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CHAPITRE III

Dignité de la philosophie considérée dans la certitude qu'elle

donne à l'esprit humain.

Ces grandes vérités que l'humanité croit, dont l'humanité vit, Dieu, l'âme, la liberté morale, le devoir, le mérite et le démérite, la Providence : ces vérités qui sont les bases de toute société et de toute religion, la philosophie les éclaire, les affermit dans les esprits, les défend contre l'impiété et

chapitre : il suffit à montrer tout ce que Dieu avait mis de lumière dans ces grands esprits de la philosophie antique, et comment il n'a jamais cessé de se rendre témoignage à lui-même dans l'humanité, selon l'expression de l'apôtre. — Après avoir développé ses idées sur l'ensemble du monde, Aristote ajoute : « Il nous reste a parler sommairement de la cause qui contient et gouverne l'ensemble.... Une antique tradition, répandue par nos pères, nous apprend que toute chose vient de Dieu et par Dieu, qu'aucune nature ne se suffit (oOôc;xta ci cpûct; aOrr, xaO' laur?4v èoriv àvQàpxY];) et ne subsiste que par son secours.... Dieu est, en effet, conservateur et père de tout ce qui est dans le monde, et il opère en tout ce qui s'opère, non comme un ouvrier qui travaille et se fatigue, mai» comme une vertu toute puissante qui agit.» (De Mundo, VI.)

Il faut savoir de Dieu que sa force est irrésistible, sa beauté accomplie, sa vie immortelle, sa vertu souveraine, et qu'invisible à toute nature mortelle, il est visible par ses œuvres. Et certes tous les mouvements et tous les êtres qui sont dans l'air, sur la terre, dans les eaux, sont réellement les œuvres du Dieu qui contient l'univers. ( Ibid.)

Dieu est notre loi immuable, loi qu'on ne saurait changer ni corriger, loi plus sainte et meilleure que les lois écrites sur nos Tables. Gouvernant tout par une activité incessante et une infaillible harmonie, il dirige et ordonne tout l'ensemble de l'univers, terre et ciel, et se répand dans tous les êtres. » (Idid., VII.)

Il est Un, mais il a plusieurs noms qui lui viennent de ses diverses opérations sur le monde. Ne scmble-t-il pas que quand nous l'appelons a la fois Zena et Dia, nous voulons dire Celui par lequel nous vivons. (Ibid.)

Tous ces noms signifient Dieu seul, comme le remarque le noble Pla-

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ch. m. — ihgkiti. de u rfliLosoruiF.

l'immoralité qui les attaque, les démontre avec certitude, les maintient invinciblement parmi les croyances des hommes.

Cest là sa mission propre et Têminent service qu'elle rend.

Si la philosophie n'avait point, je ne dis pas en tout, mats au moins sur les questions capitales et fondamentales, cette puissance d'établir l'esprit humain dans la certitude, si en fin de compte elle ne nous assurait de rien, on pourrait affirmer alors qu'en effet la philosophie, comme le disait Pascal, ne vaut pas une heure de peine, et il serait plus que snperûu de l'enseigner aux jeunes gens.

Mais il n'en est pas ainsi : la raison de l'homme est capable de saisir et de posséder le vrai : et la philosophie, digne de ce nom, comme le disait saint Augustin, malgré des défaillances toujours possibles et des limites bientôt rencon-

ton. Dieu donc, d'après l'antique tradition, esi le principe, la fin et le milieu de tout ce qui es!, et trave.se toute nature en ligne droite vœontrant a toute chose sa droite voie), to .jours suivi de la justice vengeresse des transgresseurs de celte ligne divine; justice que doit posséder quiconque veut armer, dans l'avenir, a la béatitude, et quiconque veut Cire heureux dès maintenant. vlbid.)

Enfin, s'il est vrai que le bonheur est la vertu en acte, c'est surtout l'acte de la plus haute vertu ; c'est surtout l'acte de ce qu'il y a de meilleur dans l'homme. Que ce meilleur soit l'intellect ou tout autre principe, qui, par nature doit régner dans l'homme, et qui possède en soi la lumière du divin et du bien ; ne ce meilleur soit le diviu lui-même, ou ce qu'il \ a dans l'homme de plus divin, en tout cas c'est l'acte de ce principe, agissant selon sa propre vertu, qui doit être le bonheur parfait. Noi » avons déjà dit que cet acte, c'est la contemplation....

Mais une telle vie est supérieure a la vie de l'homme; ce n'est p:i^ en tant qu'homme que l'homme vivra ainsi ; mais en temps qu'un principe diviu vit en lui: O' os toioùto; àv etyj x^sirruv f>io; it a*j0cou)7rov. Où yàp ïj aCOpioîro; èaTtv oûtco 6uôosTat a>X' $ Oiïov ti *v auxài ûjcâpyei. (Moral, ad Niehom., X, 7.) El autant ce principe diffère de ce composé qui est l'homme, autant son acte l'emportera sur l'acte de toute autre vertu. Si l'intellect est divin relativement a l'homme, la tic selon son acte sera divine relativement à la vio humaine. Il faut donc selon l'exhortation des sages, que l'homme apprenuo à sorlir de l'homme, h ne rien sentir de mortel, mais a vivre d'immortalité. e'est-ft-dirc do la vie du principe supérieur qui vit en lui. »

L1V. il. — LA l'IilLOSOPUIE

trées, nous donne au moins sur les grandes vérilés qu'elle peut atteindre, des convictions sûres d'elles-mêmes, et met l'esprit humain dans une possession certaine, lumineuse, invincible, des croyances fondamentales ; et voilà pourquoi la philosophie mérite d'être comptée au rang des plus nobles et des plus nécessaires études.

En toute chose, en toute science, en toute affaire, la certitude est le besoin, le bonheur de l'esprit humain. Tout homme, quel qu'il soit, aime h sentir qu'il est dans le vrai, que sa conviction repose sur une base solide. Nul n'est heureux ni tranquille sans cette assurance. La suspension du doute, dit Fénelon, l'incertitude, en toute chose grave, est un supplice; mais quand on sait qu'on ne se trompe pas, et qu'il ne reste aucun doute, on se repose avec bonheur dans celte sécurité et cette lumière.

S'il n'y a pas de plus douloureux sentiment que l'incertitude, s'il est toujours si pénible de se dire : que penser? que faire? que répondre ?... il n'y a pas non plus de spectacle plus douloureux que celui des incertitudes de la raison surcesgrandes vérités nécessaires, qui sont le fond de toutes choses. On a vu l'infortuné Jouffroy passer les nuits à se promener, anxieux, dans sa chambre solitaire, pousser des cris, et se frapper le front dans le désespoir et l'horreur du doute, dont l'abîme s'ouvrait h ses pieds.

L'incertitude, surtout à l'endroit de ces vérités primordiales et capitales d'où dépend tout ici-bas, sur lesquelles porte la vie humaine, « et sans lesquelles, dit quelque part t M. Cousin, l'homme n'est pas un homme, et la société « n'est qu'un chaos,» cette incertitude, si les hommes y étaient condamnés, si elle était la destinée de l'intelligence et de la raison humaine, je ne crois pas qu'on puisse imaginer une plus misérable condition.

N'être sûr de rien en ce monde! ne pas savoir, au fond, à quoi s'en tenir, ni sur soi, ni sur aucune chose! Ne pas

pouvoir se dire si ces idées, qui sont notre seule lumière naturelle, nous montrent des réalités ou des chimères! Si nous ne sommes pas dans cette vie comme dans un mauvais rêve! Si tout n'est pas pour nous apparences trompeuses, perpétuelle hallucinationl Dieu, la conscience, le devoir, la vertu, le bien, le mal, la vie, la mort, l'immortalité, la récompense et le châtiment, ne rien savoir de tout cela, ne rien croire! Voir toutes ces vérités s'échapper une à une, et s'évanouir, la terre comme manquer sous nos pas, le Ciel fuir sur nos tètes, et la vie tomber dans le vide! Cette conditionne le répète, si elle était fatalement la nôtre, serait affreuse.

Mais heureusement cela n'est pas. Le supposer serait un blasphème contre le Créateur, et tout à la fois la plus profonde injure qui se puisse faire il l'humanité : ce serait une révolte absurde et impuissante contre ce Sens commun, que Bossuet nomme le grand Maître de la vie humaine, lequel réduit tout sceptique, quoiqu'il boit, à ne pouvoir douter de tout, malgré tous ses efforts, pour se meure dans un vrai doute.

Mais si la certitude est un besoin, un bonheur pour l'homme, elle est aussi une dignité. La vraie dignité de l'esprit humain est là. Et ce n'est pas .une dignité vaine, c'est une dignité nécessaire. Aussi, quoi de plus abaissé que ceux qui érigent en système, en force, leur faiblesse, et font du scepticisme comme leur étal, se démentant euxmêmes il chaque heure du jour?

El cependant il y a des hommes qui en sont là! qui ont affirmé celte effroyable défaillance de l'intelligence ho • maine,etcequi est plus étrange, qui en ont triomphé, et prétendu voir lit le dernier mot et la plus haute puissance de la raison! Us ont essayé de forger je ne sais quelle science qui aboutit là, qui conclut à cela, criant hautement à l'homme guHl faut savoir se passer de vérité et de certitude, que la

science définitive, le dernier état de la science, est le scepticisme.

Ils ont mis la force et l'orgueil de la raison dans ce qui en serait la plus misérable faiblesse et l'irrémédiable abaissement ! Fénelon disait avec raison de ces hommes, qu'ils sont « une secte, non de philosophes, mais de menteurs. » Et je rajouterais, des plus malheureux menteurs qui se puissent rencontrer, et en même temps les plus hautains, les plus fiers de cette raison qu'ils traînent dans la boue. Car enfin si cet état de ballottage, d'incertitude, et d'ignorance, décoré par eux du nom de science et de philosophie, était le terme fatal de toutes nos recherches, de tous nos labeurs, et de toute notre vie, rien ne serait tout à la fois plus douloureux et plus abject que la vie humaine. Ét voilà ce qu'ils veulent nous imposer !

Mais grâces immortelles en soient rendues à Dieu notre Créateur et notre Père, non, pour le bonheur et l'honneur de l'humanité, il n'en est pas de la sorte, nous ne sommes pas condamnés au doute. L'esprit humain ne pose pas sur le vide. Dieu n'a pas donné à l'homme des facultés menteuses, contradictoires, incapables d'atteindre leur objet. La raison a ses limites sans doute, mais elle a aussi sa force, qui vient de Dieu, et si elle n'atteint pas toujours la certitude, elle n'est pas impuissante à l'atteindre jamais.

Nous accordons volontiers à ces tristes adversaires que notre raison a des bornes, et nous traiterons nous-mêmes plus bas, spécialement, des causes de nos erreurs : c'est \k un point, selon nous, d'une très-grande importance pour la discipline générale de l'esprit, et l'enseignement sérieux d'une saine philosophie. Mais de ce que la raison ne peut pas tout, nous ne concluons pas qu'elle ne puisse rien. De ce que nous nous trompons quelquefois, souvent même, nous ne concluons pas que nous nous trompons nêcessai—

rement et toujours. Non, nous pouvons toujours être humbles et attentifs; nous pouvons toujours discerner la limite, où la prudence commande à tout esprit sage de s'arrêter, de suspendre son jugement, de ne pas juger témérairement.

Certes, il est glorieux à l'Eglise d'avoir toujours, a rencontre de tous ceux qui, en dehors d'elle, ont insulté la Providence divine et la raison humaine, et de ceux-là mémo qui, dans son sein, pour exalter d'autant plus la foi, niaient les prérogatives de l'esprit humain, il est glorieux à l'Eglise d'avoir toujours maintenu et défendu la dignité, la puissance et les droits de la raison, en mémo temps qu'elle a toujours rappelé à la raison et à la philosophie leurs limites et leurs devoirs.

Mais enfin, y a-t-il donc en nous cette noble et sublime faculté de saisir le vrai et de le démontrer avec certitude? Sommes-nous absolument assurés des principes premiers de la raison, et pouvons-nous nous fier, avec une vraie sécurité, à cette lumière, quand elle brille à notre esprit dans toute la clarté de son évidence?

Je me bornerai a exposer sur ce point capital renseignement de l'Eglise et la doctrine de deux grands docteurs chrétiens, qui furent tout a la fois de grands génies philosophiques et théologiques, saint Thomas et saint Augustin.

Nous avons vu d'après saint Paul lui-même quelle est la dignité de la vraie philosophie, la sublimité de son objet, les hauteurs de vérité auxquelles elle peut et doit s'élever. Eh bien î cela, si haut qu'il soit, elle peut le faire avec une entière certitude fondée tout ensemble, dit saint Thomas, sur l'évidence des principes, et sur les clartés de la lumière naturelle.

L'évidence, l'idée claire, la lumière naturelle, voilà pour nous le principe de cette certitude : c'est ce que saint Thomas d'Aquin ne se lasse pas d'inculquer.

t La certitude de la science et de l'intelligence, dit-il, « vient de l'évidence môme de ce qui est appelé cer- « tain »

« Et les vérités qui sont ainsi naturellement établies dans « la raison ont la certitude de la vérité parfaite *. »

Saint Thomas va jusqu'à dire que ce que l'homme voit ainsi avec certitude, ces hautes vérités, si grandes, si belles, si nécessaires, il le voit dans la lumière de la raison que Dieu allume en lui, et par laquelle Dieu lui-même nous parle, nous fait entendre et connaître ces vérités.

« La certitude de la raison vient d'une lumière que Dieu « nous donne intérieurement et par laquelle Dieu parle en « nous 3. »

Etcette certitude rationnelle, selon saint Thomas d'Aquin, est entière, absolue. « Il y a, dit-il, tel fondement de vérité, * où aucune apparence d'erreur ne peut se trouver. »

« 11 y a des vérités auxquelles il ne peut se mêler pour a nous aucune apparence de fausseté : telles sont les Di- « gnités (les premiers principes) auxquels l'entendement « humain ne saurait refuser son assentiment4. »

Et il ajoute encore : « C'est la lumière naturelle qui donne « à notre esprit la certitude des choses qu'il connaît dans « cette lumière, comme par exemple les premiers prin- « cipes \

« C'est dans la lumière naturelle, dit encore saint Thomas,

1 Certitudo, quœ est in scientiù et i n telle C tu, est ex ipsâ evidenlià eorum qua* certa esse dicuntur. (3. d. 9. art. 2. 9. 3. 0.)

* Ea quœ naturaliter rationi sunt insita verissima esse constat. (Liv. I. ch. vu.)

9 Quod aliquidper certitudinem sciatur, est ex luminc rationis divinités interius indito, quo Deus in nobis loquitur. (Verit., g. Il, art. 1.)

* Invenitur aliquod verum, in quo nulla falsitatis apparentia admisceri potest, ut patet in Dignitatibus(primis principes) undè intellectus non potest subteifugere quin illis asseutiat (2. d.25. art. 2. 0.)

B Per lumen naturale intellectus redditur certus de lus quœ luminc illo cognoscit, ut in primis principiis. (Contra gent. Lib. III, c. 154.)

« que la science puise la certitude. » Scicntia habet certiludinem ex lumine naturalL

La doctrine de ce grand et immortel docteur sur cette lumière naturelle est admirable. Je ne crois pas que jamais la vraie philosophie, la saine raison, la science, aient été plus hautement, plus fermement affirmées, aient reçu un plus bel hommage : ou plutôt saint Thomas d'Aquin ne songe pas à leur rendre hommage; il déclare simplement leurs droits, leur nature, leur origine,et par là môme leur dignité et leur grandeur; mais il le fait avec une élévation, avec une profondeur, avec une netteté telles, que je ne sais rien de comparable. Qu'on en juge encore par ces simples et fortes paroles :

« Il y a donc, dit saint Thomas, il y a une sagesse, il y « a une intelligence des choses qui s'appuient sur la raison « humaine : Innituntur rationi humanœ; et cette sagesse, * cette intelligence des choses constitue une science, une « philosophie naturelle, dont la certitude procède deVintel- « ligence même des principes; car elle en a la vue intellec- « tuelle • : une science, dont l'adhésion & la vérité est « ferme, solide, inébranlable. »

C'est surtout dans deux de ses ouvrages fondamentaux, dans sa Somme contra gentes, et dans sa grande Somme théologique, que saint Thomas revient sans cesse à décrire la nature essentielle et la dignité de cette science, dont il ne se lasse pas de dire que la certitude s'acquiert par le moyen des principes évidents, connus par eux-mêmes, vus intellectuellement; et chez lesquels par conséquent le principe de la certitude n'est autre que l'intuition de la vérité. Visione intellectivâ.

Et c'est ici qu'allant au fond des choses, ii l'origine môme,

* Pcr principia por se nota, cum visione iutelleclivâ, ex intellectu principiorum.... habet finnam adhwsionem cum visione intellectivâ.

126 LIV. II. — Là PHILOSOPHIE.

et faisant admirablement par là remonter la science à sa source, il enseigne cette belle et grande doctrine, que la lumière naturelle qui nous montre le vrai avec certitude, qui donne la certitude à l'esprit humain, a été mise en nous par Dieu même, comme un reflet de sa propre lumière, comme une participation à sa propre raison; et qu'ainsi la raison humaine n'est rien moins que la lumière, la parole de Dieu en l'homme : de telle sorte que la nier dans son fond, dans ses données essentielles, c'est s'attaquer à la véracité de Dieu même.

« La lumière de la raison, qui nous fait connaître les « principes, a été mise par Dieu en nous, comme une sorte

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