LETTRE V. — GRANDE LITTÉRATURE CLASSIQUE
Trois langues, selon la remarque de M. de Maistre, furent consacrées au Calvaire, et ont été le langage de Tinspiralion divine dans les Prophètes, dans les Apôlres et dans TËglise. Eh bien 1 deux de ces langues sont langues classiques : le grec et le latin.
Indépendamment de ce caractère que je pourrais appe* 1er sacré, la supériorité littéraire du grec et du latin est partout reconnue; et quant au français, qui est la troisième langue classique, il a pris un caractère d'universalité visi* hlement providentiel ; et quoique Tespagnol, Titalien, l'anglais, Tallemand, aient de grands mérites, et en quelques points une certaine supériorité sur le français, le jugement de l'Europe place la langue française immédiatement à côté du grec et du latin au premier rang. Ces trois langues ont donc été à bon droit ciioisics pour servir aux hutnanités. Une quatrième seule pourrait y être adjointe : c'e:^t la langue hébraïque, instrument propre des hommes inspirés, source par conséquent dû la plus haute et de la plus belle littérature qui soit ici-bas*
Quant aux siècles de Périclès, d'Auguste et de Louis VIV, ils seront toujours considérés comme les trois plus brillantes époques de l'histoire, et celles qui ont offert le concours simultané des plus éminents génies dont le genre humain s'honore.
Le docteur Blair, après avoir remarqué qu'à certaines époques de l'histoire, la nature semble avoir fait un errort extraordinaire pour produire à la fois les plus beaux génies en tous genres, ajoute : « On dislingue surtout trois de ces t siècles heureux : le premier est le beau siècle de la Grèce, « qui commença vers le temps de la guerre du Péloponèso, « et s'étendit jusqu'au règne d'Alexandre-Io- Grand : dans « cette période (avant laquelle Homère et Hésiode avaient « déjà paru] brillèrent Hérodote, Thucydide, Xénophon, « Socrate, Platon, Aristote, Théophraste, Démosthènes, n. É., ni. 4
a Eschinc, Lysias, Isocrate, Pindare, Eschyle, Euripide, « Sophocle, Aristophane, M6nandre,Anacr6on, Théocrile, » — auxquels il faul adjoindre Esope, Lucien, Plularque, et plus tard les grands noms de saint Jean Chrysostome, âv saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, etc. ^ « Le « second de ces beaux siècles est celui de Rome, compris « sous les règnes de Jules-César et d'Auguste : il nous a offre Catulle, Lucrèce, Térencc, Virgile, Horace, Tlbutlc, « Properce, Ovide, César, Cicôron, Tiic-Live, Phèdre, Sal- • luste, Varron, » — auxquels il faut adjoindre C. Ncpos, Senèque, Juvénal, Pline ot Tacite. — a Le troisième enfin tt est le siècle de Louis XIV, pendant lequel fleurirent en a France : Descartes, Corneille, Racine, Molière, Boileau, « La Fonlarne, J.-B. Rousseau, Bossuet, Fônelon, Fleury, « Bourdaloue, Massillon, Pascal, Malebranche, La Bruyère, « M"» de Sôvignè... »
Quels noms! mon ami, quelle lignée! En laissant de côit> ceux dont le génie n'est pas de premier ordre, ou qui Voui déshonore par la licence, ces noms groupés ainsi comme au hasard, et ne présentant que quelques hommes ëminentA dans trois périodes isolées deThistoiredu monde, résument toutefois, on Ta dit et avec raison, Torigine, Tétat de vigueur et la consommation de toute culture littéraire : tragédie, comédie, fable, peinture de mœurs, philosophie éloquence, histoire, épopée et poésie lyrique. Tout genre peut trouver parmi ces hommes le génie qui Ta créé et qui Ta fait fleurir, ou qui Ta le plus honoré. C'est ce que tous 1rs siècles et tous les peuples civilisés ont reconnu, et nous serions inflni si nous voulions recueillir les nombreux te* moignagesque la postérité a rendus à la littérature atiiquc et romaine, et à la littérature classique de la France, associée depuis le siècle de Louis XIV à la gloire de ses devancièn's.
EnflOi si nous envisageons les rapports que Ces trois
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belles Jitiératures ont entre elles, nous verrons que la littérature grecque a eu sur la littérature latine la plus heureuse et salutaire influence, et que toutes deux, h leur tour, D*ont fait que transmettre à la littérature française le précieux héritage d*un bon goût et d*une raison saine et élevée. Oq ne saurait rien imaginer de plus éclatant que le spcc- (acle des lettres romaines, formées et épurées par la litlé* rature grecque; et on peut même douter si, abandonnée h elle-même, Rome aurait un Cicéron à opposer à Démos* (hènes, un Virgile & nommer après Homère, un Tite-Uve, un SallusLe, un Tacite à comparer ii Hérodote, à Thucydide, à Xénophon. La France, de son côté, n*aurait pas eu (on peut au moins en douter aussi) un troisième siècle à inscrire dans les annales du monde après ceux de Périclès etd^AU"» guste, si les Corneille, les Racine, les La Fontaine, les Dcspréanx, les Rossuet, les Fénclon, les La Rruyère n*avaicnt pu profiter des leçons des grands imaltres d'Athènes et de Rome.
Quoi qu'il en soit, il suffit d'avoir nommé simplement ces hommes pour montrer de suite .et sans longs discours que la grande illustration de Tesprlt humain est le, et qu'il n'y a pas à s'insurger contre une telle gloire.
Les hommes illustres dont je viens de citer les noms sont évidemment les sommités, les princes, comme les a appelés Cicéron : patricUy et leur gloire assise sur l'admiration dos siècles, ne périra jamais. Ceux qui viennent au-dessous d*eux sont plus ou moins la foule, plebs^ une moins bonne
compagniOt
Je ne crains pas de dire qu'après les hon^mes inspirés du ciel pour enseigner les choses de l'ordre surnaturel, ces grands esprits viennent immédiatement» Il ne faut pas craindre de dire que c'e^t de Dieu môme que leur venaient leurs grands dons, et ce qu'on pourrait 9ppeler Tinspiration naturelle du gëi)ie,.pour jeter la lumière ^ur les choses
de la nature, comme les prophètes et les apôtres ont été d'une inspiration surnaturelle, pour annoncer les vérités de la grAce. C'est là le trésor de la terre après la Bible, qui est le trésor du ciel ; c'est ce que nous avons de plus pré* cieux parmi les richesses de l'esprit humain.
Il y a d'ailleurs de celte royauté intellectuelle, incontestable, une raison qu'il importe de bien comprendre, et qui vous expliquera, mon cher ami, ma prédilection pour une littérature qui est vraiment la source du beau et l'école du goût. Cette raison, elle est dans une théorie littéraire que j'ai exposée au second volume de cet ouvrage, et que je vais simplement rappeler.
Le génie, ai-je dit, est moins une faculté à part, dans l'homme, qu'une harmonie, un équilibre des facultés, à un certain degré d'élévation et de force. Mais, quelle que soil la faculté qui domine les autres, et fait la spécialité du génie, ce qui en est le fond, l'élément premier et essentiel, c'est la raison. Et cela est vrai du génie littéraire comme de tous les autres génies.
Il y a en nous trois facultés littéraires principales: ia raison^ IHmagination^ la sensibilité, et une quatrième qui est au service des trois premières : la mémoire.
Le point capital à comprendre ici, et que l'école novatrice a méconnu, c'est que la faculté qui doit tout dominer, tout régler, tout gouverner, dans les lettres comme partout, ce n'est pas l'imagination ni la sensibilité, si brillantes et si généreuses qu'elles soient : c'est la raison.
La raison, voilà la faculté maltresse dans l'homme; c'est elle qui est la vérité, la lumière, le soutien, le guide de toutes les autres facultés.
Non pas la raison froide, pauvre et nue, étroite, timide, rigide; mais la raison juste, forte, large et lumineuse; la raison, c'est-à-dire le rectè sapere des anciens, le sens, le Jugement, Tintelligence. C'est cette raison qui est incontes-