CHAPITRE II
Dignité de la philosophie considérée dans son objet.
Telle est donc la haute et grande origine de la philosophie.
Si maintenant, regardant de plus près cette science, nous en considérons l'objet, quelle idée n'aurons-nous pas encore de son importance et de sa dignité !
De quoi s'occupe directement la philosophie ?.Quel est son objet propre?
Il n'en n'est pas de plus élevé, de plus noble, de plus nécessaire.
C'est Dieu lui-même : ce sont les vérités éternelles, et les œuvres divines.
C'est Dieu et l'homme fait à son image : l'âme unie au corps et habitant ce monde. En un mot, c'est Dieu, l'homme et le monde.
On peut même dire que Dieu, c'est toute la philosophie. Car il y est partout; en toute question on l'y retrouve.
Et pour entrer ici dans le détail, et mettre l'ordre convenable dans cet important sujet, je dirai : par là môme et par cela seul que tel est l'objet de la philosophie, les vérités dont elle s'occupe sont les plus hautes sans comparaison auxquelles puisse s'appliquer l'esprit humain dans l'ordre naturel, et non-seulement les plus hautes, mais encore les plus attrayantes et les plus belles, et aussi les plus pratiques et les plus utiles; je ne dis pas assez, les plus nécessaires.
Oui, les plus nécessaires. Car les vérités philosophiques,
L1V. n. — LA PHILOSOPHIE
l'esprit humain ne peut s'en passer, non-seulement pour sa dignité, sa noblesse, son élan vers la lumière, son déploiement dans les sphères élevées, mais encore et surtout pour les besoins les plus vrais et les plus profonds de sa nature et de sa vie.
Qu'est-ce en effet que la philosophie dans sa notion la plus générale? C'est l'amour et la recherche de la Vérité. Mais qu'est-ce que la Vérité, si ce n'est le premier besoin de l'homme, le plus grand et le plus sublime objet qui puisse occuper sa pensée?
Il y a dans l'intelligence humaine des idées essentielles, des vérités primordiales, que tout homme, qu'il le sache bien ou qu'il ne s'en rende pas compte, porte en lui, et qui constituent le fond desa raison : voilà les idées, voilà lesvérités, qui sont l'objet propre de la philosophie.
Je dis les idées essentielles, et non pas les imaginations vaines; je dis les vérités, et non pas les opinions ou les sytèmes. Il faut bien se garder de confondre la philosophie avec les opinions et les systèmes. Elle s'en occupe, elle les étudie, pour en connaître l'histoire, suivre l'esprit humain dans ses tendances, savoir au fond ce qui peut se rencontrer de bon dans ces ylacita, comme disaient les anciens, l'adopter au besoin, ou réfuter ce qui s'y trouve de vain ou de faux; mais elle s'en distingue essentiellement et ne s'y renferme pas : elle remonte plus haut, jusqu'aux vérités elles-mêmes, indépendantes des systèmes particuliers, et trésor commun de l'humanité.
Grâces en soient rendues à Dieu, l'humanité possède un fonds commun de principes, naturels, inébranlables, universellement consentis, qui n'appartiennent en propre à aucun siècle, h aucune école, mais au sens commun; « que « nul philosophe, dit avec raison M. Cousin, ne peut re- « vendiquer comme sa propriété particulière » et qui forment en quelque sorte le patrimoine de l'esprit humain :
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voilà le grand objet de la vraie philosophie. Sur ces principes immortels, il y a des méditations, des démonstrations ; on en a fait une doctrine suivie, une science : c'est la science philosophique; et certes il importe de confier par renseignement une telle science à la jeunesse, lorsque rage de la réflexion et de la pensée est venu ; et cela nonseulement pour affermir ces grandes vérités dans l'esprit des jeunes gens et les défendre contre les doutes qu'ils rencontreront autour d'eux dans le monde, mais encore et surtout pour que ces nobles croyances, prenant de leurs Ames une possession réfléchie et profonde, influent puissamment sur leur vie tout entière.
Mais dans tout ee grand enseignement, la vraie philosophie procède avec la sobriété de la sagesse : elle évite les questions téméraires ; elle ne tente pas les solutions impossibles ; elle s'arrête, quand il le faut; elle ne perd pas son temps à la poursuite de ce qui est douteux, superficiel, ni dans les vaines controverses de paroles.
C'est ainsi que tous les grands maîtres dont s'honore la philosophie l'ont entendue et expliquée. C'était la manière de Bossuet, lorsque, traçant dans sa célèbre lettre à Innocent XI le programme de son enseignement philosophique pour son royal élève, il disait :
« Pour les choses qui regardent la philosophie, nous les avons distribuées de sorte, que celles qui sont hors de doute et utiles à la vie, lui puissent être montrées sérieusement, et dans toute la certitude de leurs principes.
« Pour celles qui ne sont que d'opinion, et dont on dispute, nous nous sommés contentés de les lui rapporter historiquement, sans le faire entrer dans ces querelles, parce que celui qui est né pour le commandement doit apprendre à juger et non à disputer1. »
1 Voir le récent et beau travail de M. FtoqiWt, sur tYducation du grand Dauphin.
Mais quelles sont au fond ces vérités, objet des études philosophiques, et « placées bien au-dessus de tous les systèmes? » J'ai dit qu'il n'y en a pas de plus grandes et de plus augusles.
La philosophie, en effet, se compose de quatre parties : la Thêodicée, la Psychologie, la Logique et la Morale.
Ce qui se nomme la Métaphysique, et qui traite des choses les plus abstraites et les plus immatérielles, comme de l'être en général, et en particulier de Dieu et des êtres intellectuels faits à son image, n'est autre chose que la Théodicée et la Psychologie.
Quant à la Logique et à la Morale, dont l'une nous apprend à bien penser, à bien juger, à bien raisonner, et l'autre à bien vouloir et à bien vivre, comme au fond elles rentrent toutes deux dans la Psychologie, il s'ensuit, ce que j'ai indiqué déjà, que l'objet de la philosophie, c'est simplement Dieu, et l'homme, et dans l'homme l'image de Dieu.
Dieu donc, première et fondamentale idée de l'esprit humain; Dieu, première et fondamentale vérité de l'ordre naturel et surnaturel, Dieu est le premier et le fondamental objet de la philosophie.
Dieu, Y Etre absolu, qui est vivant, intelligent, personnel, et actif; l'Être infini, l'Être parfait, éternel et tout-puissant, souverainement sage, juste et bon ; Principe et Fin de tout, Créateur et Providence; Dieu, qui est la cause de toute beauté, de toute bonté; qui renferme toute perfection, sans trace d'imperfection; qui est le Souverain Bien en luimême, le Père du monde, l'Ordonnateur de toutes choses : lequel n'a pas produit son œuvre spontanément et aveuglément, mais avec science et divine raison, créant les êtres qui n'étaient pas, mais qui deviennent par lui, et les faisant pour lui-môme et pour sa gloire;
Dieu donc, et ses œuvres :
L'Hommb, fait à limage de Dieu, son âme marquée de cette divine empreinte; sa nature spirituelle, libre, immortelle, ses lois, sa destinée;
Lb Mondb, créé aussi par Dieu, et dont Dieu a fait le palais de l'homme;
En un mot, Dieu, I'Homme, le Monde, et leurs rapports;
Ou, pour mieux dire, Dieu au commencement et Dieu à la fin de toutes choses : Principium et Finis, Alpha et Oméga : 1 Dieu partout; tout venant de Dieu et tout remontant à Dieu; Dieu rayonnant dans toute idée, et au terme de toute question. Pour s'exprimer plus simplement encore : Dieu, et le côté divin de tout ce qui n'est pas lui, mais vient de lui et doit retourner h lui, voilà la grande science philosophique.
Ecoutons ici sur cette haute nature des questions philosophiques, deux grandes autorités, saint Paul et saint Thomas; saint Paul, commenté par saint Thomas, et énumérant ainsi les vérités, objet de la philosophie :
Et d'abord l'existence de Dieu, Deum esse; toutes ses perfections, ses profondeurs invisibles, invisibilia ipsius; sa puissance éternelle, sempiterna quoque ejus virtu$;M Divinité, Divinitas; sa providence, sa bonté, sa véracité, sa sagesse, sa justice*; sa gloire incorruptible, gloriam incorruptibilis Dei; la loi naturelle et divine3, irrécusable dans le cœur de l'horrme, ipsi sibi suntLex; la loi morale, la conscience, son témoignage imprescriptible, ses inspirations, ses remords; teslimonium reddente conscientia*; les châtiments et les récompenses, le culte et l'adoration dus à Dieu, et « toutes ces autres grandes vérités de même na-
1 Apoc, c. I, v. 8.
3 Cùm justitiam Dei cognovissent, non iutcllcxcrunt, quoniam qui talia agunt, digni sunt morla.
3 Naturaliter ea qu;e legis sunt faciunî; ipsi sibi suut lex.
4 Testimonium reddente conscientiâ ipsorum, et inter se invicem cogitationibus accusantibus, aut etiam defendentibus. (Nom., v. 7, 8, 9, 10.)
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« ture, que par la raison naturelle, dit saint Thomas, nous « pouvons connaître de Dieu, comme l'apôtre renseigne « aux Romains' : ces vérités, qui ont Dieu lui-même et les « choses divines pour objet, continue ce grand docteur, et o que la raison humaine peut atteindre et connaître par « ses efforts». » Voilà les vérités qui sont l'objet de l'enseignement philosophique.
Et ce ne sont pas seulement les philosophes chrétiens, instruits par une lumière supérieure à chercher Dieu en toute chose, qui ont reconnu ce grand caractère de la philosophie, et considéré le sens philosophique, si je puis dire ainsi, comme le sens du Divin : les grands esprits, les vrais philosophes de l'antiquité n'ont pas envisagé la philosophie d'une autre manière :
t Voyant, dit le Catéchisme romain, que Dieu a rempli « le monde de biens, comme dit l'Apôtre, qu'il a donné au « Ciel la rosée, à la terre sa fécondité, à tout ce qui vit sa « nourriture, et au cœur de l'homme sa joie : par là les phi- « îosophes apprirent à ne rien attribuer de bas à la majesté « de Dieu, à éloigner de son idée toute matière, tout mé- « lange grossier ; à lui attribuer tout bien et tome vertu, « en un degré parfait; à le concevoir comme la source vive « et inépuisable de toute bonté, de toute qualité, d'où dé- « coule sur les créatures toute perfection; à l'appeler sage, a ami de la vérité, principe de vérité, et autres noms qui « supposent la souveraine et absolue perfection; enfin à le « dire immense, infini dans sa force,'dans sa grandeur, dans « sa puissance et son action. »
« Tels sont les grands traits de la connaissance de Dieu, « vraiment conformes à la nature de Dieu, et à l'auto-
* Et alia hujusmodi quœ per rationcm naturalem nota possunt esse de Deo, ut dicitur ad Komanos. (Saint Thomas.)
* Duplici igitur veritate divinorum intelligibilium existenli , una ad quam rationis inquisitio pertingerc potest. (Contra gentes, I. 1,2, 3.)
k rite des saints Livres que la philosophie a découverts « dans la contemplation de la nature (investiyatione cogno- « vemnt) \ »
Aristote a merveilleusement exprimé, dans le langage qui lui est propre, cette tendance de la philosophie au Divin, et la noblesse qu'une telle direction de la pensée donne à la vie humaine et aux études philosophiques. Son texte est vraiment admirable : « Une telle vie, dit-il, la vie qui « se passe dans la contemplation philosophique des véri- « tés éternelles, est supérieure h la vie de l'homme; car ce « n'est pas en temps qu'homme que l'homme vit ainsi, mais <c en temps qu'un principe supérieur vit en lui. » Aristote ajoute : « 11 faut donc, selon l'exhortation des sages, que « l'homme apprenne à sortir de l'homme, à ne rien sentir a de mortel, mais à vivre d'immortalité, et de la vie du « principe divin qui est en lui'. »
Ce qu'il faut bien remarquer encore, c'est que toutes ces grandes idées ne sont pas fugitives et éphémères, mobiles et changeantes, comme la foule des objets contingents qui s'écoulent et se transforment incessamment, vains fantômes de l'être : non, elles subsistent dans une région su-
' Quamvis hœc ità sint, non rcliquit tamen Deux, ut inquit Aposlolus (Art. 1-4, 10 semelipsum sine l limonio, benefaciens, de cœlo, dans pluvins, et tmpora frucUfera, implens cibo et Uvtitiâ corda homînun. Qmr causa fuit philosophis nihil abject um de Deo sentiendi, et quidquid corporeum, quidquid conerctum et admUtum est ah co lontjissime removendi. Cui etiam bonorum omnium perfectam vim et copiam liibucrunt, ut ab eo tanquam a perpetuo quodum et ine.rhausto fonte bnnitatis ac benùjnitatis omnia ad omnes creatas rcs atque naiuras perfecta bona dimanent ; quem sapientem veritatis auctorem et amanlem,justum, beneficentissimum , et aliis nominihus appellave runt% quibus su m ma et absoluta perfectio continetur ; cujus immensnm et infinitam virtutem, omnem complenlem loctim et per omnia pertingentem esse diaeiunt.
Magna et prœclara hœc tunt, quœ de Deî nalura sacrorum librovum auctoritati consentanea, et conséquent i a er rerum effectarum investiyatione philos» j lu cognoverunt. (Catéch. Nom.)
* Anst. mor. ad Nicbom.
périeure à la mobilité, aux vains phénomènes; elles sont immuables, éternelles, parce qu'elles sont nécessaires : en sorte que l'esprit qui les embrasse n'étreint pas une ombre qui passe, une figure de la réalité; il saisit la réalité même, la réalité vivante; et comme la pensée s'élève avec son objet, l'intelligence qui contemple ces vérités, qui s'en nourrit, participe à leur grandeur : voilà la dignité de la philosophie.
Or, que la phisosophie mette ainsi notre esprit en présence de l'Immuable et de l'Immortel, c'est ce que tous les génies philosophique enseignent : écoutons encore Bossuet, commentant lui-même ici Platon :
« Toutes ces vérités, et toutes celles que j'en déduis par un raisonnement certain, subsistent indépendamment de tous les temps : en quelque temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra ; mais en les connaissant, il les trouvera vérités, il ne les fera pas telles; car ce ne sont pas nos connaissances qui font leur objet, elles le supposent. Ainsi ces vérités subsistent devant tous les siècles, et devant qu'il y ait eu un entendement humain ; et quand tout ce qui se fait par les règles des proportions, c'est-à-dire tout ce que je vois dans la nature serait détruit, excepté moi, ces règles se conserveraient dans ma pensée, et je verrais clairement qu'elles seraient toujours bonnes et toujours véritables, quand bien moi-même je serais détruit. (Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. iv, § 5.)
« Ces vérités éternelles, que nos idées représentent, sont le vrai objet des sciences ; et c'est pourquoi, pour nous rendre véritablement savants, Platon nous rappelle sans cesse à ces idées, où se voit, non ce qui forme, mais ce qui est; non ce qui s'engendre et se corrompt, ce qui se montre et passe aussitôt, ce qui se fait et se défait, mais ce qui subsiste éternellement. C'est là ce monde intellectuel que ce divin philosophe a mis dans l'esprit de Dieu, avant que le
monde fût construit, et qui est le module immuable de ce grand ouvrage. Ce sont donc là ces idées simples, éternelles, immuables, ingénérables et incorrruptibles auxquelles il nous renvoie pour entendre la vérité... ( Bossuet, Logique, liv. 1, ch. xxxvn.)
Ces grandes idées, dont parle Bossuet, qui seules donnent la vraie science des choses, sont la vraie lumière et le vrai soleil de l'Ame. Tant que l'esprit, selon la belle et philosophique comparaison de Platon, retenu, emprisonné dans la sphère abaissée et ténébreuse des objets matériels et contingents, comme un esclave enchaîné dans une caverne, ne s'est pas élevé jusqu'à cette haute et pure région des idées éternelles, il n'a pas vu la vraie lumière, il en a vu à peine de pâles reflets; il n'a pas vu les choses, il n'en a vu que les ombres passer et repasser sur les parois de sa caverne, et il prend ces fantômes mouvants pour les vivantes réalités. C'est l'état des esprits non initiés encore aux choses philosophiques. Ils ne contemplent que l'apparence et la surface des choses. Pour voir les réalités en elles-mêmes,'et dans la lumière, il faut briser ses entraves, sortir de sa caverne, dit Platon, s'élever jusqu'à la lumière du jour, c'est-à-dire s'élever par la philosophie au-dessus du variable et du contingent, au-dessus des apparences et des phénomènes et monter jusqu'à la sphère lumineuse des idées, jusqu'à Celui qui est, dans la lumière, le Suprême Intelligible et le Suprême Désirable, jusqu'à Dieu.
Alors, c'est un ravissement inexprimable. L'esprit, fait pour la vérité, tressaille dans cette lumière. Exultât in luce. Ces vérités sont si belles, si attrayantes, qu'elles attirent l'homme invinciblement. On se passionne à cette contemplation. C'est la satisfaction du plus noble et du plus profond besoin de l'esprit de l'homme. Oui, il y a dans l'esprit et dans le cœur humain des aspirations, des capacités, des puissances qui demandent impérieusement cette lumière,
sinon, on peut le dire en quelque façon, non-seulement on n'est pas philosophe, mais on oublie d'être homme, on met une lacune profonde, et une faiblesse lamentable dans sa vie.
Et certes il ne faut pas s'étonner de ce que les plus puissantes de nos aspirations soient celles qui nous portent vers ces régions de la vérité et de la lumière dont j'ai parlé. Encore une fois, grâces en soient rendues à Dieu : éternellement, pour l'homme rien ne sera plus attrayant et plus beau que la vérité et la lumière. Aussi, quand une fois la vérité est entrevue et soupçonnée, elle attire par ce charme irrésistible, dont l'Ecriture a dit : L'œil ne se rassasie pas de voir, ni le cœur d'aimer, ni l'intelligence de connaître. De là celte grande et noble curiosité, qui est le signe et l'honneur de tous les grands esprits.
Aristote disait autrefois que Dieu, qui est le Souverain Bien de l'intelligence, est aussi le Souverain Bien du cœur, et qu'ainsi il attire le monde, il est le moteur immobile du monde. Aristote ne faisait qu'exprimer par là, avec sa profondeur ordinaire, cet attrait supérieur de la philosophie. Puisque Dieu, comme nous l'avons vu, est au fond de toutes les questions philosophiques, et que Dieu, en môme temps qu'il est la Suprême Vérité, est aussi la Suprême Beauté, comment les questions qui impliquent Dieu ne nous raviraient-elles pas ? C'est pourquoi toutes les grandes gestions que la philosophie étudie, tout homme, implicitement ou explicitement, les conçoit, se les pose, et y cherche une solution. Pour s'en défendre, il faudrait éteindre sa raison, étouffer son cœur, abaisser, sans partage, comme hélas il arrive encore trop souvent, son regard vers la terre.
Mais ce n'est pas Dieu seulement, c'est l'homme lui-même, qui, par cela seul qu'il a été fait à la ressemblance de Dieu, est aussi pour l'homme un sujet d'études d'un attrait souverain. La sagesse des vieux âges avait écrit ces mots sur le seuil de ses temples : rvwei <t*uTgv , connais-toi toi-même.
Comment en effet ne pas être curieux et charmé de savoir qui l'on est, d'où Ton vient, où Ton va ? Quel est en nous ce principe si profond et si actif de la pensée, de la volonté, de l'amour? Est-ce une âme spirituelle, libre, immortelle, et qu'y a-t-il dans les profondeurs de cette âme, image de Dieu même ? Quelles sont les lois qui la gouvernent ? Quelle en sera la destinée? Ou bien, ne suis-je qu'un assemblage d'organes, plus ou moins délicats ou grossiers, et l'organisme brisé, tout mon être périrait-il ?
En ce monde, au milieu duquel nous sommes plongés, faut-il aussi nous résigner à le regarder sans le comprendre? D'où vient-il ? Comment annonce-t-il la gloire de son Auteur ? Quels vestiges Dieu y a-t-il laissés de lui-même ? Il y a là des questions générales, que les sciences cosmologiqms n'étudient pas assez, mais que la curiosité, ou plutôt que la raison humaine réclame nécessairement, parce que sans elles la science est incomplète et n'a pas son couronnement.
Tel est l'attrait des questions philosophiques : aussi, en vain on voudrait les supprimer, elles reviennent toujours solliciter en nous ce goût profond, cette faim sublime de la vérité et de la beauté suprême, qui est le glorieux apanage de la nature humaine. Pour s'en défendre, je l'ai dit, il faudrait ramener violemment en bas, dans les régions inécîairées, ce regard que l'esprit humain veut porter en haut, du côté de la lumière. Il ne faudrait pas seulement abaisser sa raison, il faudrait étouffer en soi le besoin d'aimer et d'admirer, et comprimer ces élans généreux qui entraînent malgré lui le cœur de l'homme vers la Souveraine Beauté, dont il porte en lui l'immortelle idée, l'impérissable désir. Ce n'est pas tout, il faudrait encore éteindre sa conscience ; car il n'y a pas seulement en nous le sens rationnel ou le sens du Vrai, et le sens esthétique ou le sens du Beau ; il y a encore le sens moral ou le sens du Bien ; et c'est là une troisième et invincible aspiration vers Dieu, qui est le sou-
verain Bien, comme il est la suprême Vérité, et la suprême Beauté, a Celui qui voudrait, dit un savant Théologien con- • temporain, arracher du cœur humain ce triple sens que a Dieu même y a mis, et qui naît de ce général et invincible « attrait du Désirable et de rintelligible, qui ne quitte ja- « mais l'àme, celui-là mutilerait la nature humaine et lui « ôteraitson plus essentiel élément. » (P. Perrone, Prœlect. theol., t. II, p. 1330.)
Oui, quand la grandeur et la beauté des vérités philosophiques ne solliciterait pas si puissamment l'intelligence et le cœur de l'homme, leur nécessité morale les ramènerait encore ; le cri de la conscience humaine les rappellerait toujours. Et c'est ici que se découvre un autre caractère de la philosophie, le côté pratique après le côté théorique. Certes, s'il y a une question pratique au monde, c'est bien la question du devoir. Toute une partie de la philosophie roule sur cette question ; la morale en trace les lois, comme la logique trace celles de la pensée. Ou plutôt, toute la philosophie aboutit là ; toutes les études spéculatives ont pour conclusion cette grande science du devoir, qui est la science de la vie même.
On se fait donc une grande illusion, quand on se représente la philosophie comme une science d'abstractions, et les philosophes comme des rêveurs occupés à tourmenter des chimères. Rien n'est plus pratique et plus nécessaire à la vie humaine que la vraie philosophie. Les esprits superficiels ne voient que le milieu extérieur où se déploie la vie, où s'agite la société ; ils ne savent pas que les assises de toutes choses sont invisibles et cachées dans la région profonde des idées, dans le monde de rintelligible.
Tout ce qui se voit porte sur ce qui ne se voit pas, mais se conçoit et s'éclaire par la raison, flambeau de l'homme : tout ce qui passe pose sur l'immuable ; tout ce qui est contingent s'appuie sur l'absolu. La vie privée et la vie publique,
les familles et les Etats, le droit, les lois, les mœurs, la religion elle-même, toutes les grandes choses en un mot qui intéressent l'humanité, ont leur fondement dans ces vérités éternelles que la philosophie recherche et découvre. Il en est si bien ainsi, que quand ces vérités fondamentales, la personnalité divine, la création, la providence, la spiritualité de l'âme, la liberté de l'homme, la loi du devoir, la distinction de la vertu et du vice, du mérite et du déméritera destinée immortelle de l'humanité, toutes ces croyances en un mot sans lesquelles il n'y a plus aucune religion ni aucune société possibles, parce que sans elles il ne peut y avoir de \raie morale ni publique ni privée, quand tout cela est en oubli ou en péril dans un siècle, tout chancelle, tout l'ordre social est ébranlé sur ses bases.
Gardons-nous donc de l'erreur vulgaire, qui ne voyant dans la philosophie que le coté spéculatif, la considère comme une science sans application possible aux choses réelles ; et n'oublions pas que les spéculations philosophiques non-seulement ouvrent à l'intelligence les plus vastes horizons, les plus attrayantes perspectives, le monde le plus lumineux et le plus beau, mais encore qu'elles ont un côté éminemment pratique et nécessaire, puisque sans elles, la raison des devoirs et la règle de la vie étant méconnues, toute la vie humaine flotterait, confuse et incertaine. Non, la philosophie n'est pas cette science abstraite et purement spéculative dont Bossuet a dit : « Malheur à la connaissance « stérile qui ne se tourne pas à aimer, et se trahit elle- « même ! » La philosophie, comme l'antiquité l'avait conçue, et comme un enseignement grave et sérieux doit la présenter toujours, la philosophie, l'objet de la philosophie, c'est la sagesse, et la sagesse c'est tout à la fois la recherche du vrai et la pratique du bien*.
J Je suis aise de citer ici un passage d'Aristote qui résume tout ce