‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 4)Chapitre 29 sur 75 · NÉCESSITÉ DE L'ÉTUDE DE L*HISTOIRE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE L'ÉTUDE DE L*HISTOIRE

L'histoire est un champ immense, et qui de nos jours a ëtëtrès-exploré; c'est Thisloire qui a de préférence attiré les bommes de notre temps, et provoqué les travaux qui honoreront 1 e plus ce siècle. Mais, je ne saurais trop le redire, ma pensée n'est pas d'imposer à un homme du monde rétudedetous les ouvrages que je dois ici recommander; ce sont simplement des indications que je donne et des invitations que je fais. C'est à chacun de prendre sa part dans ce vaste champ, de se tracer un bon plan, de s'ouvrir un bon sillon» et de le suivre.

Du reste, mon ami, je n'emploierai pas un temps superflu à démontrer l'intérêt et le charme de cette étude pour tout homme qui a du loisir : c'est une nécessité, aujourd'hui surtout, de ne pas demeurer étranger à la science historique, et de la posséder au moins dans un certain degré, que le développement des relations internationales et de la vie politique chez tous les peuples rend plus que jamais indispensable. Qui n'est d'avance convaincu à cet égard?

« L'histoire, disait déjà le premier orateur et le premier t philosophe de l'ancienne Borne, l'histoire est la lumière « des temps, la contemporaine du genre humain, la déposi- « taire des événements, le témoin de la vérité, l'âme des « souvenirs, la grande conseillère de la vie humaine, la « messagère des siècles passés. »

c Sans elle, disait encore Gicèron, nous vivons dans une « honteuse ignorance de tout ce qui nous a précédés : et « est-ce là autre chose qu'une puérilité éternelle, qui fait * de nous des enfants, et des étrangers pour le reste de < l'univers ? »

Les grands génies du ivii< siècle ne pensaient pas autrement.

On connaît les admirables pages de Fènelon, dans sa Lettre à l'Académie^ sur Tétude de l'histoire. Je ne saurais trop, mon ami, vous recommander de les relire. Elles sont dignes de vos méditations. Je n*en citerai ici que ces courtes et remarquables paroles :

« L'histoire est très-importante ; car c'est elfe qui nous « montre les grands exemples , qui fait servir les vices « mêmes des méchants à Tinstraction des bons, qui dé- « brouille les origines, et qui explique par quel chemin les c peuples ont passé d'une forme de gouvernement à une « autre. »

On sait quel cas Bossuet faisait de Thistoire, et combien il la conseillait aux particuliers comme aux princes. Selo n ftii, t un honnête homme ne peut ignorer ni son pays ni le « genre humain. » Et une des grandes louanges qu'il donne à la jeune Henriette d'Angleterre, dans l'oraison funèbre de cette princesse, c'est d'avoir eu un goût sérieux pour cette étude. « Cétaît, dit-il, le dessein d'avancer dans cette « étude de la sagesse qui la tenait si attachée à la lecture

« de l'histoire Elle y perdait insensiblement le goût

c des romans et de leurs fades héros, et soigneuse de se « fbrmer sur le vrai, elle méprisait ces froides et dange- « rcuses fictions. »

J'avoue que bien sauvent, dans ma vie, en voyant les longues heures que les femmes et les hommes du monde perdent à la lecture de ces feuilletons et de ces romans, si vains et si vides, c'est le moins qu'on puisse dire de la plupart, et dont il ne reste absolument rien, quand il n'en reste pas des impressions dangereuses, j'ai déploré qu'on ri'ertiployat pas plutôt ce temps à des lectures historiques, qui, bien choisies et bien conduites, auraient non moins de charme et un bien autre profit.

LETTRE XllI. — L'HTSTOIRB. 807

Car rhistoire n'est pas seulement une lecture instructive, pleine de graves et fortes leçons ; c'est encore une lecture très-attrayante, très-curieuse, mais de la plus légitime et de la plus noble curiosité, et si variée, que Tintérét ici est sans cesse renouvelé.

Mais, en dehors de Tintérêt profond qui s'attache aux études historiques, comment ne pas sentir quelle lacune rignorance de Thistoire laisse dans une intelligence, quelles que soient d'ailleurs son aptitude et sa vocation particulière?

Je ne parle pas seulement ici de ceux pour qui une étude approfondie de l'histoire est une nécessité de position : par exemple, quiconque aspire à la vie politique ; tout jeune homme qui entre dans la diplomatie, et veut être non de ceux qui s'y amusent, mais de ceux qui s'y honorent et y servent leur pays ; et encore les magistrats, les avocats, les hauts administrateurs, etc. Je parle de quiconque veut simplement se tenir au courant de ce qui se passe dans le monde, et comprendre quelque chose aux besoins et aux aspirations de son époque.

Car le présent a ses racines dans le passé ; un siècle est ce que l'ont fait les siècles qui l'ont devancé ; une génération hérite du bien et du mal transmis par les générations antérieures ; les institutions qui se développent ou qui meurent ont leur cause de ruine ou de vie dans les faits qui ont précédé. En un mot, une gi*ande solidarité lie ensemble tous les âges, et l'histoire est une toile ininterrompue où tous les iils qui vent faire la trame de demain tiennent à ceux qui ont fait la trame d'hier.

Aujourd'hui surtout, que le monde est ouvert de tous côtés, que les relations entre les peuples ne connaissent plus de barrières, que l'ancien et le nouveau monde ressentent mutuellement le contre-coup de leurs agitations intérieures, que la France est partout, par ses colonies, se9 If. 6., MU ^%^

flottes, ses armées, ses missionnaires, il est indispensable d*avoir des connaissances historiques variées et ëtendiiesi si l'on ae veut pas rester étranger aux grandes qoesiions contemporaines» et voir passer les événements sans les comprendre.

Je prends une seule question, la question mexicaine. Qui no voit de suite toutes les questions historiques impliquées dans cette seule question pour qui veut vraiment l'entendre? Quels sont ces peuples? Quel est leur tempérament, leur caractère et le mélange de sang indien et de sang européen qui Cait leur type particulier ? Quel r6le sont-ils appelés à jouer dans TAmérique? Quel intérêt la FrancOr TËgliseont* elles à ce qu*Us se constituent, en présence d&& Êtats-UniSt d'une façon plutôt que d'une autre ? Quelle influence repvé* sentent-ils? Par t4uelles phases ont-ils passé? Quels évéo^ mentsont amené Tétat auquel nous voulons porter remède? Quelles nations les entourent? Et que sont elles-mêmes ce» nations? etc. Autant de questions nécessaires pour savoir quel gouvernement le Mexique peut comporter, et ce que nous pouvons y faire. On remonte ainsi jusqu'à la guerre de ces colouies avec rEspag^ie, jusqu'à la t'ondaiion des colonies espagnoif^s. Plus on va, plus le cbaïup s'ouvre, ei les questions se multiplient. Si Von est étranger à ces et^oses du temps passer ou Test aussi aux choses contemporaines, et on en est réduit alors à ne savoir, sur les questions les plus graves^ que ce qu'apprennent les journaux. Bien plus, on ne comprend pas même les journaux.

Et cependant, quels que soient Tintérét et Tu^lité des études historiques, deux choses sont certaines : c'est qu'on sait trés-peu Tbistoire et qu'on Tétudie très-peu. On sait trés-peu l'histoire. La raison en est bieu simple : qu'a-t-on pu en apprendre dans les premières études, et surtout qu'en a-t-on retenu? On a eu en main des abrégés; on a parcouru en six ou sept ans^ à travers bien d'autres étude».

LETTRE Xin. — l'histoire. 209

les soixante siècles de Thlstoire du inonde ; on a su à peu près et en gros les principaux faits, quelques dates, la succession des peuples, les noms de quelques dynasties, de quelques grands hommes ; mais cela n'est pas la vraie science de Thistolre, et cela même se confond et s'efface bientôt dans la mémoire : si on ferme les livres d'histoire, comme on a ferme tous les autres, bientôt on a tout oublie, OD ne sait plus môme les faits.

D'ailleurs, la connaissance des faits et des dates, si exacte et si développée qu'on la suppose, n'est guère, en soi, qu'un préliminaire de la science historique. C'est le fondement nécessaire des études ultérieures, mais ce n'est pas la science elle-même^ et si on s'en tient là, on aura gagné peu de chose. Il ne sufQt pas de connaître les faits : il faut les comprendre, savoir quelles causes les ont amenés, quels résultais ils ont produits.

11 faut avouer que si l'histoire n'a pas toujours offert le charme qu'elle devrait présenter, cela tient pour beaucoup à ce que les livres d'histoire n'ont pas toujours été écrits comme ils auraient dû l'être. L'aride nomenclature des faits et des dates, la négligence à remonter aux causes, à expliquer les caractères, la brièveté des détails, et surtout l'habitude d'oublier la nation tout entière pour ne raconter que la vie du prince^ et du prince en habit de guerre ou de cour, voilà ce qui a ôtë une grande partie de son charme et de son intérêt à l'histoire.

Il y a deux manières, deux méthodes d'écrire l'histoire, si l'on veut qu'elle soit une vraie science, qu'elle explique les événements, et renferme réellement la lumière et l'enseignement qu'elle doit offrir. Il y a l'histoire, telle que récrit Tacite, l'histoire philosophique, qui recherche l'action de l'homme dans le monde, et ne se borne pas à raconter les faits, mais les explique par les mobiles et les ressorts humains; or, quelques pages de cet auteur traduites

2J0 LETTRES ▲ UN UOMMB DU lIOJfDE.

en rhétorique ne suffis^l pas à cet enaeig^em^t. £t il y t, plus haut encore, dans la région où planaient saint A«r guslLn et Bossuet, une pliiiosophie supérieure de rhistoire, qui recherche raclion-de Dieu, le plan divin dans le monde, lit par conséquent plus loin dans les événements, les pénètre à une plus grande profondeur, niais cette haute philosophie, on renseigne et on l'apprend peu dans les classes.

£h hien! c'est de cette double façon, quasd on est homme, et qu'on est chrétien^ qn'il faut reprendre Télude de l'htstoire. 11 faut sortir des abrégés et entrer dans la grande histoire. Les abrégés peuvent être encore consultés ooraine auiiliaires pour la mémoire ; mais il.fant lire Thistcàre élevée, l'histoire yivanie, ^ apprendre en la lisant à juger les hommes et les choses.

Yraimeni, je ne puis m'empécher de le dine ici, il faut avoir l'esprit bien peu sérieux, ou bien. affadi parla triste lixtéraiure contemporaine, pour ne pas aiiaer à lire les grands historiens. Tant d'éminenls talents se déploient dans une grande histoire I C'est une oeuvre littéraire si considérable l LeSfheaulés y sont d'un ordre si élevé, et si variées 1 Pour moi, à ne considérer là que le plaisir d'esprit, j'avoue que peu d'ceuvres du génie humain me donnent autant de jouissances.

Mais là aussiie champ est sans bornes, et il est nécessaire de tracer la route et de mesurer la tâche aux hommes du monde qui ne sont pas savants de profession* et veulent néanmoins ne pas se priver des avantages d'une étude sérieuse de l'histoire, proportionnée à leur£ besoins et à leurs loisirs. Essayons donc d'indiquer, sans dêcouTia^er personne, les degrés qu'on pourrait successivement parcoMi*ir dans cette étude.

Je vous parlerai, mon ami, dans plusieurs lettres successives, d'abord de l'histoire moderne, puis de l'histoire ancienne, dans l'histoire moderne surtout de l'histoire de

LETTRE XilL — L'mSTOIfifi. V^

France, puis des histoires èteann^es^ et j'aebèveRii par quelques mots sur la philosophie de Thista^re.

L*HISTOniE va FR&KCE. — gUELQUES INDICATIOMS GÉNÈRJHIES

Les deux grandes diviedofis de Thistoiite, c'est TliistMre aflcieane et Thistûire moderne. L'histoire ancienne .finit à Jésus-Christ : la croix appai^t au sommet des temps, marquant le point de jonction des deux versants de Thumanité.

11 y a aussi, mêlées à Thlstoire profaaie, Thistoire sainte et rhistoire ecclésiastique ; nous en parlerons à part.

Une question se présente tout d'abord ici. Un homme qui a déjà une certaine connaissance générale de Thistoire* — c'est le point de dépari, — mais superficielle, et qai \ent enfin apprendre l'histoire sérieusement, doit -il ooœmencer par l'histoire ancienne ou par l'histoire nouE>derne? Pour moi, je réponds sans hésiter : par l'histoire moderne.

£t parmi les histoires modernes, celle qu'avant tojites les autres je conseille de reprendre et de pousser aussi loin qu'on le pourra, c'est l'histoire de France. On le comprend. Comment un Français pour.raî-11 laisser de c6té l'histoire de France? Comment peut-on se résigner à ignorer l'hifitoire de son pays? Igaorez, s'il le faut, toute autre histoire pkotôt qne eelie-lk. C'est manquer à l'un des devoixs du patriotisme, ou plutôt c'est ne pas sentir danssooi cœm cette flamme sacrée, que de rester volontairement,dans une telle ignorance. £t cependant telle est la désuétude des études sérieuses parmi nous, qu'il n'est pas rare de trouver des personnes du monde, qui ont .une certaine cuUure d'esprat, et ne sont néanmoins que très-confusémeiLt instruites de Thistoire de leur pays.

« Je vois avec douleur^ disait aulre&is le bon RoUin, que

rhistoire de France est négligée par beaucoup de personnes^ à qui pourtant elle serait fort utile, pour ne pas dire nécessaire. Quand je parle ainsi, c'est à moi-même le premier que je fais le procès; car j*avoue que je ne m'y suis point assez appliqué, et j'ai honte d'être en quelque sorte étranger dans ma propre patrie, après, avoir parcouru tant d'autres pays. Cependant notre histoire nous fournit de grands modèles de vertus, et un grand nombre de belles actions qui demeurent la plupart ensevelies dans Tobscurité, soit par la faute de nos historiens^ qui n'ont pas eu, comme les Grecs et les Romains, le talent de les faire valoir ; soit par une suite du mauvais goût qui fait qu'on est plein d'admiration pour les choses éloignées de notre temps et de notre pays^ pendant que nous demeurons froids et indifiérents pour celles qui se passent sous nos yeux. >

Les regrets exprimés si naïvement .par RoUin, accuseraient d'autant plus aujourd'hui les personnes indifférentes à l'histoire de France, que nous avons ce que Rollin se plaignait de ne pas avoir, des historiens. De nos jours, les études historiques se sont relevées parmi nous, et le vaste champ de l'histoire de France a été exploré en tous sens. Les sources ont été reconnues, les documents primitifs consultés. De grand travaux, soit sur l'ensemble, soit sur telle ou telle époque de notre histoire, ont été publiés.

Nous avons de grandes histoires et des histoires intermémédiaires entre les grandes histoires et les abrégés. Nous avons des histoires générales et des histoires particulières ou locales pour certaines époques ou certaines provinces. Nous avons des monographies, des mémoires, des histoires, par lettres, par leçons, des considérations sur l'histoire, etc Nous avons enfin les sources originales, non pas seulement la grande collection bénédictine continuée par l'Académie des inscriptions, mais la collection des Mémoires jusqu'à la fin du xiii* siècle, publiée par M. Guizot, celle des chroni-

ques nationale» de M. Buchon, celle des mémoires depuis le XIII'' jusqu'au \v\w siècle, dont une double édition a été donnée par M. Petitot, et par MM. Michaud et Poujoulat; les Archives curieuses de VHistoire de France, de MM. Gimber et Danjou ; enfin, pour abréger, la vaste publication des Documents relatifs à VHistoire de France, commencée il y a trente ans, et continuée sans interruption par le ministère de l'instruction publique.

Malheureusement, l'esprit des ouvrages, que notre temps a vu èclore en si grand nombre, est très-divers, et indépendamment des faux points de vue et des erreurs purement historiques, il y en a qui respirent une hostilité déplorable contre l'Eglise. L'histoire est un des terrains que la presse anti-religieuse contemporaine a choisis de préférence, et qu'elle a le plus exploités : elle a fait mentir contre nous l'histoire même. Pour quiconque tiendrait à honneur de prendre place parmi les défenseurs que la religion compte même dans les rangs des laïques, il y aurait là bien des erreurs à dissiper, des mensonges à réfuter, des malentendus à.éclâircir; erreurs, mensonpres, malentendus cfui traînent encore dans une quantité de livres, et (|ue nombre d'ècriv»ins secondaires répètent, sans les contrôler, parce qu'ils les ont lus ailleurs*

Et voilà précisément pourquoi, en présence d'opinions aussi téméraires et funestes qu'incertaines et arbitraire», il importe de se munir d'un solide savoir historique; il im«> porte que l'homme du monde, qui lit simplement Thigtoire pour s'instruire, choisisse sévèrement ses auteurs. Je dira! là-dessus nettement ma pensée. Il y a des écrits manifestement anii-chrétiens, dont je déconseille absolument la lecture aux hommes du monde — sauf les motifs graves qui pourraient permettre à quelques-uns de les avoir entre les mains. Quant aux écrivains qui ont seulement contre nous des préventions fâcheuses et des préjugés d'éducation^ mais

qui De sont pas systëmatiquemeot hostiles à l'Eglise et oe craignent pas de lui rendre justice, — et il est en qui se sont honorés par cette haute sincérité, — s'ils ont fait des travaux historiques importants, je pense qu'un laïque instruit, et d'un esprit mûr, peut les lire, mais je lui conseillerais fort de lire concurremment un auteur sûr qui lui permettrait de les contrôler.

Ma prochaine lettre, si vous le permettez, mon ami, entrera dans le détail des indications nécessaires.

Page 1