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CHAPITRE Y

Utilité de la philosophie et des études philosophiques.

Nous venons de voir quelle est la dignité de la philosophie, considérée dans son origine, dans son objet, dans sa certitude, dans les maîtres qui l'enseignent: je dois dire maintenant que son utilité n'est pas moindre que sa dignité.

L'utilité de la philosophie peut être considérée à un double point de vue, soit comme science spéciale, au point de vue des vérités qu'elle enseigne, soit comme avt, au point de vue des facultés qu'elle exerce, et de la grande culture intellectuelle qu'elle donne.

Nous n'avons pas à démontrer ici l'utilité supérieure de la philosophie comme science spéciale. Cette première et importante partie de notre thèse a été déjà abondamment prouvée par tout ce qui a été dit au chapitre n°de ce livre, où j'ai traité de la sublimité de la philosophie considérée dans son objet.

Sous ce rapport, en effet, que fait la philosophie? Nous l'avons énoncé, et il suffira de le rappeler ici : Elle enseigne les plus belles et les plus hautes vérités naturelles, métaphysiques et morales ;

Les vérités les plus propres à élever, h éclairer, à ennoblir, à perfectionner la raison ; à la rendre lumineuse, puissante comme la lumière même; à lui inspirer l'élan intellectuel : et cela surtout par l'idée de Dieu, de l'infini en tout;

Les vérités nécessaires, fondamentales, base de toute société et de toute religion, de toutes les choses divines et humaines. Evidemment, il y a là des questions immenses, qui intéressent tout homme, toute société ; car là, dans ces vérités essentielles, sont les fondements de tout ce qui est saint et sacré parmi les hommes.

La société déploie sa vie au dehors, mais elle porte au dedans sur des assises cachées. Le droit, les lois, les mœurs, les états, les familles, la vie privée et la vie publique, tout repose sur les vérités primordiales, et sous ce rapport, nulle science humaine n'est comparable, en utilité non plus qu'en dignité, à la philosophie.

Mais la philosophie n est pas seulement une science, elle est aussi un art, une discipline intellectuelle et même morale; par la logique, elle aide puissamment, elle conduit sûrement l'intelligence dans toutes ses opérations ; comme aussi, par la morale, elle éclaire et fortifie la conscience dans ses décisions. C'est sur la première de ces considérations que nous voulons surtout insister ici. Nous traiterons au chapitre suivant de la philosophie comme discipline morale.

La philosophie, disons-nous donc d'abord, est une discipline intellectuelle, l'art de penser, comme on Pa définie. Les facultés qn'elle cultive directement, ce sont les facultés rationnelles: l'idée, le jugement, le raisonnement. Ce qu'elle exerce, développe, élève et fortifie surtout, c'est la raison ;

Et par là, elle prépare le génie philosophique, qui est le fond nécessaire, le principe de tous les autres génies, leur • appui, leur force, leur ressort ; Par là, elle est la clef des sciences ; Par là, les études philosophiques, étendant leur influence

au delà môme de leur sphère particulière, sont singulièrement utiles à l'éloquence, à la poésie elle-même, à toutes les études littéraires ; de môme que, nous le verrons bientôt, à un point de vue supérieur encore, elles ajoutent à une bonne discipline intellectuelle, une bonne discipline morale, et servent à tout dans la conduite de la vie:

Voilà les avantages inappréciables de la philosophie.

Sans doute, je ne prétends pas que ce soit la mauvaise philosophie qui ait une telle utilité.

Je ne parle ici que de la bonne.

Celle-ci, par les vérités qu'elle enseigne, et aussi par le soin qu'elle met à éviter les vaines opinions et les systèmes, et enfin par la gravité de ses formes et la sincérité de ses méthodes, est aussi vraie, sérieuse et profitable, que l'autre est vaine, fausse et dangereuse. On peut lui décerner ce grand éloge des saintes Ecritures, qu'elle enseigne les vérités utiles, Docens utilla, soit spéculatives, soit pratiques, et sait les enseigner utilement.

Mais, pour se rendre un compte exact de cette forte et utile culture que la philosophie donne à la raison, il est nécessaire de considérer de près, et, si je le puis dire, dans le détail, ce qu'est au fond cette faculté maîtresse de l'esprit humain, ta Raison, et quelle sorte de culture elle reçoit de la philosophie.

Quel est donc ce grand don de Dieu qui se nomme la Raison, et qui est en nous la lumière naturelle de l'intelligence ?

Nous l'avons vu, mais je suis heureux de le redire encore, c'est sans contredit le trait le plus lumineux de notre ressemblance avec Dieu.

En effet, saint Thomas nous Ta expressément enseigné, la raison est comme l'image de la vérité incréée qui se ré-

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fléchit en notre âme, comme une lumière divine imprimée en nous par Dieu lui-même, divini luminis impressio, laquelle brille intérieurement sur nous, comme la splendeur de son visage et la lumière de son regard. Lumen vultus tui super nos, dit l'Ecriture '.

Bossuet la définit simplement et pratiquement: la lutmière que Dieu nous a donnée pour nous conduire, pour connaître le vrai et le faux, le bien et le mal, et discerner l'un d'avec l'autre.

Rien n'est plus grand, dans Tordre naturel.

C'est, en effet, par cette grande faculté que L'homme est capable de chercher, de découvrir, de posséder la vérité avec certitude ; capable de pénétration et de discernement, de bon sens et de bon goût ; capable de sérieux et d'attention ; capable de conseil, de prévoyance et de souvenir ; capable, en un mot, d'apprendre, de savoir, et enfin de gouverner sa vie.

C'est par cette faculté puissante que toutes ces grandes choses qui se nomment la sagesse, la prudence, la doctrine, la science, l'érudition, ne sont pas des mots vides de sens, mais demeurent ici-bas l'honneur, la lumière, la force et la consolation de l'humanité.

L'idée du vrai, du bien, du juste, de l'honnête, du beau, du grand : tous ces noms, toutes ces lumières sublimes, sans sa raison l'homme ne les connaîtrait pas

C'est par sa raison qu'il connaît Tordre, lu beauté, l'arrangement, la dignité et la juste proportion des choses ;

Par elle qu'il juge la nature même de chaque chose, et prononce sur les qualités et les propriétés qui distinguent les choses entre elles ;

Par elle qu'il compare ensemble plusieurs objets, tire les conséquences des principes, se sert d'une vérité pour s'élever à une autre;

• Psahn., -i.

Enfin, par elle qu'il met dans ses connaissances et dans ses raisonnements un ordre et une suite qui y répandent la lumière, qui les rendent tout autrement intelligibles, et qui en font sentir toute la force et la vérité.

Telle est la Raison.

. De quelle importance n'est-il donc pas de cultiver une telle faculté, de l'élever, de l'éclairer, de l'affermir, de la fortifier, de la perfectionner en toute façon ! Or, c'est là précisément le but et le résultat de la philosophie et des études philosophiques.

Sans doute, la raison est un don naturel: elle vient de Dieu, elle ne vient point de l'art ; mais, comme tous les dons de Dieu en nous, comme toutes les plus hautes facultés de notre nature, elle a besoin d'être cultivée, affermie, perfectionnée par l'art, par le travail, par l'éducation; et il faut, disait très-justement d'Aguesseau à son tils, il faut rendre ici à la philosophie Vhonneur quelle mérite et la justice qui lui est due. C'est elle qui perfectionne notre raison ; c'est elle qui prépare notre esprit aux autres connaissances, qui le dirige dans ses opérations, qui lui apprend à mettre toutes choses à leur place, et qui lui donne non-seulement les principes généraux, mais ïart et la méthode pour s en servir et faire usage de ceux même qu'elle ne lui donne pas.

Trois choses, en effet, constituent la force de la raison naturelle et font sa perfection : concevoir, juger, raisonner.

La conception ou l'idée, le jugement, le raisonnement, voilà les trois puissances, et en même temps les trois actes fondamentaux de la raison, de l'intelligence naturelle. Or, qu'est-ce que les études philosophiques, sinon l'exercice propre, naturel, constant, de Vidée, du jugement, du raisonnement?

Je dois nommer encore ici Yattention et la méthode, qui, dans les études philosophiques, soutiennent et dirigent tout l'exercice des puissances de l'esprit.

Vidée donc, c'est-à-dire la première notion, la connaissance, la simple vue et conception des choses. — En toutes choses, combien il importe que les idées soient juste ce qu'elles doivent être : claires, distinctes, vraies, lumineuses!

Tout est troublé dans une intelligence, quand les idées y sont vagues, obscures, fausses. Tout est incertain, confus dans les déductions, ténébreux dans la science, quand les idées primordiales et les principes fondamentaux ne sont pas nets, fermes, précis.

Or, qui apprend surtout à se rendre compte de ses idées, à les analyser, à les préciser, à les définir? Les études philosophiques.

Le jugement, c'est la comparaison des idées entre elles. C'est ce grand acte de l'âme, par lequel la raison décide, affirme ou nie qu'il y a ou qu'il n'y a pas convenance entre deux idées.

La raison compare une chose avec une autre, et en découvre, en constate les rapports ou les dlïïêvenccs, et démêlant le vrai du faux, juge définitivement et prononce.

De quelle importance il est que le jugement, comme faculté, soit bon, solide, sain, ferme, net!

La pénétration, la sagacité sont les grandes et rares qualités du jugement; mais la justesse et la solidité en sont les qualités les plus nécessaires.

Comme sentence prononcée, le jugement doit être juste, vrai, certain, évident.

Suspendre son jugement, quand l'évidence et la certitude manquent; proportionner ses jugements à la valeur des motifs; juger certain ce qui est certain, probable

ce qui n'est que probable, douteux ce qui est douteux, c'est le meilleur usage que la raison puisse faire de sa force.

Toute la force de la raison consiste dans le bien juger. Car le jugement se rencontre au fond de tout exercice de la raison.

Mais qui ne sait que la grande faiblesse d'une foule d'hommes, c'est de mal juger, de prononcer trop vite, précipitamment, sans préalable et suffisant examen des idées, de ne pas savoir au besoin suspendre une décision, de juger à faux ou sans motifs? C'est un art que de gouverner son jugement: art capital, et c'est surtout la philosophie qui l'enseigne.

Elle enseigne aussi l'art plus difficile du raisonnement. Qu'est-ce que le raisonnement?

Le raisonnement, c'est la déduction des idées et des jugements.

L'Académie n'en donne pas la définition : elle l'appelle seulement la faculté de raisonner, et définit raisonner, par : se servir de sa raison, pour connaître et juger.

La philosopie scholastique qui, pour définir les choses en latin, n'en est souvent que plus claire, définit le raisonnement : Actus mentis simplex, quo judicium ex pluribus aliis judiciis infertur.

C'est un acte de l'esprit, par lequel il infère, induit ou déduit un jugement de plusieurs autres.

« Raisonner, dit Bossuet, c'est se servir d'une chose claire « pour chercher à en découvrir une obscure; c'est prouver, • démontrer une chose par une autre. »

Par où l'on voit assez combien le raisonnement est une grande puissance.

Il y a peu d'esprits qui aient Vidée claire ;

Il y en a moins encore qui aient un jugement solide;

Encore moins qui raisonnent fortement, qui aient natu-

rellement cette grande puissance delà déduction et de l'induction. Non, un puissant raisonnement, qui discerne et saisisse la.conclusion dans les prémisses, qui se produise avec certitude et fermeté, dans des termes propres et précis, ce n'est pas chose commune.

De là on dit: raisonner juste et raisonner faux; raisonner bien, raisonner mai : c'est dans ce dernier sens qu'on dit : il ne raisonne pas.

Il est vrai, les meilleurs esprits font quelquefois des raisonnements qui ne sont que probables, vraisemblables, simples conjectures : seulement ils les donnent pour tels.

Mais de quel prix ne sont pas les raisonnements certains et démonstratifs! car le fruit de la démonstration, c'est la science, comme la démonstration elle-même est le fruit du raisonnement.

Voilà, pourquoi raisonner exactement, conséquemment, démonstralivement, est d'un si grand prix, d'une si grande importance.

Voilà pourquoi aussi, je le dirai en passant, dans toutes les langues humaines, or, donc, car, parce que, puisque sont des particules d'une si grande valeur : elles expriment toute la force du raisonnement : les mal employer, c'est le renversement môme du bon sens. Votre Donc est un sot, dit quelque part M. de Maistre, répondant aux faux raisonnement de je ne sais quel interlocuteur. Que de Donc dans la conversation et dans les livres qui ne peuvent être autrement qualifiés!

Telles sont les trois puissances qui constituent la force de la raison, de l'intelligence humaine.

La raison, l'intelligence, n'est vraiment forte que quand Vidée, qui est la conception des choses, quand le Jugement, qui est la comparaison des idées, quand le Raisonnement, qui est la déduction des idées et des jugements, ont été cultivés, affermis, fortifiés.

Et c'est là le grand but, le grand avantage des études philosophiques.

La philosophie est l'art de penser, l'art de juger, l'art de raisonner : elle en réiève peu à peu les secrets les plus profonds et les plus sûrs. Par la logique, elle donne à l'esprit une vigueur puissante. Elle lui apprend à démêler le vrai d'avec le faux, les idées claires et distinctes des idées obscures et confuses : elle lui apprend à discerner les définitions à double sens qui donnent aux mômes termes, et sous les môme rapports, deux acceptions diverses, et qui font ces ambiguïtés et quelquefois môme ces équivoques grossières, ces jeux de mots puérils, qu'on rencontre souvent dans les livres les plus graves en apparence.

Elle apprend à se défier des affirmations paradoxales; elle les examine de près, ainsi que tous les sophismes, et tous les raisonnements subtils, qui n'ont que l'apparence de la vérité et ne sont souvent que des artifices.

Elle remarque et repousse sans pitié les paralogismes, les démonstrations absurdes, les arguments vicieux, les conséquences tirées de principes qui ne sont ni prouvés ni évidents.

Elle relève avec soin toutes les vaines et si fréquentes pétitions de principes, où on allègue pour preuve la chose même qu'il s'agit de prouver; où on pose en fait, en axiome incontestable, la proposition môme qui est en question! Et tous les dénombrements imparfaits, et toutes les conclusions générales et absolues Urées d'un principe relatif et particulier ! Et tant d'autres manières de mal entendre les choses, de mal juger, de mal raisonner.

C'est par là que la philosophie rend les esprits fermes, solides, réfléchis, attentifs, suivis, conséquents, méthodi-

ques; c'est par là qu'elle en fait des esprits vraiment philosophiques et raisonnables.

Et pour entrer ici dans un détail capital, qui fera sentir encore mieux la souveraine utilité des études philosophiques pour la bonne discipline de l'esprit, et en général pour le progrès de toute science; rappelons de quel secours est une bonne philosophie pour deux des forces les plus puissantes de notre esprit, L'attention et la méthode.

A l'entendement, au jugement, au raisonnement, l'attention et la méthode sont nécessaires; elles en font toute la vigueur.

L attention! un esprit attentif1, c'est bien rare!

La distraction, ce mouvement vague et incertain de l'esprit, qui passe d'un objet à l'autre, sans en considérer aucun, certes, rien n'est moins philosophique; et toutefois, rien n'est plus fréquent. C'est l'état habituel de la plupart des esprits.

Considérer une chose, c'est arrêter son esprit à la regarder en elle-même, c'est en étudier le fond, c'est en voir toutes les raisons, tous les aspects divers, et voilà ce qu'apprennent les études philosophiques; voilà les excellentes habitudes qu'elles donnent peu-à-peu.

« L'attention, dit Bossuet, c'est toute la force de l'âme. « C'est l'attention, ajoute-t-il, qui rend les hommes graves, « sérieux, prudents, capables de grandes affaires et de « hautes spéculations. »

Cette gravité, cet état de consistance d'un esprit qui s'attache à considérer les choses par tous leurs côtés, cette attention réfléchie est bien rare : et cependant elle est bien nécessaire ; car notre esprit imparfait a besoin de temps

et d'étude pour bien voir, pour bien juger, pour bien raisonner.

« Chaque opération de l'esprit, dit Bossuet, pour être bien « faite, doit être faite attentivement; autrement tout se dis-

* sipe, tout s'affaiblit, tout se perd. »

« Notre siècle a perdu deux choses, malheureusement, « disait un philosophe éminent : il a perdu dans Tordre in- « tellectuel l'attention, et dans Tordre moral le respect; » —

* Le respect, » ajoute le P. Gratry, « qui n'est autre chose « que Tatlention de Tâmc entière. » - « Malheureusement, « continue-t-il, cela est vrai, Tattention est une faculté qui « se perd. Et il est manifeste que la perte ou le relâchement « de Tattention, dans Tordre littéraire, moral, philosophique « et religieux est une calamité pour toute la civilisation cona temporaine. »

11 faut donc, par une bonne discipline intellectuelle, accoutumer les esprits à Tattention.

Or, voyez ce que sont les procédés philosophiques.

En toute question, la philosophie renvoie aux idées pures. Trêve à Timagination, silence aux choses du dehors. Rentrez en vous-même; jeune homme, recueillez votre âme dispersée sur mille objets, et ramenez-la dans ce sanctuaire intérieur où se manifeste Tidée pure, où parle la vérité. Ainsi replié sur vous-même, regardez cette idée, cette vérité, scrutez-la dans ses profondeurs, sous tous ses aspects, concentrez-y tout Teffort de votre intelligence; défiez-vous du mot, de la phrase, du sophisme : regardez bien Tidée cachée sous les paroles : et ne vous hâtez pas de juger; attendez que vous ayez vu toutes les faces de la question, et alors seulement prononcez.

Voilà comment la philosophie ordonne Teffort, Tattention , accoutume à être attentif. Bienfait inappréciable.

La méthode n'est pas moins indispensable que Tattention.

C'est la méthode qui dispose et ordonne diverses idées,

divers jugements, divers raisonnements, pour mieux étudier, découvrir plus clairement la vérité, ou pour l'enseigner et la démontrer plus facilement aux autres.

De quelle importance donc n'est-il pas d'avoir une bonne méthode scientifique: facile, naturelle, aisée, puissante; un chemin simple et droit qui mène au but, à la vérité, un chemin et non pas un labyrinthe qui égare autour d'elle. Tous les hommes d'expérience le savent.

De bonnes études philosophiques font l'esprit méthodique, ordonné, suivi, constant: elles apprennent h discerner une méthode vraie, solide, de ce qui n'en a que l'apparence, de ce qui n'est qu'une vaine symétrie, une forme pour recouvrir d'un luxe méthodique apparent la pauvreté ou l'étrangeté du fond.

Je ne traite pas à fond ici le grand sujet de la méthode ; j'indique seulement, en passant, les points de vue qui permettent d'apprécier, sous le rapport importantdont je parle, l'utilité pratique des études philosophiques. Sans donc entrer dans aucun détail, ni sur l'analyse, ni sur la synthèse, qui sont les deux grandes méthodes philosophiques, et qu'il est presque toujours nécessaire de joindre ensemble, comme Bossuet l'a fait dans le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, qu'on me permette au moins de rappeler que c'est à l'application faite enfin aux sciences de la bonne méthode philosophique, que les sciences dans les temps modernes ont dû leurs progrès. Et sur ce point je ne dirai qu'un mot: qu'est-ce qu'une science sans une bonne classification, sinon un amas de faits particuliers, confus, et sans lumière, une sorte de chaos ? Une bonne classification dans une science est si importante, qu'à un progrès dans cette science correspond toujours un progrès dans la classification. Mais qui enseigne les lois d'une bonne classification et apprend à les appliquer, si ce n'est la philosophie?

Voilà comment la philosophie et les études philosophiques font le développement, raffermissement, et l'harmonie des hautes facultés intellectuelles.

Et c'est par là que la philosophie est non-seulement la première et la plus haute de toutes les sciences naturelles, mais, comme le dit expressément Descartes, devient la clef de toutes les sciences, le grand moyen, l'instrument de conquête pour les acquérir et les posséder. C'était bien aussi la pensée de Bossuet, lorsqu'il écrivait dans le beau Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même : toutes les sciences sont comprises dans la philosophie.

C'est bien ainsi que l'entendaient naguère encore parmi nous les Pères du Concile d'Avignon, lorsqu'ils disaient:

« Mais de toutes les choses qui peuvent contribuer à « former l'esprit, il n'en est point de plus importante que « la philosophie, puisque cet enseignement renferme la t base de toutes les connaissances humaines. »

Et tout cela est si vrai que les Pères de la philosophie moderne, Descartes, Newton, Leibnitz, Euler, Kepler, sont aussi les Pères de la science; et que Descartes, comme l'a dit un éloquent Jésuite, le P.Guénard, «par ses méditations profondes tira presque toutes les sciences du chaos ; et par un coup de génie plus grand encore, il montra le secours mutuel qu'elles doivent se prêter, les enchaîna toutes ensemble, les éleva les unes sur les autres ; et se plaçant ensuite sur cette hauteur, il marcha avec toutes les forces de l'esprit humain rassemblées, à la découverte de ces grandes vérités que d'autres plus heureux sont venus enlever après lui, mais en suivant les sentiers de lumière que Descartes avait tracés. »

Et voilà pourquoi l'esprit philosophique ne baissera jamais dans un pays, sans que le vrai et grand esprit scien-

tifique ne baisse du môme coup : on pourrait encore avoir, sans esprit philosophique, des expérimentateurs, mais des généralisateurs, mais de vrais et grands savants, on n'en aurait plus.

Et voilà pourquoi aussi, pour le dire en passant, car j'insisterai sur ce point en son lieu, les études mathématiques, faites avant la philosophie, sont nécessairement et toujours si peu de chose.

Pourquoi la plupart des philosophes modernes, même ceux qui ne se sont pas tout à fait égarés dans la vanité de leurs pensées, n'ont-ils rien fait de grand, et disparaissentils successivement, sans laisser derrière eux aucune trace de lumière?

C'est que chez eux les vraies études philosophiques furent faibles : c'est que par suite, il n'y a pas eu en eux cetle forte et magnifique harmonie des hautes facultés intellectuelles marchant de concert à la conquête, à l'illustration, à la diffusion de la vérité.

Cette harmonie entre les facultés, qui constitue le véritable génie philosophique, est bien rare : car elle n'existe que quand l'idée qui est la perfection des choses, quand le jugement qui est la comparaison des idées, quand le raisonnement qui est la déduction des idées et des jugements, sont également justes et forts, vifs et lumineux.

C'est alors seulement qu'ils peuvent concourir à l'illustration de la vérité : comme les sphères célestes qui s'éclairent, se soutiennent l'une l'autre, et font ces brillantes pléiades dont le ciel lui-même est illuminé.

Mais voilà, je le répète, ce qu'on ne rencontre guères chez la plupart des philosophes modernes.

Leurs idées ne sont pas claires ; on y trouve une étrange confusion, une obscurité déplorable : ils oublient trop de bien définir les termes et de bien préciser les points de départ.

Leurs jugements participent à ce trouble de leurs idées. Trop souvent on ne sait pas, ils ne savent pas assez euxmêmes ce qu'ils veulent dire et démontrer.

Mais c'est surtout le raisonnement qui est chez eux d'une faiblesse malheureuse : et voilà particulièrement ce qui explique le vague, le douteux, l'incertain, la médiocrité de leur philosophie.

Car, c'est par le raisonnement surtout, par l'illumination soudaine d'un raisonnement qui s'élance vers la vérité, qu'on arrive avec certitude aux idées générales, aux grands jugements, aux vastes synthèses, c'est-à-dire au génie, à la puissance des découvertes.

Mais pour cela il faut qu'il y ait harmonie entre les diverses facultés : il faut que les trois puissances intellectuelles soient fermes, pénétrantes, élevées. Il faut que le raisonnement s'appuie sur des idées primordiales, claires et lumineuses, sur des jugements certains, incontestables; et qu'enfin à l'aide d'une méthode simple et puissante, il prenne avec sécurité son élan vers les régions supérieures, dans les vastes champs de la lumière et des découvertes philosophiques.

Mais, dira-t-on, est-ce l'enseignement philosophique élémentaire qui fait ces grandes choses? Et peut-on même en avoir l'ambition dans une classe de collège ou de petitséminaire? N'est-il pas manifeste que la philosophie n'est et ne peut-être là qu'un essai puéril?

Je ne le crois pas : j'ai vu de jeunes esprits dans ces classes de philosophie, dont on parle avec trop de dédain, étonner parla hardiesse heureuse de leurs essais, et prendre là même l'essor de la plus grande vie intellectuelle.

Sans doute ce n'est pas dans la classe et avec des écoliers de philosophie que ces grandes choses se font : mais c'est là qu'elles se préparent.

L'enfant du matelot semble ne faire que jouer d'abord

sur la grève, avec les flols, avec les mâts, avec les faibles cordages de la barque paternelle. Puis bientôt il s'élance hardiment sur la vaste étendue des mers, et affronte l'immense Océan. Pour la grande circomnavigalion, comme pour la plus humble pêche, l'eau, le vent et la voile, les éléments les plus simples sont les plus puissants et aussi les plus nécessaires. Ainsi pour Leibnilz,Newton, Pascal, comme pour nos jeunes écoliers de philosophie, l'idée claire, le jugement sain et sûr, le raisonnement juste et fort, l'attention, la méthode, voilà les instruments des plus hautes spéculations comme des plus humbles études ; voilà ce qu'il faut avant tout rendre ferme et puissant : et c'est ce que seules peuvent faire de fortes études philosophiques. Autrement la raison, dépourvue d'idées, dépourvue d'exercice, demeurera toujours faible, timide, hésitante, comme la barque attachée par le cable au rivage.

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