LETTRE X. — MÉTHODES D'ÉTUDES PHILOSOPUIQUES
mille éclairs sombres ou lumineux. Ce sont deux très-remarquables volumes, dont pour ma part je n'adopte pas tontes les affirmations, mais qu'un homme cultivé ne peut pas ignorer.
C'est surtout dans la philosophie morale que M. de Donald est un philosophe et un écrivain de premier ordre, notamment dans ses écrits sur le Divorce. Il a fait aussi la Législation primitive. Quelque opinion que Ton adopte sur ies idées métaphysiques de Tauteur, c'est là encore un ouvrage profondément réfléchi et qu'il faut lire. Je ne puis non plus m'empécher de signaler ses deux volumes de Mélanges^ dans lesquels se trouvent d'admirables pages de littérature morale^ philosophique et politique.
]e n'ignore pas ce que peuvent laisser à désirer, pour la solidité de la doctrine, certaines parties du Génie du Christianisme; mais cet ouvrage de M. de Chateaubriand, qui dissipa tant de préjugés dans les esprits en France, il ne faut pasToublier, et releva, au commencement de ce siècle, parmi les lettrés, le Christianisme d'un absurde discrédit, n'en reste pas moins, sur un grand nombre d'importantes questions philosophiques et religieuses, un grand et éloquent ouvrage.
On en était alors à ces ridicules et odieuses négations des Tèrilès les plus fondamentales, à ce point qu'un savant ne pouvait prononcer le nom adorable de Dieu dans TÂcadémie française sans être honni par ses collègues. — De nos jours, et par un progrès d'idées qui l'honore, l'Académie française a fermé sa porte aux athées. — Mais alors il en était autrement, et nos apologistes durent reprendre la démonstration des vérités primordiales, base de toute philo^ Sophie et de toute religion. Parmi tant de solides écrits qui parurent alors en France contre le scepticisme du xviii» siècle, les Dissertations de M. de la Luzeime^ et les Conférences de M, Frayssinous^ chefs-d'œuvre de logique et de bon sens, H. É., ui, 9
de précision et de clarté, ne sauraient être trop lues aujourd'iiui qu'une sophistisque nuageuse essaie de jeter de nouveau ses ombres sur les grandes questions.
J'ai dit qu'une école de philosophie spiritualiste avait été inaugurée alors en France par le baron de Gérando ei Maine de Biran, Je signalerai de M. de Gérando le Traité dessignes et de l'art de penser^ savante réfutation de Gondillac, et le Perfectionnement moral ou Le Véducation de soi'mê$ne, couronné par T Académie française en 4825.
Maine de Biran est resté célèbre. Parti du matérialisme, cet homme persévérant et sincère, profond analyste, dépassa vite ce système misérable, et marchant ensuite pas à pas, lentement, mais sans s'arrêter un seul joar, dans la voie de Tobservation psychologique, il remonta de degré en degré jusqu'à la découverte non*seulement de la vie de Tâme en elle-même, mais de Ja vie de Tâme en Dieu, et mourut chrétien. Le Journal où il consignait jour par jour ses observations, et qu'a édité récemment M. Ernest Naville, est une lecture du plus grand intérêt.
Ce sera la gloire de M. Cousin d'avoir relevé dans l'enseignement officiel le drapeau du spiritualisme, que l'Université du premier empire avait laissé supplanter par le sensualisme. La dernière édiiion de son livre Du Vraiy du Beau et du Bien^ où nous désirerions encore sur certaines graves questions des notions plus nettes et plus exactes, témoigne des efforts sincères de ce grand esprit pour se rapprocher de nous.
Dans TËglise, la philosophie aura jeté en France, au xa* siècle, un grand éclat, et les conférences du P. Lacordaire et du P. de Ravignan, les livres du P. Gratry, les écrits de MM. Bautain et Maret, des PP. Chastel et de Valr Toger, peuvent soutenir victorieusement le parallèle avec leurs contemporains de la philosophie séparée.
Le P. Gratry, écrivain excellent, et penseur à la fois énidil
LETTRE X. — MÉTHOBES B*ÉTODES PHILOSOPHIQUES. 447
et original, a écrit des livres que je voudrais voir dans toutes les mains : sa Sophistique eantemporaine^ sa Logique^ sa Connaissance de DieUy sont trois chefs-d'œuvre philosophiques; sa Connaissance de rame est un livre aussi élevé et aussi bien écrit que les premiers, mais plus mêlé de vues personnelles et hardies; ses Sources offrent d'excellents conseils, qui conviennent à la fois aux jeunes gens et aux savants eux-mêmes : je connais peu d'ouvrages aussi propres à décider un jeune homme au travail sérieux, et à lui inspirer le feu sacré des-belles études.
Les trois volumes de Mgr 3Iaret : Essai sur le Panthéisme^ Théodicée chrétienne^ Philosophie et Religion; les ouvrages philosophiques de lA/Tabbé Bautain : la Psychologie, la Loi^ la Conscience^ la Morale de VEoangile; j'ajoute VlntroduC" tion philosophique à V étude du christianisme^ de VigxAffre : voilà encore des ouvrages qu'un homme du monde lira avec charme et profit.
Je me reprocherais de ne pas nommer ici, bien quMls n'appartiennent pas à la France, l'illustre Balmès^ auteur de VArt d'arriver au vrai, et surtout de la Philosophie fon^ damentale^ ouvrage de premier ordre ; et le savant abbé Rosmini^ dont la philosophie, quoique noyée dans des ouvrages trop longs et trop verbeux, n'eu est pas moins un vrai monument, et une très-belle application des spéculations philosophiques aux principales branches de toutes les connaissances humaines, particulièrement aux questions sociales et d'économie politique.
L'état actuel de la philosophie en France serait profondément triste, si la tendance qui se manifeste depuis une dizaine d'années d'un certain côté devait prévaloir et ruiner, dans la jeune génération qui s'élève, le travail philosophique des cinquante dernières années. Ceux qui ne suivent pas d'un œil assez attentif la marche des idées parmi nous> et vivent tranquillement sur leur foi philosophique et chré-
tienne, ne soupçonnent pas assez les périls que feraient courir aux grandes vérités, si on ne s^opposait à eui ënergiquement, un groupe d*écrivains qui, avec des nuances dans le point de vue et des séductions diverses dans le style, s'accordent au fond pour ruiner les doctrines spiritualistes et inoculer à la jeunesse^ qui lit imprudemment leurs écrits, rathéisme sous ses deux grandes formes : le matérialisme et le panlhéisme. J*ai été effrayé, il y a quelques années, en regardant de près h ces écrits, et j'ai dit mon effroi dans un Avertissement aux pères de famille. Et certes, mes alarmes n'étaient pas sans cause. Le matérialisme foit des efforts prodigieux pour envahir la science; et un nombre, beaucoup plus grand qu'on ne le pense, déjeunes esprits dérivent de ce côté. Je sais, pour ma part, des ruines déplo* râbles. Parmi les écrivains athées qui fleurissent aujourd'hui chez nous, les uns disent nettement leur pensée, avec une apparence trompeuse de rigueur scientlflque; les au* très, sophistes consommés, parlent presque notre langage; mais interprétant les mots de la langue usuelle dans des sens> comme ils disent, plus raffinés, ils pervertissent les esprits, et remplacent la croyance au Dieu personnel et vivant par de vagues aspirations à un idéal indéfini, où se perd toute notion du Dieu véritable. Cette philosophie se réfugie principalement dans le Journal des DéMs et la Re^ vue des Deux-Mondes. £t de la sorte, tandis que les uns parlent un langage accessible aux esprits qui se disent po* sitifs, les autres prennent leurs crédules lecteurs par Tima* gination, par la poésie, par le style.
Âh! sans doute, quels qu'ils soient, quelques auxiliaires inattendus qui puissent leur venir, je ne crains pas que les écrivains athées régnent jamais, et surtout régnent longtemps parmi nous. Leur succès no pourra jamais ôtre qu'un succès de surprise et de circonstance. Néanmoins, ils peuvent faire et ils font déjà, dans la jeunesse, de funestee