vrais philosophes^ Ils ne sont pas en très-grand nombre : quelques noms seu-
Icment s*élèvent dans Thisloire au-dessus des autres, el représentent la philosophie du genre humain.
Platon d^abord, le divin Platon, comme disait la Grèce. Oui, je ne le dissimule pas, je voudrais que tout homme cultivé lût Platon, et le lût dans sa langue, s'il le pouvait, ou du moins dans une traduction : nous en possédons d'assez exactes: notamment celle de M. Cousin, plus littéraire que littérale, est par là même trés-fid'Me à Tesprit de Platon.
Quoil direz-vous, lire Platon tout entier? Et pourquoi pas ? Je n'en fais une obligation à personne; mais, je l'avoue, je féliciterais sincèrement celui qui en aurait le courage. Je dis le courage, mais j'ai tort ; ce n'est pas de courage qu'il s'agit ici. Je défie un homme d'esprit, qui a le temps, de commencer la lecture des œuvres de Platon et de ne pas être entraîné jusqu'au bout. Du moins, ne peut-on guère se dispenser de lire ses principaux dialogues: le Phèdre^ le Phédon^ le Timée ; puis ces deux ouvrages, l'un de son âge mûr, l'autre de sa vieillesse : la République et les LoiSy où de hautes vérités sont exposées touchant la loi divine, modèle éternel des lois humaines, et la nécessité de fonder la politique sur la morale, mais où sont mêlées aussi les plus graves erreurs, qui nous montrent à quel point il est vrai de dire que la sagesse humaine est toujours courte par quelque endroit.
Il n'y a pas de preuve plus forte et plus saisissante de la confusion morale de l'antiquité et de la divinité du christianisme, que de voir ces puissants génies tomber dans de telles aberrations, dont le plus simple enfant chréiien est préservé aujourd'hui par le catéchisme.
Mais, direz-vous encore, Platon n'expose pas systématiquement sa doctrine ; il la disperse dans tous ses dialogues : comment se reconnaître et s'orienter dans tous ces écrits t Cette difficulté est plus apparente que réelle, et, pour vous
LBTTR2 X. — MÉTHODES D'BTUDBS PHILOSOI^BIQOBS. IS7
aider dans cette lecture, les secours ne vous manqueront pas. Les arguments placés par M. Cousin dans sa traduction, en tête des Dialogues^ sont déjà une utile introduction à Tétnde de ce philosophe : en outre, la philosophie, de Platon a été, de notre temps, très-souvent analysée et commentée, li euste de savants travaux, soit sur l'ensemble, soit sur certaines parties de la philosophie platonicienne ; par exemple, la belle étude sur le Tintée^ de M. Henri Martin; la Théodicéede Platon et d^Aristote^ par M. Jules Simon; Des Idées de Platon^ par M. Nourrisson ; De la dialectique platonicienne, par M. Paul Janet, etc. M. Leclerc, doyen de la Faculté des lettres, nous a donné un excellent choix de fragments platoniciens, dans un recueil intitulé : Les Pen^ sées de Platon.
Ce que je viens de dire de Platon, je le dirai d'Aristote. Lire tout Aristote, j*en conviens, c*est un travail considé» rable, outre qu'Âristote est plus abrupt et moins attrayant que Platon. Mais il y a plusieurs œuvres du Stagyrite qui s'imposent à quiconque ne veut pas rester étranger aux plus grands mouvements de la pensée humaine. El là aussi, pour faciliter cette étude, les secours abondent. La Métaphysique d'Âristote a été traduite par M. Barthélémy Saint-Hiiaire. Cette traduction est précédée d'une introduction très-étudiée sur cette métaphysique.
Sans doute, les différents traducteurs et commentateurs de Platon et d' Aristote, que je viens de nommer, ne sont pas tous irréprochables; mais il y a là de très-savants travaux qui peuvent être utilement consultés. — M. Egger, à la fin de son Histoire de la Critique chez les GrecSy a donné une traduction parfaite de la Poétique.
La philosophie de Rome se résume dans Cicéron et dans Sénèque.
Cicéron n'est peut-être pas un philosophe original. Il n'a faii souvent que traduire, pour les Romains, la philosophie
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de la Grèce, mais en si belle langue et avec un bon sens si élev6, qtt*U y a un charme exirâme k le lire. Et puis» je Ta* voue> ce n'est pas sans une profonde émotion de mon âme que je vois ce grand esprit, cet homme consulaire, qui a sauvé et gouverné son pays, qui a été mêlé à tous les grands événements de son temps, quand la vie politique lui est in«* terdite, quand la liberté romaine a péri sous la dictature, quand les malheurs de sa pairie brisent son &me de douleur, non, ce n*est pas sans émotion que je le vois se rétagler aans la philosophie, pour y trouver un asile à ses nobles regrets et une diversion aux tristesses des choses ; et là, aans sa retraite de Tusculum, sous ces ombrages qui lui rappelaient ceux d'Académus, au pied de la statue de Pla^ ton, dans ces lieux dont j*ai foulé avec respect la poussière et respiré les souvenirs, occuper son esprit des plus hautes pensées qui puissent solliciter Tintelligence humaine , et s^entrenir avec les anciens sages des éternelles questions ne la philosophie; exemple lui-même de ce qu'il avait dit eloquemment autrefois, que la Philosophie ot les Lettres» qu'il ne séparait pas, sont Tornement de la prospérité et une consolation aux jours du malheur : Secundas res omanU aévêrsia perfugium ae solatium prœbent.
Oui, cet homme mérite à jamais d'être lu, et je rajoutera!» en ce temps d'agitations poliiiques qui reprend et ramène tour à tour les hommes à la vie publique» son exemple mérite aussi d*être suivi, et peut d'autant plus Têtre, que le christianisme, dont la lumière ne s'était pas encore levée sur lui, nous éclaire et nous donne une philosophie meilleure et plus consolante. Etudiez donc Cicéron : sa philosophie est pleine tout à la fois de tristesse et de charme; lisez ses admirables Tuseulanes, ou ses beaux livres De Of/iciis et DeFinibm bonorum et malorum^ ou ses dialogues sur la Vieillesse et sur f Amitié^ ou les fragments de sa République^ si heureusemet rendus aux lettres par Je cardinal Mai| et
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surtout le beau Songe de Scipion^ pages si élevées et si détachées de la terre, qu'on dirait qu'un souffle déjà chrétien les pénètre. Je sais que quelquefois, sur des points essentiels, sur la vie future^ par exemple, Gicéron parait hésitant, et que le doute des nouveaux académiciens semble Vattein* dre; mais ces défaillances des plus grands esprits avant le Chmtianisme, je Tai dit, ne font que mieux apprécier le h'mùdl de la Révélation.
Sénèque, malgré son emphase stoïcienne, a de bien belles pages sur la morale, à tel point qu'on a pensé qu'il avait connu et lu saint Paul. Ses Lettres et quelques-uns de ses traités philosophiques peuvent être lus aujourd'hui encore avec un profond intérêt par un homme du monde.
l'en dirai autant du Manuel d'Epictète et des Pensées de Marc-Aurèle.
La première fois que la philosophie platonicienne apparut àsaint Augustin, ce fut dans VHortensius de Gicéron; irnous a raconté, dans ses Confessions, l'enthousiasme qu'il res* sentit à cette lecture. Il avait dix-huit ans. Converti plus tard au christianisme, il comprit que, devenu chrétien, il n'avait pas à abandonner la philosophie platonicienne pour sa loi nouvelle ; qu'il ne perdait rien de Platon, si ce n'est les défaillances de Platon, en allant au Christ, et qu'il pourrait, avec profit encore, chercher dans Platon des données philosophiques surjes points communs entre la philosophie et Ja foi. En effet, saint Augustin, on l'a dit, et il est vrai, c'est Platon chrétien, 11 faut lire avec ses Confessions ses immortels Soliloques. Il faut lire aussi quelques-uns de ses traités philosophiques, De Magistro, De Beata vita. De Vera nUgione, De Doctrina chri&tiana, etc.; je dirais môme, comme pour Platon, il faut tout lire, si j'avais affaire h une génération plus robuste, que les longs labeurs n'effrayassent pas. — Un livre excellent pouf qui voudrait étudier sérieusement ce grand esprit, et que j'ai déjà signalé, c'est
Touvrage de M. Nourrisson^ sur la Philosophie de saint Augustin (2 vol. in-8*), couronné par rAcadémie française.
Ce que je vais dire maintenant étonnera peut-être quelques esprits légers, qui ne connaissent la philosophie du moyen âge que par les absurdes déclamations de rhéteurs, lesquels n'ont jamais lu une ligne de nos grands scholastiques : je soutiens qu'aujourd'hui encore, et après Descartes et le XVII' siècle, on lira, avec un très-grand profit philosophique, saint Anselme, saint Bonaventure et saint Thomas. Ces tétes-là, — je le dis nettement aux rhéteurs frivoles qui croient avoir tout dit avec le mot de scholastiques, et s'imaginent que la scholastique est tout entière dans certaines subtilités, — ces tétes-là, on n'en voit peu de comparables. Sous la terminologie de ce temps-là^ il y a des trésors de science et de lumière; bien plus, quand on s'est un peu familiarisé avec le style si fort, si sobre et si clair de saint Thomas, cette lecture n'est pas sans attrait. Du moins on se convaincra, en le lisant, que la hardiesse de ces puissants esprits pour creuser les grands problèmes, n'a pas souffert de ce joug de la théologie, par lequel certaines gens les regardent comme enchaînés.
Qu'on ne s'effraie pas toutefois, il ne s'agit pas encore ici de remuer des in-folio, ni de se perdre dans un dédale de questions subtiles. On peut choisir dans ces grands hommes : Vltinerarium mentis ad Deum^ de saint Bonaventure; dans la Somme^ le traité De Deo; dans la Somme contre les Gentils, les articles sur la Révélation, sur l'Accord de la Raison et delà Foi (liv. I, chap. i-x) : je pourrais même dire cette Somme tout entière, car elle est tout entière accessible, et d'un intérêt vivant; c'est de la controverse moderne; enfin, le Monologium et le Proslogium de saint Anselme, traduits par M. Ubags de Louvain; ouvrages admirables : voilà au moins ce qu'il faut lire, et il n'y a rien là qui puisse effrayer un courage ordinaire. Le dédain pour ces
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et toutes les théories de Tillustre oratorien ; sa doctrine n'est pas toujours sûre ; Bossuet et Fënelon ont réfuté avec force quelques-unes de ses erreurs ; mais qui ne sait qu'un souffle vraiment platonique et chrétien anime ses pages? Je connais peu de lectures plus élevées et plus attrayantes que celle de ses Médilatiom et de sa Recherche de la Vérité.
Je mets encore au nombre des ouvrages qui devraient êire familiers aux hommes du monde le traité de la Cannai9êance de Dieu et de soi-même^ de Bossuet, et quelques* unes de ses Elévations sur les mystères^ Bi aussi Tadmirable traité de V Existence de D/eu^de Fénelon; j*ajoute les Pensées de Pascal (édition de Dijon, Pensées de Pascal rétablies sui^ rant le plan de Vauteury par M. Frantin) *. Elles ont été beaucoup étudiées et commentées de nos jours : et elles méritaient de l*étre, car elles sont et resteront un des plus beauK monuments de Tesprit humain. Mais je ne puis m'accoutumer à entendre parier quelquefois de Pascal comme d'un homme atteint de scepticisme^ et ennemi de la philo* Sophie. Rien n'est plus contraire à la vérité. Quand Pascal dit que la philosophie ne vaut pas une heure de peine^ il parle précisément de la philosophie qui aboutirait au doute ou à la négation de la loi. Il ne méconnaît nuUemi'nt la valeur des preuves rationnelles des grandes vérités ; il a écrit ses Pensées précisément pour démontrer rationnellement la religion. La vérité est simplement que ce grandes^ prit a eu le malheur de verser dans rornière janséniste. Le prétendu scepticisme de Pascal^ a dit le P. Lacordaire, étail
* La QOUYeUe édition de M. Frantin donnée par le libraire Lagny, qui seule contient les textes autographes publiés par M. Fougère, est incomparablement la meilleure ; o^est mftme la seule bonne, la seule complète, -r ATant M. Frantin, nous n'avions que dos IVagmeuts : M* Franiiu en a fait un livre. Son plan n'a rien d'arbitraire s c'est bien le plan de Pascal tel que ses amis l'ont exposé, d'après ses intentions, dans la préTace àt l'édition des Pên$é€t, donnée par MM. de Tort-Royal.
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tout théologique. Il outrait, comme Jansénius et Saint- Cyran, la dégradation intellectuelle et morale causée par le péché originel^ non pas, toutefois, jusqu*à nier la raison, comme les sceptiques. Voilà Texplication de certaines phrases mal comprises dans les fragments qui nous sont reêtés de son admirable apologétique. Le jansénisme^ voilà la clé de tout ce qui détone dans ce chef-d^œuvrc inachevé. On sait durasteqaef comme écrivain, Pascal est incomparable. Voltaire rappelait le créateur de la prose française.
il y a aujourd'hui des sophistes qui insultent la Logiffue de Port-Royal ; ils ont en effet inventé une logique toute contraire, qui n'est autre chose, ainsi que le P. Gratry Ta si bien démontré dans sa Sophistique contempoi^ainê^ que la raison retournée contre elle-même. Il y a dahs la Logique de PoftrRoyal^ et dans les deux discours qui la précèdent, des pages qui devront être éterneliemetit lues pour lenr clarté et leur ferme bon sens.
Je ne dis rien, bien entendu, de la philosophie de Spi- DOsa, nidela philosophie allemande qui aboutit au panthéisme. Les résultats en sont vraiment trop misérables, et d'ailleurs la méthode et le langage en sont trop inacces« sibies, et je rajoute, trop antipathiques au bon sens fran-* çais. Je ne nie pas les prodiges de labeur et d'érudition dé« pensés dans ce grand et vain travail philosophique; mais je ne conseillerai jamais à qui que ce soit de se jeter dans ce ténébreux dédale sans une préparation toute particulière. Je sais des esprits qui, pour s'y éire témérairement engagés, y ont péri : c'est là que M. Renan a laissé son bon ftens et ses croyances : ses croyances naturelles d'abord, et sa fol cWiienne ensuite, par une conséquence nécessaire. Au fesle, si, apr^s la préparation dont j'ai parlé, on veut se faire une idée de la philosophie des nouveaux auteurs àlle» mands les plus célèbres^ Kant, Fichte, Schelling et Hegel, on peut lire le résumé qu'à donné de leurs doctrines le
4 ii LETTRES A UN HOMME DU MONDE.
P. Rothenflue, jésuite, dans son excellent Traité de philosophie. On peut consulter aussi sur ces philosophes le rapport de M. de Rèmusat à TAcadémie des sciences morales et politiques.
Mais poursuivons.
Le xvii° siècle a eu encore un philosophe ëminent, mais trop peu connu, parce qu'il a écrit en latin : c'est le P. T/iomassin, de TOratoire. Le P. Gratry ne craint pas de le classer parmi les plus grands génies philosophiques. Et de tait, sa Théodicée est un chef-d'œuvre. Le P. Lescœur a publie récemment une étude excellente sur cette Théodicée.
Les écrivains moralistes du xwn'' siècle ne peuvent pas être oubliés ici; je nomme simplement*-tant ils sont connus d'ailleurs — La Bruyère^ La RochefoucauU. Mais avant ces deux écrivains éminents^ je n'hésite pas à dire qu'il faut faire passer Bossuet^ Fénelorij Bourdaloue^ MassiUon^ parce que, avec le grand style aussi, c'est la grande morale chrétienne qu'on trouve dans leurs écrits.
Le xvni« siècle fut, malgré ses prétentions à la philosophie, un siècle très-peu philosophique, et les maîtres de la philosophie, au xii*, prirent cette science à un état trèsabaissé, tristement déchue dans le matérialisme. Ils la relevèrent : d'un côté les apologistes, MM. de la Luzerne, Frayssinous, de Chateaubriand, de Donald, de Maistre ; de l'autre, une école de philosophie spiritualiste, dont les maîtres furent en France le baron de Gérando, Maine de Biran, Royer-Collard, M. Cousin, chassèrent le matérialisme triomphanti et le firent pour quelque temps rentrer dans l'ombre.
Le principal ouvrage philosophique de M. de Maistre, et dans lequel il dit lui-même qu'il a versé sa tête, sont les Soirées de Saint-Pétersbourg. La question capitale qui s*y débat est celle du bien et du mal, question qui touche à une foule d'autres, sur lesquelles M. de Maistre jette eu passao