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CHAPITRE IV

De la dignité de la philosophie et des études philosophiques considérées dans les maîtres et surtout dans le Maître suprême qui l'enseigne.

Ce nouveau point de vue mérite que nous nous y arrêtions quelques moments.

La dignité et Futilité des études philosophiques en ressortironl également.

Il importe de constater qu'il y a une grande tradition philosophique dans le monde; que les vérités fondamentales, admises en quelque sorte d'instinct chez tous les peuples et dans tous les temps par la conscience humaine, ont été également admises dans la pensée réfléchie des hommes les plus éminents, et sont devenues d'âge en âge, par un magnifique accord, la doctrine commune des grands philosophes.

Et si, comme Ta dit un Père de l'Église, saint Ambroise, la dignité du maître fait la dignité de la science et celle du disciple, nobiiitas magistri nobiiitat scientiam discipulosque, il apparaîtra manifestement de là que l'étude qui met en communication les jeunes intelligences avec ces puissants esprits, avec ces pères de la science philosophique, est, après la science même de la révélation et de l'évangile, la branche la plus haute et la plus noble de l'enseignement.

Puis, il faudra établir que ces maîtres de la vérité philophique, si grands qu'ils soient, ont au-dessus d'eux le véritable Maître, le Maître unique et suprême; que ce Maître est la Vérité même, le Dieu éternel; et que la philosophie*

qui met en communication consciente et réfléchie avec ce Maître divin, prend tout à coup une dignité que nulle science humaine ne possède au même degré.

Oui, d'abord, la science philosophique compte pour maîtres tout une suite ininterrompue de grands esprits, qui, de siècle en siècle, se transmettent, comme de main en main, le flambeau; et ces hommes, Cicéron,qui, a plus d'un titre, mérite de compter parmi eux, les a appelés les Patricien* de r Intelligence : c'est un nom qu'ils garderont toujours et à bon droit.

Ces grands hommes, — l'antiquité les avait nommés les Sages, — qui, par le courage de la réflexion, la fermeté de la pensée philosophique, cherchaient, dans l'obscurité et la corruption des traductions primitives, à percer les ténèbres, et parvenaient à retrouver le Dieu unique, l'âme immortelle, la vi'î future, comment ne pas les admirer? Les Pères les ont salués avec respect, comme des précurseurs de la grande révélation divine, et ils ont appelé leur philosophie la Préface humaine de l'Évangile1.

Parcourons ici rapidement ces grands noms, et voyons s'il en est, avant le Christianisme, de plus illustres et de plus vénérables.

Commençons seulement à Socrate, qui commence en effet le grand mouvement philosophique ancien : sauf les réserves nécessaires à faire ici, d'ordinaire, quelle raison! quel ferme bon sens ! quel admirable emploi de sa vie, dévouée à défendre le sens commun contre les subtilités sophistiques, à dégager les vérités latentes dans la conscience de ses disciples, à expliquer la loi morale et souvent mémo à inspirer à la jeunesse l'amour du bien !

De Socrate est venu Platon, le plus beau génie philoso-

* Voir Baronius, Tliomassin, M. de Maistrc.

4 4i L1V. II. — LA PHILOSOPHIE.

phique des temps anciens, homme étonnant, qui s'est élevé dans les régions de la vérité philosophique aussi haut que . l'intelligence humaine le puisse faire, car on ne Ta pas dépassé : on a approfondi, scientifiquement décrit le procédé platonicien, qui consiste à monter avec les ailes de l'âme, comme il disait, du fini à l'infini, du monde à Dieu ; mais Platon a le premier indiqué les lois de ce procédé, et a donné en outre le plus bel exemple de leur application qu'ait produit la raison humaine dans l'ancien monde. Et n'eut-il écrit que ces trois paroles :

Philosopher, c'est apprendre à connaîre Dieu !

Philosopher, c'est aimer Dieu !

Philosopher, c'est imiter Dieu 1 !

C'en serait assez pour me faire comprendre comment ses contemporains, d'accord avec la postérité, d'accord même avec les Pères de l'Église, l'ont appelé Divin.

Aristote, disciple de Platon, ûme moins poétique, mais esprit aussi profond : vaste et puissant génie, génie encyclopédique, qui possédait à lui seul toute la science de son temps, Aristote est un maître non moins illustre de la sagesse philosophique; et comme Platon, il proclame aussi et démontre par des arguments irréfutables, le Dieu suprême, la loi morale, l'âme immortelle.

Voilà, dans l'antiquité grecque, les deux grands maîtres, ceux dont l'école a été appelée par les Pères le vestibule môme de l'Eglise, et aux doctrines desquels disait saint Augustin, il y aurait peu à changer pour devenir chrétien».

L'ancienne Rome, politique et guerrière, dédaigna longtemps les spéculations philosophiques. C'est son plus grand

1 Platon, ciltS par S. Augustin. De civil. Dei, liv, VIII, cap. vin.

* Si hanc vitam illi viri nobiscum rursum ayere potuissent, ridèrent profectù cujus aucloritate [aciliùs consulerctur hominibus, et paucis mutatis verbis atquc sententiis chriitiani fièrent. (S. Augustin. De verâ rcligione, »• 7.)

CH. IV. — DIGNITÉ DE LA riULOSOPUlE. 145

écrivain et son plus grand orateur, Cicéron, qui se chargea de l'introduire dans la philosophie, et d'élever l'esprit romain, trop exclusivement pratique et positif, dans ces hautes sphères de la pensée. C'est lui qui, traducteur éloquent et enthousiaste de la philosophie hellénique, transmit à sa patrie dans une langue harmonieuse, la tradition des grandes doctrines philosophiques.

Plus tard, Scnèque, esprit moins spéculatif, et touché déjà peut-être du souffle chrétien, exposera plus spécialement aux Romains les choses morales, dans son vif et sententieux langage.

Les anciens Pères de l'Église, dit Tliomassin, se rapportent par leur éducation philosophique à l'école de Platon. Saint Augustin, le plus grand de tous peut-être par le génie, esprit aussi puissant que Platon, mais guidé par une lumière plus sûre, est un platonicien converti à l'Évangile; et, nous l'avons vu, non-seulement il n'abandonne pas la philosophie, après avoir trouvé la foi, mais reportant les lumières plus hautes de la foi sur la philosophie, il épure et dépasse Platon lui-même.

Si de l'âge des Pères nous passons au moyen âge, nous voyons l'illustre saint Bonaventure , et dominant tout ce qui s'élève autour de lui, l'Ange de l'École, saint Thomas, génie qui rappelle Aristote; mais esprit plus clair, plus lumineux; aussi grand philosophe que grand théologien : c'est l'idéal de la raison calme et forte, écrasant avec une imperturbable sérénité le sophisme et l'erreur, et poursuivant, sans fléchir jamais, sa marche paisible et puissante vers la vérité.

Avant saint Thomas, j'aurais dû nommer saint Anselme, grand moine, grand évêque, grand philosophe, qui sut opposer aux passions des princes un cœur intrépide et une raison si ferme aux erreurs de son temps.

Je passe ici sous silence tant d'autres noms célèbres,

^portants, mais de second ordre, dans les annales de .a philosophie, et qui n'ont fait que prendre avec honneur leur place dans l'école de saint Thomas et de saint Augustin.

Ainsi se continua jusqu'aux temps modernes la grande tradition philosophique. Alors parut, au xvne siècle, cette pleïade de génies philosophiques de premier ordre, telle peut-être qu'aucun siècle n'en vit tant et de si grands. C'est Descartes, qui renouvelant la dialectique platonicienne, par sa Méthode et dans ses Méditations, illumine la voie qui mène à Dieu, par ces belles et religieuses paroles et par tant d'autres : « Je suis une chose imparfaite, incomplète, « et dépendante d'autrui; qui tend et qui aspire sans cesse « à quelque chose de meilleur et de plus grand que je ne a suis : mais les grandes choses auxquelles j'aspire, Ce- « lui dont je dépends les possède actuellement et infini- « ment*. »

C'est, après Descartes, tous ces éminents esprits qui le suivent, savants, théologiens, philosophes : Leibnitz, Newton, Pascal, Kepler, Malebranche, Bossuet, Fénelon ; tous philosophes, dans le sens profond et glorieux du mot, tous cherchant de toute la puissance de leur raison, et avec toutes les forces de l'esprit humain rassemblées, la vérité et l'intelligence de la vérité ; tous perpétuant dans le monde les grandes traditions philosophiques; croyant à la raison, à l'âme, à Dieu ; tous élevés à Dieu par la science, et faisant de la science ramenée ainsi à sa source un magnifique hommage à Celui que l'Écriture appelle le Dieu des sciences : Deus scientiarum Dorriinus.

Tel est en effet le caractère du xvne siècle : ses grands esprits sont tous des esprits religieux. Ainsi Kepler ne travaille les sciences, ne découvre le ciel, que « pour en faire,

« III* Méditât, h la fin.

comme il le disait, un tabernacle à son Dieu. >• Newton n'entend jamais prononcer ce nom sacré, sans se découvrir avec respect. Pascal, qu'on a voulu si ridiculement ranger parmi les détracteurs sceptiques de la raison, dont il décrit éloquemment la faiblesse, mais dont il proclame aussi la grandeur, Pascal écrit : « La raison doit nous conduire à la foi; elle est bien faible si elle ne va pas jusque-là. » Et quelle ;\me plus religieuse que celle de Malcbranclie ! Quelle élévation, quel élan, dans ses méditations philosophiques ! Le caractère profondément religieux de Leibnilz se révèle de même d'une manière admirable, surtout dans ses pensées sur l'immortalité de l'Ame et sur le gouvernement de la Providence.

Et que dire de Bossuet et de Fénelon? Dossuet, intelligence d'une majestueuse sérénité, qui a porté aussi son sûr regard, et jeté les clartés de son ferme bon sens, sur les problèmes de la science philosophique : Fénelon, génie vif, limpide et pur, s'élevant d'un vol si facile sur les hauteurs métaphysiques, et se jouant pour ainsi dire dans la lumière, comme dans son élément.

Voilà les Maîtres de la pensée, de la grande philosophie dans le monde. N'y a-t-il pas une vraie gloire pour la philosophie, pour la raison elle-même, d'être ainsi représentées dans la suite des siècles? Et peut-on déserter de telles traces? Peut-on songer à priver la jeunesse du commerce avec de tels esprits ?

Oui, ce sont bien là les représentants dans le monde de cette philosophie éternelle, comme disait excellemment Cicêron : Estperennis quœdam philosophia. Ce sont bien là les patriciens de l'intelligence humaine , Patricii. Tous ces grands génies ont pu varier sur les détails de la science, et avoir leurs défaillances partielles, mais tous ont été véritablement philosophes, tous ont travaillé à la grande œuvre philosophique, c'est-à-dire, tous ont connu et suivi le grand

procédé de la raison, Vélan vers les vérités transcendantes, vers rinfini, ce qui est la vraie méthode et le véritable honneur de la philosophie. Tous ont travaillé à éclairer d'une lumière nouvelle et à affermir dans les croyances de l'humanité ces vérités premières, qui sont le fondement de tout sur la terre, et les préambules mêmes de notre foi. La gloire immortelle de la philosophie, et sa défense invincible contre les préventions déversées des sophistes sur les philosophes, c'est que les maîtres de la philosophie, ceux quelle reconnaît et avoue pour tels, en môme temps qu'ils étaient les plus grands esprits du monde, étaient aussi des âmes éminemment religieuses, et les défenseurs des croyances fondamentales de l'humanité.

Cependant, si illustres que soient tous ces hommes, que sont-ils auprès de Celui qui est le vrai, le grand, Punique Maître au fond de la philosophie et de l'esprit humain ?

11 faut insister ici sur cette vue capitale qui donne à la philosophie une dignité sans pareille.

Oui, il en est Un qui vient d'en haut, et qui est au-dessus de tout, Desursum venit, et super omnes est1, et dont tous les autres n'ont été plus ou moins que les humbles disciples.

Il en est Un qui a tout vu dans le sein du Père, et qui est venu tout à la fois éclairer d'une clarté nouvelle et plus vive la raison humaine, toutes les vérités naturelles, dont Dieu le Père nous a donné la lumière, et en outre, révéler aux hommes des vérités inconnues, surnaturelles, toutes célestes.

Non, il n'y a en réalité, et il ne peut y avoir qu'un Maître de l'esprit humain, Magister tester unus est, comme disait Notre Seigneur ; et ce Maître, ce n'est ni Platon, ni Aristote, ni saint Augustin, ni saint Thomas, ni Descartes, ni quelque homme que ce soit : ceux-ci sont des maîtres ; mais le Maître par excellence, c'est Celui qui inspirait à saint Augustin, et

1 Joan., c. Ut, v. 31.

après lui à saint Thomas, leurs beaux livres, De Magisiro : C'est Celui qui parle en nous, loquitur in nobis ; Celui qui donne à la raison sa lumière, sa certitude ; Celui dont il est dit, qu'il est la Lumière qui illumine tout homme venant en ce monde: Maître intérieur, tout puissant, irrécusable, universel, immuable, incorruptile ; et ce Maître, c'eut le Christ, c'est Dieu : Magister rester unus est, Christus*.

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu*: Voilà le Maître.

En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. C'est lui, la vraie Lumière, qui illumine tout homme venant au monde3: Voilà le Maître.

Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire du Fils unique de Dieu, plein de grâce et de vérité* : Voilà le Maître.

Mais ce Maître, beaucoup de ceux à qui il parle ne le connaissent pas; car la lumière a lui dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise. Le Maître est venu parmi les siens, qui sont tous les hommes, et les siens ne l'ont pas reçu*.

Mais parmi ceux mômes qui connaissent le Maître, et qui l'adorent, il y en a beaucoup qui ne savent pas à quel degré il est le maître, et doit être comme tel adoré.

11 n'est pas seulement le Maître en tant que Verbe fait chair, venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité0; il Test aussi en tant que Verbe de Dieu, égal à son Père, image de sa substance, expression vive de sa perfection, rayon éternel de sa vérité et de sa beauté : c'est à ce titre qu'il brille dans les intelligences et illumine tout homme

' S. Mat., c. XXIII, v. 8.

3 Ibid, v. 4.

4 lbid, v. U.

* lbid, v.2.

■ Ibid, c. xiii, v. 3U.

venant en ce monde ; à ce titre, qu'il est la source première et éternelle de toute vérité, de toute lumière, et de toute raison ; à ce titre, que, Docteur universel, il parle intérieurement à tout esprit, comme il meut toute conscience. Et tout cela est à un tel degré, que nul, quel qu'il soit, n'a sa place dans la hiérarchie des intelligences, et ne participe à un degré quelconque à la vérité et à la justice, que par sa conformité avec le Verbe divin.

Nulle raison, en effet, nulle intelligence n'existe, que parce qu'elle dérive de l'Eternelle Raison, qui est le Verbe, que parce que le Verbe, éternelle Raison, éternelle Lumière, rayonne sur elle. Le Verbe est donc, d'une façon merveilleuse, en chacun de nous par la raison, et c'est lui qui nous fait raisonnables : notre raison, nos idées, nos principes, ne sont, comme le disait admirablement le grand théologien ïhomassin, que « des rayons descendus en nous [condescen- « siones quœdam), et tempérés pour nous, de l'Eternelle et « immuable lumière du Verbe, qui s'abaisse aux natures « raisonnables, qui s'accommode à leur capacité, et laisse a le rayon simple se réfranger en elles. »

Voilà le Maître, dont saint Augustin et saint Thomas ont écrit. Voilà le Maître intérieur, que nous portons tous au dedans de nous-mêmes.

« Qui que tu sois, ne vas pas au dehors, rentre en toi- « môme, disait saint Augustin ; c'est dans l'homme intérieur a qu'habite la Vérité ! Noli foras ire , in te ipsum redi : « in interiore homine habitat Veritas. » [De vera relig., cap. xxxix.)

« Dans tout ce qu'entend l'intelligence, dans tout ce que « cherche l'esprit, ce qui importe, ce n'est pas la parole qui « résonne au dehors, mais la vérité qui préside au dedans. « La parole tout au plus nous avertit de consulter cette vé- « ritô qui est au dedans ». »

* De universis autem quœ intelligimus, non loquentem qui personat

Fénelon a sur ce Maître intérieur, universel, parlant à toute intelligence, faisant tout homme raisonnable, corrigeant et redressant notre raison, et nous enseignant d'en haut toute vérité, des pages ravissantes, et toutes pénétrées pour ainsi dire de cette pure lumière, où nous disions que se joue en quelque sorte ce grand esprit. Nous ne résistons pas au plaisir de terminer ce chapitre sur le Maître, en citant ces pages :

« A proprement parler, il n'y a qu'un seul véritable maître, qui enseigne tout, et sans lequel on n'apprend rien. Les autres maîtres nous ramènent toujours dans cette école intime où il parle seul... C'est un maître intérieur, qui me fait taire, qui me fait parler, qui me fait croire, qui me fait douter, qui me fait avouer mes erreurs ou confirme mes jugements....

« Loin de juger ce Maître, c'est par lui seul que nous sommes jugés souverainement en toutes choses. C'est un juge désintéressé et supérieur à nous. Nous pouvons refuser de l'écouter et nous étourdir ; mais en l'écoutant nous ne pouvons le contredire....

a Les hommes peuvent nous parler pour nous instruire ; mais nous ne pouvons les croire, qu'autanl que nous trouvons une certaine conformité entre ce qu'il nous disent et ce que nous dit le Maître intérieur. Après qu'ils ont épuisé tous leurs raisonnements, il faut toujours revenir à lui, et l'écouter, pour la décision. C'est au fond de nous mêmes, par la consultation du Maître intérieur, que nous avons besoin de trouver les vérités qu'on nous enseigne, c'est-à-dire qu'on nous propose extérieurement....

« Ce Maître est partout; et sa voix se fait entendre d'un bout de l'univers à l'autre, à tous les hommes comme à moi.

(oratt sed intùs ipsi menti prœsidentem consulimus Vcritatcm, verbh forlas&è, ut consulamus, moniti, (De magistro, cap. II. 18.)

Pendant qu'il me corrige en France, il corrige d'autres hommes à la Chine, au Japon, dans le Mexique et dans le Pérou, par les môme principes...

« C'est lui qui domine jusqu'à un certain point, avec

un empire absolu, tous les hommes les moins raisonnables, et fait qu'ils sont toujours tous d'accord, malgré eux, sur certains points. C'est lui qui fait qu'un sauvage du Canada pense beaucoup de choses comme les philosophes grecs les ont pensées. C'est lui qui fait que les géomètres chinois ont trouvé les mômes vérités à peu près que les Européens, pendant que ces peuples éloignés étaient inconnus les uns aux autres. C'est lui qui fait qu'on juge au Japon, comme en France, que deux et deux font quatre; et il ne faut pas craindre qu'aucun peuple change jamais d'opinion là-dessus. C'est lui qui fait que les hommes pensent encore aujourd'hui sur tout cela comme on pensait il y a quatre mille ans. C'est lui qui donne des pensées uniformes aux hommes les plus jaloux elles plus irréconciliables entre eux. C'est lui qui fait que les hommes, tout dépravés qu'ils sont, n'ont point encore osé donner ouvertement le nom de vertu au vice, et qu'ils sont réduits à faire semblant d'être justes, sincères, modérés, bienfaisants, pour s'attirer l'estime les uns des autres.

« Le Maitre intérieur et universel dit donc toujours et partout les mêmes vérités...

« ... Mais, où est-il donc cet Oracle qui ne se tait jamais, et contre lequel ne peuvent jamais rien tous les vains préjugés des peuples? Où est-elle cette raison qu'on a sans cesse besoin de consulter, et qui nous prévient pour nous inspirer le désir d'entendre sa voix? Où est-elle cette vive lumière qui illumine tout homme venant en ce monde? Où est-elle cette douce et pure lumière, qui non-seulement éclaire les yeux ouverts, mais qui ouvre les yeux fermés, qui guérit les yeux malades, qui donne des yeux à ceux qui

n'en ont pas pour la voir; enfin qui inspire le désir d'être éclairé par elle, et qui se fait aimer par ceux mômes qui craignent de la voir?...

« Comme le soleil sensible éclaire tous les corps, de même le soleil d'intelligence éclaire tous les esprits. La substance de l'œil de l'homme n'est point la lumière; au contraire, l'œil emprunte à chaque moment la lumière des rayons du soleil. Tout de même mon esprit n'est point la raison primitive, la vérité universelle et immuable; il est seulement l'organe par où passe cette lumière originelle, et qui en est éclairé...

a 11 y a un soleil des esprits, qui les éclaire tous, beaucoup mieux que le soleil visible n'éclaire les corps : ce soleil des esprits nous donne tout ensemble et sa lumière et l'amour de sa lumière pour la chercher. Ce soleil de vérité ne laisse aucune ombre, et il luit en mémo temps sur les deux hémisphères : il brille autant sur nous la nuit que le jour : ce n'est point au dehors qu'il répand ses rayons; il habile en chacun de nous. Un homme ne peut jamais dérober ses rayons à un autre homme. Un homme n'a jamais besoin de dire îi un autre : Retirez-vous, pour me laisser voir ce soleil; vous me dérobez ses rayons ; vous enlevez la portion qui m'est due. Ce soleil ne se couche jamais, et ne souffre aucun nuage que ceux qui sont formés par nos passions : c'est un jour sans ombre; il éclaire les sauvages mômes dans les antres les plus profonds et les plus obscurs : il n'y a que les yeux malades qui se ferment à sa lumière; et môme n'y a-t-il point d'homme si malade et si aveugle qui ne marche encore à la lueur de quelque lumière sombre qui lui reste de ce soleil intérieur des consciences. »

Tel est donc le Maître unique et suprême de toute intelligence, de toute philosophie, de toute raison.

Telle est la grande dignité de la science et des études philosophiques.

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