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CHAPITRE PREMIER

Dignité de la philosophie et des études philosophiques.

Il est une philosophie, dont les plus grands esprits ont été amoureux dans tous les siècles, dont les plus illustres chrétiens ont dit des choses glorieuses, dont les maîtres ont été proclamés les Patriciens de l'intelligence humaine, ou même des hommes divins ; dont les plus doctes théologiens comme les plus célèbres philosophes ont à l'envi célébré la lumière.

C'est la philosophie, dont saint Augustin disait, parlant d'Aristote et de Platon : « Il y a une doctrine de vraie et certaine philosophie ; » Una est verissimœ philosophiœ disciplina ; et il ajoutait : « C'est à la recherche de cette doctrine que j'ai résolu de m'appliquer ; » Unie investi tjandœ inservire proposai.

C'est la philosophie, dont Clément d'Alexandrie affirmait « qu'avant l'Evangile et la venue de Noire-Seigneur, elle « était nécessaire aux Grecs pour les aider à pratiquer la « justice, et que maintenant elle est utile à la piété ; Atque 9 erat quidem ante Domini adventum philosophia Grœcis « 7ieces$aria ad justitiam, nunc autem utilis adpietatem* »

C'est la philosophie dont Platon parle, quand il dit : philosopher, c'est s'appliquer à connaître et imiter Dieu, c'est apprendre à bien vivre, et aussi à bien mourir [Phédon] ; et voilà pourquoi sans doute Cicéron, disciple de Platon, allait jusqu'à appeler cette philosophie, « la lumière de la vie. »

Voilà la philosophie que saint Grégoire de Nazianze, le grand théologien de l'Orient, n'hésitait pas à nommer « la très-haute philosophie, » et dont saint Jean Chrysostome ne craignait pas de dire : a La philosophie est la connaissance des choses divines et humaines'. »

« La philosophie est l'aliment de l'âme8. »

Saint Chrysostôme avait en telle estime la philosophie, qu'il en emprunte le nom pour le donner à la vie chrétienne, et que le plus haut degré de la perfection évangélique, il l'appelle le plus haut degré de la philosophie.

Voilà la philosophie dont il disait, qu'il en faut allumer le flambeau, puis l'élever sur les hauteurs, afin qu'il resplendisse et éclaire au loin».

C'est enfin la philosophie dont saint Thomas d'Aquin, l'ange de la théologie, disait lui-môme : « La théologie peut « recevoir quelque chose de la philosophie, non quant au « fond, mais pour le développement et la plus grande mani- « festalion de ses propres données (r q. * est 5 ad lm). »

Saint Anselme, Malebranche, Bossuet, Fénelon, Leibnitz, n'en ont point parlé avec moins d'éloges que saint Jean Chrysostôme et les autres grands docteurs de l'Eglise.

En un mot, il est une Philosophie, dont l'Origine est la plus illustre qui se puisse trouver, car c'est la Lumière môme de Dieu;

1 tûv 6ei'u>v xal àv6pa>7ttva>v TpayjiaTwv vvwat; rj qnXoffOfia. (XI, 451. B.)

* rrçv Tpoçfjv... xyjv çi).o«TOytav. (V. 326. B.)

3 xal rà; T>fc çO.OTo^ia; Xajiuàèa; à?* v^Xou 7roppu>ôev à^avxe;. (I, 111. C.)

CH. lcp.

Dont l'Objet est Dieu lui-même : les vérités éternelles et les œuvres divines;

Dont la Certitude, quant à ses principes premiers, est telle que, sans elle, nul fondement ne reste à aucune science, à aucune foi, à aucune croyance sociale ou religieuse ;

Dont les Maîtres furent les princes de l'esprit humain, les plus belles intelligences créées de Dieu ;

Dont le Maître supérieur et unique est Dieu lui-même.

Voilà d'où vient la dignité de la philosophie et des études philosophiques.

L'origine première de la philosophie est la plus haute et la plus illustre qui se puisse trouver : car c'est la Lumière même.

Il y a au-dessus de nous une région de lumière, de lumière supérieure et divine. Dieu l'habile : Lucem inhabitat. Car Dieu est toujours dans la lumière : Ipse est in luce. La lumière est toujours avec lui : Lux cum eo est. 11 se nomme même le Dieu de la lumière : Deus lucis ; ou plutôt il est la Lumière elle-même : Deus lux est.

11 est la Lumière, et il n'y a en lui aucunes ténèbres, in eo tenebrœ non sunt ullœ. Il est, sans aucune ombre de vicissitude ni d'obscurcissement possible, aussi resplendissant la nuit que le jour, apud quem non est transmutatio, nec vicissitudinis obumbratio. En un mot, il est la Lumière, éternelle, immuable, infinie, incorruptible, souveraine, et toujours rayonnante*.

• La région de la lumière, l'origine de la sagesse, sa nature, sa beauté, sa puissance, ses splendeurs, tout cela est admirablement décrit dans un des livres de l'Ancien Testament :

Vapor est enim vit tutti Dei et emanalio quœdam est claritas omnipotentis Dei sincera, et ideo nihil inquinatum in ea incurrit.

Candor est enim lucis œternœ, et spéculum sine macula Dei majestatis, et imago bonitatis illus.

Et cum sit wno, omnia potest; et in se permanent, omnia innovât, et pcr

Eh bien ! cette Lumière éternelle, cette région de lumière rayonnante, c'est la patrie originelle de la philosophie: c'est de là qu'elle descend, qu'elle vient jusqu'à nous.

S'il est dit que la lumière est inaccessible, Lucem inaccessibilem, il n'est pas dit qu'elle soit incommunicable.

Non, car elle rayonne toujours, et Dieu du fond resplendissant de son éternité, aime à la faire briller dans le temps ; et la communication qu'il fait à la raison humaine de la vérité et de la lumière incréées, c'est, selon l'expression môme des saints Livres, le témoignage qu'il se plaît à rendre de lui-même à l'homme sa créature : y on sine testimonio semetipsum relinquit1 ; et telle est l'origine, la dignité, la splendeur et l'utilité providentielle de la philosophie sur la terre.

Elle est un premier témoignage que Dieu, le Père des lumières, Pater luminum, se rend à lui-môme en nous; et c'est de Lui, de cette source sublime et lumineuse du vrai, qu'elle vient: Omne datum descendens à Pâtre luminum*.

En Dieu, il n'y a qu'une lumière, une, simple, et infinie; mais il la produit, il la révèle, il la manifeste à nos regards

nationes in animas sanctas se transfert, amicos Dei et prophetas constitua.

Neminem enim diligil Deus, nisi eum qui cum sapicntiâ habitat.

Est enim hœc speciosior sole, et super omncm dispositioncm stellarum ;

luci comparata, invenitur prior.

enim succedit nox, sapicntiam au le m non vincit malitia. ( Sap. VIII-

26, 29, etc.)

Dans le Nouveau Testament, saint Jean, l'aigle des évangélistes, a tout dit en ces courts versets, que les platoniciens voulaient graver en lettres d'or a la porte de leurs écoles :

In Principio erat Yerbum, et Vcrbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum.

Hoc erat in principio apud Deum.

Omnia per Ipsum facta sunt:Et sine Ipso factum est nihil, quod fac . tum est.

In ipso vita erat, et vita erat lux hominum. 4 Act. 11-16.

* Jacobi, 1-17.

CH. Ier. — DIGNITÉ DB LA PHILOSOPHIE. 91

de deux manières. Comme le dit admirablement saint Thomas, il y a deux modes, deux manières de savoir les choses divines : le mode philosophique et le mode théologique ; le mode rationnel et le mode révélé : Duplex modns divinorum intell i g ibilium.

La lumière descend donc à nous de deux manières : par la raison et par la foi, par la philosophie et par la théologie ; mais c'est toujours du Père des lumières qu'elle descend : Descendons à Pâtre luminum.

Comme ceci est tout à fait fondamental, et a de trèsgrandes conséquences, je veux y insister : brièvement toutefois.

a II y a, dit nettement saint Thomas, deux degrés de l'intelligible divin, Duplici igitur veritate divinorum intelligibilium existante ;Contrà Gentes. Cap. IV). Il y a, relativement à nous, deux modes de la vérité divine; Duplex • veritatis modus... duplicem veritatem divinorum. » Ibid. III et IX.)

C'est ceci qui est fondamental, et sur quoi j'insiste : car ceci une fois bien établi, s'évanouissent la plupart des conflits vainement suscités entre la raison et la foi, entre la philosophie et la religion : elles ne peuvent jamais avoir aucun sujet de désaccord, puisqu'elles viennent toutes deux de la même source de lumière.

La raison de l'homme, dit ailleurs encore saint Thomas, a un double terme et deux degrés de perfection : un premier degré, où elle monte par la lumière naturelle, et un second degré où elle s'élève par la lumière surnaturelle4.

11 y a donc pour l'homme deux lumières, la lumière de la

4 Ratio hominU est perfecta dupliciter a Deo, primà qmdem naturali perfectione, secundum scilicet lumen naturale rationis ; alio autcm modo quâdam supernaturali pcrfcdione. Ua. 2*. 9. 08. 3, C.)

raison qui est la lumière naturelle, et la lumière de la foi qui est la lumière surnaturelle.

Sans doute, il n'y a en soi qu'une seule vérité qui est Dieu, une seule lumière qui est Dieu ; mais l'homme la peut recevoir de deux manières. La lumière naturelle et la lumière surnaturelle ne sont en Dieu qu'une même lumière, diversement reçue par l'homme. Dieu est le principe et la source de la lumière de la raison aussi bien que de la lumière de la foi.

Sans doute encore, la lumière divine en elle-même est une; mais notre intelligence peut la voir de deux manières, directement ou indirectement : comme notre œil peut voir de deux manières la lumière créée, soit en face, soit dans un rayon réfléchi.

De là cette formule des théologiens : la raison et la foi sont deux rayons d'une même lumière ; mais l'une est un rayon direct et l'autre un rayon indirect \

La lumière de la raison, par laquelle nous connaissons les principes de la vérité, est une lumière que Dieu luimême a mise en nous. C'est la lumière même de Dieu, réfléchie dans le miroir de l'âme. Telle est la raison naturelle reçue de Dieu.

Ce sont des rayons de l'éternelle lumière du Verbe; mais seulement reflétés, réfléchis en nous. Ce n'est pas la source même et les rayons directs de la lumière que nous voyons; ce ne sont que reflets, que rayons réfrangés et réfléchis ; mais rayons de l'éternelle et immuable vérité.

Voilà pourquoi saint Thomas, saint Augustin, Bossuet et tous les plus grands théologiens, aussi bien que les grands philosophes, ont dit que les principes et les vérités immuables, nous les voyons en Dieu, dans la lumière de Dieu; et

1 Rationis lumen, quo principia sunt nobis nota, est nobis à Deo inditum, quasi quœdam similitudo increatœ veritatis in nobis résultantes. (S. Thomas.)

CH. lor. — DIGNITÉ DE LA PHILOSOPHIE.

c'est là même ce qui fait tout à la fois la gloire de la raison humaine, et la dignité de la philosophie et des études philosophiques. « Sans aucun doute, dit saint Thomas d'Aquin, quand on voit par la raison des vérités certaines, immuables, éternelles, qui dès lors sont au-dessus de nous, on peut dire qu'on les voit en Dieu, puisque nous ne connaissons rien que par sa lumière, et que la raison est une participation de cette lumière ; car, dit saint Augustin, ces spectacles intelligibles ne nous deviennent visibles, qu'illuminés par leur soleil, qui est Dieu; et de môme que pour voir un objet par nos yeux, il n'est pas nécessaire de voir la substance et le corps du soleil, de même pour voir l'intelligible de ce degré, il n'est pas nécessaire de voir l'essence de Dieu ». »

« Lorsque saint Paul dit en parlant des anciens philosophes : « Ce qu'on peut connaître de Dieu leur a été manifesté, » il parle de cette connaissance de Dieu que nous donne la raison sans la foi. Assurément celle raison s'appuie sur les données sensibles qui ne lui peuvent montrer l'essence divine, puisque ces effets visibles ne sont en rien adéquats à leur cause, qui est Dieu. Mais pourtant, comme ces effets ne seraient pas, si leur cause n'était pas, ils nous prouvent que Dieu est, et ils nous font connaître ce qu'il doit être comme cause de tout, dépassant tout ?. »

* Omnia dkimus in Deo videri, in quantum participatione sui luminis omnia voqnoecimus ; nàm et ipsum naturale i.umen ration» est quidam participatio divin» LUiiiNi. Undè dicit Augustinus : « Disciplina m m • spectamina videri non postunt nisi aliquo velut suo sole illustrcntur, > vidclicet Deo. Sicut ergo ad vivcndum aliquid sensibilité, non est necessc quod videatur substantia solis ; ità ad vivendum aliquid intelligibilUer, non est necessarium quod videatur essentia Dci. (1. q. xu. art, xi. ad. 3j.

* Naturalis nostra cognitio à sen$u principium sumit. Undè tantùm %e nostra naluralis cognitio extendere potest% in quantum manuduci potest per sensibilia. Ex sensibilibus autem non potest usquè ad hoc intellcclus noster pertingere, quàd dimnam essentiam vidcat ; quia creaturœ sensibiles sunt effcctus Dei, virtutem causœ non adœquanles. Undè ex scnsibi-

Ce que je veux et dois faire remarquer enfin, c'est que toul cet admirable enseignement sur les droits et l'origine glorieuse de la raison humaine, saint Thomas comme saint Augustin le tire de l'enseignement des divines Écritures. « La lumière de la face de Dieu rayonne sur nous, dit le « prophète. C'est là cette lumière de la raison naturelle qui « est Timage de Dieu. » Signatum est super nos lumen vultits lui, Domine, quod est lumen raiionis naturalisa in quâ est imago Dei. (Comment, in Paul.)

Saint Thomas, suivant en cela saint Augustin, — c'est d'ailleurs la doctrine constante des Pères, des théologiens, et de la sainte Ecriture, — insiste partout sur cette haute et lumineuse origine de la raison humaine. Pour lui, « la raison est l'impression de la lumière divine en nous. » Impressio divini luminis in nobis. (4. 2. q. xci, art. 2) Pour lui, « la lumière naturelle, mise dans l'âme, est l'illumination de Dieu. » Ipsum lumen naturale animœ inditum est illustratio Dei. (I. 2. q. ix, art. 1. — ) Pour lui, « les principes de la raison pratique comme ceux de la raison spéculative, sont des données naturelles qui existent dans l'âme. » Naturaliter nobis esse indita sicut principia speculabilium ità et principia operabilium.

« Lorsque le prophète s'écrie : La lumière de votre visage, Seigneur, a été imprimée en nous, c'est pour faire entendre que la lumière de la raison naturelle, par laquelle nous discernons ce qui est bien et ce qui est mal, objet propre de la loi naturelle, n'est autre chose que la lumière divine

Hum cognitione non potest tota Dei virtus cognosci, et per conséquent nec ejus essentia videri. Sed quia sunt effectua a causa dependentes, ex eis in hoc perduci possumutyut cognoscamus de Deo an estt et ut cognoscamus de ipso ea quœ necesse est et convenire, secundùm quod est prima omnium causa, excedcns omnia sua causata. (1. q. xii., art. xii. cor.)

CH. lpr. — DIGNITÉ DE LA PHILOSOPHIE.

imprimée en nous. D'où il suit clairement que la loi naturelle n'est autre chose qu'une communication de la loi éternelle faite à la créature raisonnable ». »

Il y a dans les saintes Ecritures, dans Y Ecclésiastique, et dans YEpîtiY </<* saint Paul aux Romains, des passages encore plus formels que le verset du psalmiste, et qui expriment avec une netteté parfaite la doctrine que saint Thomas et saint Augustin exposent ici «.

3e me borne à saint Paul. Voici comment le grand apôtre a fait l'application de ces paroles aux peuples et aux philosophes païens :

« Lorsque les nations qui n'ont pas la loi font nalurelle- « ment les choses de la loi, ces peuples qui n'ont pas la loi « sont à eux-mêmes leur loi ;

« Ils montrent que l'œuvre de la loi est écrite dans leur « cœur: leur conscience leur rendant témoignage; leurs « pensées secrètes les accusant ou môme les défendant a. »

Quel énergique commentaire de cette belle parole du sage sur la loi et la lumière morale: Mandatum lucerna est, et lex lux! (Prov. 4-18.)

4 Cutn psalmista dicit... : Signalum est super nos lumen vultûs fut, Domine; quasi lumen rationis naturalis, qua discemimua quid sit malum, quod periiocl ad legem naturalcm, nihil aliud sit quùm impressio divmi luminisin nobis. I ndô palet quod lex naturalis nihil alivd est, quant partieipatio legis aienuv in rationali creaturâ. (I. 2. q. 91. art. S.)

• Deusabinitio eonstiluit hominem, et reliquit illum in manu eonsilii sui.

Atljecit mandait! et pntrepla sua :

Si volueris madata servare, conservabunt U\ et in perpetuum /idem pla' citam faeere.

Apposait tibi aquatn et ignem : ad quod volueris, porrige manum tuam.

Ante hominem vita et mors, bonum et malum : quod placuerit ei dabitur itli. (Eecl. cap. xv.)

3 Cum enim yentes qua> legem non habent naturaliter (lumrne nnturali) ea quœ legis ftffU, faciunt ; ejusmodi legem non habentes ipsi sunt («*.

Qui ostendunt opus legis scriplum in cordibus suis, testimoniwm reddente illis conscienlid ipsorum, et inter se invicem cogitationibus uecusantibus, aut ctiam dcfendenlibus. (Ad. Rom., c. i ; y. 14-15.)

Saint Paul avait dit déjà :

« Ce qui est connu de Dieu, ils le savent : Dieu le leur « a manifesté.

« Car ce qu'il y a d'invisible en lui est devenu intelligible « et visible depuis la création du monde par le moyen des « créatures : son éternelle vertu et sa divinité ont été mani- « festées; de telle sorte qu'ils sont inexcusables »

ïl faudrait lire sur ce même sujet tout le chapitre VII de la Sagesse : il est admirable sur la philosophie et les sciences. On y voit que la Sagesse éternelle est le principe de la philosophie, et que par elle la philosophie devient la clef et la mère de toutes les sciences. Il y en a là une description incomparable : on y découvre que non-seulement la loi naturelle, les règles de la morale, mais encore les règles immuables de la logique, de la géométrie, des nombres, du droit, de la musique, de l'éthique, de l'esthétique, tous les premiers principes des choses et des sciences, c'est dans la lumière de Dieu que nous les voyons. Ils sont éternels, immuables, et, par conséquent, d'origine divine, puisque, hors Dieu, il est bien clair qu'il n'y a rien d'immuable, rien d'éternel.

Ces rayons immuables des principes et des règles éternelles qui ne cessent d'éclairer, en s'y réfléchissant, l'âme raisonnable, et sont la lumière même de sa raison, le fond de son intelligence, tous ces rayons de sagesse, de justice, de beauté, sont en Dieu, vivent en Dieu, et rayonnent de cette source suprême de la lumière.

Comme le dit Bossuet : « Nous voyons ces vérités dans « une lumière supérieure à nous-mêmes : c'est en Lui d'une

1 Quod notum est Dei, manifestum est in Mis. Deus enim Mis manifestant t.

Invisibilia enim ipstus, a creatura mundi, per ea quœ facta sunt> inlellecta conspiciuntur : sempiterna quoque ejus virtus, et Divinitas ; ita ut sint inexcusabiles. (Ibid., v. 19, 20.)

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CH. Ior. — DIGNITÉ DB LA PHILOSOPHIE.

« certaine manière qui m'est incompréhensible, c'est en t Lui, dis-je, que je vois ces vérités éternelles; et les voir, « c'est me tourner vers Celui qui est évidemment toute « vérité, et recevoir ses lumières (tome 10, p. 82). Oui, dit-il a encore, il y a au-dedans de nous une divine clarté : un o rayon de votre face, ô Seigneur, s'est imprimé en nos

« Ames. C'est lîi la première raison qui se montre à

« nous par son image (Sermon sur la mort).

« Dieu, disait encore un autre grand esprit, Dieu est un « Océan de lumière , dont nous n'avons reçu que des a gouttes. » Ce mot de Leibnitz me rappelle la parole du prophète, qui, s'adressant à Dieu, lui disait : « Votre rosée, « Seigneur, est une rosée de lumière. Ftos lucis, ros (uns. »

Toute la lumière, toute la science philosophique, est renfermée dans ces admirables paroles de Bossuet, commentant le verset de saint Jean : Erat lux vera quœ illuminât otnnem hominem venientem in hune mundum. « La vraie lumière, la lumière éternelle qui illumine tout homme venant en ce monde, c'est le soleil des intelligences; tout œil, toute intelligence la voit, et ils ne verraient rien, s'ils ne la voyaient pas, puisque c'est par elle et h la faveur de ses purs rayons qu'ils voient toute chose: comme le soleil sensible éclaire tous les corps, de même ce soleil des esprits éclaire toute raison. Toutes les vérités, tous les premiers principes, toutes les idées, toutes les lois éternelles sont des rayons communiqués, fractionnés, reflétés de ce divin soleil. »

C'est dans sa lumière et h la faveur de ces divines clartés que la raison et la conscience de 1 homme subsistent.

C'est la que la raison de l'homme voit Dieu et ses perfections infinies, la loi naturelle, la distinction entre le bien et le mal, la sagesse, la vertu, le devoir, la justice, la beauté, les lois immuables des nombres, des raisonnements, etc., c'est-à-dire la Théodicéc, la Métaphysique, la

Psychologie, les règles de Logique et de la Morale, en un mot la Philosophie tout entière.

Pour résumer tout ceci : la lumière philosophique, c'est donc la lumière divine communiquée à l'homme : dans ce rayon actif, puissant, pénétrant, qui est l'énergie essentielle de la raison naturelle, sa puissance de voir, de saisir, de comprendre; dans les idées éternelles, c'est-à-dire dans les grands rayons de vérité qui sont le fond et l'illumination de la raison naturelle, le foyer de la lumière, et sont en même temps les premiers principes, les lois et les règles primordiales de toute science ici-bas.

Tout cela est merveilleusement dit par saint Jean à la première page de son Evangile : Erat lux vera \quœ illuminât omncm hominem venientem in hune mundurn. On ne saurait trop relire cette page sublime et se pénétrer de sa lumière.

L'histoire de cette lumière, de son premier lever dans le monde et dans l'âme de Fhomme, de son premier éclat, et aussi de sa chute, de ses obscurcissements, puis de sa réhabilitation, malgré les déchéances toujours possibles, serait tout à la fois belle et douloureuse à faire : ce n'est pas ici le lieu; j'en indiquerai toutefois au moins les grands traits, afin de ne pas laisser trop incomplètes ces vues rapides sur la communication de la lumière divine faite à la raison de l'homme, et aussi pour faire entrevoir dans quel horizon supérieur et lumineux se déploie la grande philosophie du Christianisme.

Certes, ce fut un beau jour que celui où Dieu dit : fiât lux, et facta est lux : que la lumière soit, et la lumière fut.

Mais il y eut un jour meilleur encore et une heure plus belle : c'est le jour, c'est l'heure où Dieu, Dieu, la Lumière

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CH. 1er. — MtifllTÈ DE LA PHILOSOI I11B.

étemelle, dit : t'aciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance; » et qu'en conséquence de celle parole, il souffla sur la face de l'homme l'Esprit de vie, Spiraculum vitœ, dans lequel l'homme reçut une âme vivante, l'intelligence, la liberté, l'amour, l'immortalité.

Souffle puissant, coup mystérieux, qui imprima, dans les profondeurs de l'âme humaine, les idées éternelles, images de Dieu même, reflets de la splendeur incréée.

Du reste, sur tout cela, sur cette haute origine de la raison et de la philosophie, comme beauté d'expression, comme grandeur de doctrine, et comme hauteur et largeur de vue, rien ne surpasse ces paroles de l'Ecclésiastique f.

* Dieu a douné aux hommes la réflexion, la parole, les yeux, les oreilles, le cœur et le sentiment, pour trouver la « vérité : il lésa remplis d'intelligence et de raison.

a II a créé pour lui une science de l'esprit, il a mis « daus leur cœur une conscience, il leur a montré le bien « et le mal.

« Il a mis son regard sur leur cœur, afin de leur faire « apercevoir les magnificences de ses œuvres.

« Afin qu'ils louent son saint nom, qu'ils le glorilientdans « ses merveilles, et qu'ils racontent la grandeur de ses « ouvrages.

1 . . . . Consilium, et linguamt et oculos, et aurcs et cor dédit %tli& exeot/itandi : et disciplina intellectus replevit illos.

Creavit illis scientiam spiritus, sensus implevU cor illorum, et tnala et bona osteudit illis.

Posuit oculum suum super corda illorum, ostendere illis magnolia operum tuorvm,

Ut nomen sanctifications collaudent ; et gloriari in mirabUibus illius, et magnolia enarrent operum ejus.

Addidi illis disciplinai», et legem vitœ hœrcditavit illos.

Testamentum œternum constituit cum illis, et justitiam et judicia sua ostendit illis. (Eccl. cap. xvn. v. S-10.)

« Il leur a de plus donné ses commandements : une loi « de vie fut leur héritage.

« Dieu a fait avec eux une alliance éternelle : il leur a « manifesté sa justice et son jugement. »

Mais, hélas! cette lumière fut bientôt obscurcie; de tristes ombres vinrent s'y mêler. Limage de Dieu ne fut pas sans doute effacée dans l'homme, mais elle fut bien altérée; la raison ne fut pas éteinte, mais elle fut bien affaiblie: de grandes ténèbres entrèrent dans l'intelligence humaine; et de là les aberrations profondes, les abîmes d'erreur où se précipita le genre humain, et les gémissements des saints Livres sur tant d'hommes « assis dans les ténèbres et les « régions des ombres de la mort. »

iMais s'il y a eu une chute de la raison humaine, un obscurcissement lamentable delà lumière divine dans l'homme, il y a eu aussi, grâces à Dieu, la promesse et la prophétie d'une communication nouvelle de la lumière divine au monde.

Et cette promesse a fait tressaillir l'antique humanité. Rien n'est touchant comme ces cris, comme ces espérances des hommes des vieux âges, désolés des ténèbres, et appelant la lumière, l'illumination future du monde.

« Le Juste de Dieu viendra, et sa venue sera comme le « lever d'une grande lumière. Justus ut splendor.

a Son nom sera L'Orient : Oriens erit nomen ejus.

« Il sera la Lumière des nations, Lumen gentium; et il « fera sortir de leur prison obscure les hommes assis dans « les ténèbres. »

Mais, comme le soleil, avant de monter à l'horizon et d'inonder le monde de ses feux, s'annonce par des rayons précurseurs, par une aurore : ainsi, le futur Illuminateur, « l'Orient, la Splendeur de Dieu, le Soleil de justice, » devait avoir aussi son aurore, une préparation lointaine à sa grande illumination.

CH. lpr. — DIGNITÉ DE LA PHILOSOPHIE. 401

Ce fut cette Loi, toute de lumière, lex lux, par laquelle, selon l'admirable langage des saints Livres, commencent à être redonnées au monde les clartés incorruptibles de la lumière incréée. Incipiebat incorruptum legis lumen sœculo dari. (Sap., xvm, 4.)

Enfin, la grande illumination se fit. La lumière vint en Personne. Quel jour que celui où Jésus-Christ dit : Je suis la Lumière du monde : Ego sum Lux mundi î

Moi, la Lumière, je suis venu dans le monde, E<jo Lux, veni in mundum.

Il vint, et il lit rentrer dans les obscurités de l'intelligence humaine la lumière céleste.

Il ne dissipa point seulement les nuag< s de l'intelligence humaine, il ne fit pas seulement resplendir les chosesqu'ellc pouvait voir encore à travers ses ombres ; il étendit sa vue, lui ouvrit des perspectives nouvelles, lui apprit des choses qu'elle ne savait pas, mais que Lui, « le Fils unique du Père, a avait vues dans le sein du Pere. »

Et dès lors, à des discours nouveaux, inouïs, à une langue inconnue, à des expressions inattendues, sublimes, à mille révélations, à mille traits de lumière rayonnants de l'Evangile, il fut manileste qu'en effet la région de la lumière était descendue vers la région des ténèbres, pour l'éclairer.

Et depuis lors, il y eut un royaume nouveau dans le monde, et il s'est appelé le royaume de la Lumière : une génération nouvelle est apparue, cette génération inespérée, dont le Fils de Pieu dit: Fils de la lumière, Filii lucis!

Il faut entendre saint Paul redire aux premiers disciples de Jésus-Christ cette belle parole du Maîlre :

« Nous sommes les fils de la lumière et les fils du jour; « nous ne sommes pas les fils de la nuit et des ténèbres... « Autrefois, nous étions ténèbres... nous sommes aujour- « d'hui lumière dans le Seigneur. »

Et CCI te lumière, qui se leva d'abord en Orienl, illumina bientôt la terre entière.

Les envoyés de la lumière, les apôtres de Jésus-Christ, partent, et leur voix remplit le monde. Et comme il n'y a pas un point du globe qui échappe à la lumière du soleil, il n'y aura pas dans le vieux monde un pays qui échappe à la lumière de l'Evangile.

Et, chose merveilleuse, cette lumière est en permanence dans le monde.

« Voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. »

Il y a ici-bas un centre, un foyer, où la lumière divine, naturelle et surnaturelle, se conserve, et d'où elle se répand dans le monde; et cela, jusqu'à la fin; et les hommes ne l'éteindront jamais. Jésus-Christ a voulu et fait ce prodige.

Toutefois, malgré la venue et la permanence de la lumière, l'illumination totale n'a pas lieu dans la vie présente.

Jésus- Christ, c'est Dieu sur la terre : c'est le Verbe divin, mais révélant les choses divines en langage humain; c'est le soleil, mais le soleil derrière un nuage.

Un jour viendra, où le nuage ne sera plus, où entre Dieu et l'homme, entre la lumière éternelle et l'âme, il n'y aura plus ni les idées de la raison, ni les paroles de la révélation : mais où la Lumière, où Dieu apparaîtra lui-même, sans intermédiaire, sans voile, sans figure, sans paroles, dans son essence rayonnante : où nous le verrons tel qu'il est, en lui-même, face à face; facie ad faciem; où nous verrons la lumière dans la lumière, in lumine lumen; et où, près de lui, nous serons transformés, transfigurés de clarté en clarté : de claritate in claritatem.

Voilà l'histoire de la lumière; toile est la suite et l'har-

CH. Ier. — WGN'ITÉ DE LA PHILOSOPHIE. 403

monie de toutes les illuminations de Dieu sur l'homme. Et il est manifesté qu'elles se complètent Tune l'autre, el ne se combattent pas.

Et voici en résumé la belle théorie de la lumière totale, de l'entière illumination.

La lumière divine est unique: il n'y a qu'un Dieu, et qu'un Verbe, Lumière de Dieu; mais il y a trois modes divers de participation à la lumière divine.

Le premier indirect, naturel, fractionné, reflété dans l'intelligence de l'homme, comme dans un miroir, c'est la lumière de la raison : lumen rationis.

Le second direct, surnaturel, mais voilé, c'est la lumière de la foi, lumen fidei : qui ajoute des révélations, des lumières admirables à la lumière de la raison, sans contredire aucune des lumières de la raison.

Le troisième enfin, c'est la Lumière même, vue dans sa source, en elle-même, en Dieu, face à face, facie ad faciem, sicuti est. Et alors nous lui deviendrons semblables iSimiles eierimus... in lumine videbimus lumen.

Cette troisième lumière est la lumière de gloire : Lumen gloriœ : inaccessible à l'œil de l'homme en ce monde; Lucem inaccessibilem... oculus non vidit... Deum nemo vidit unquàm; mais que le Fils de Dieu qui est au sein du Père, Vnigenitus qui est in sinu Patris, nous a révélée, promise, conquise, par sa mort même, comme le suffisant motif et le prix glorieux de sa venue parmi les hommes.

11 y a donc, et nous pouvons en terminant poser cette conclusion, il y a comme trois états de la raison de l'homme.

Le premier état, c'est l'état de la raison de l'homme, sans la révélation chrétienne.

A la vérité, il y a eu, immédiatement après la chute, une révélation de Dieu , qui a commencé par la promesse du Rédempteur, de l'illuminateur divin. Mais les hommes, en dehors du peuple de Dieu, eurent bientôt à peu près perdu les traces de cette révélation surnaturelle.

Le second état, c'est l'état de la raison de l'homme, éclairée par la révélation chrétienne : c'est l'état de l'humanité en ce moment et jusqu'à la consommation des

siècles.

Enfin le troisième état, c'est l'état de l'intelligence de l'homme éclairée dans la vie éternelle, par la pleine lumière de Dieu.

Il demeure donc, de toute cette doctrine, que la raison de l'homme, et la lumière naturelle qui l'éclairé, est une participation de la lumière de Dieu;

Qu'il y a tout un ordre de vérités naturelles, de premiers principes, d'idées claires, certaines, immuables, éternelles, subsistantes en Dieu, et communiquées à l'homme par la lumière môme de Dieu, qui sont le fond de la science philosophique et de toutes les sciences humaines;

Qu'enfin, cette lumière de la raison, ce rayon divin, cette lumière de la philosophie et des sciences ne sont pas toute la lumière, toute l'illumination de Dieu ; qu'on ne doit donc pas s'y renfermer obstinément, et qu'on peut aller plus loin et monter plus haut, sans les contredire en rien ; mais qu'ils sont une communication admirable, une participation sublime de réternelle lumière ; et voilà pourquoi ils sont dignes d'un si grand respect.

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