CHAPITRE YI
Utilité des études philosophiques pour le génie et les études littéraires, pour l'éloquence et la conduite de la vie.
Je n'ai pas tout dit sur l'utilité des études philosophiques pour la haute éducation intellectuelle.
J'ai montré comment elles servent à fortifier, à affermir, à élever la raison, c'est-à dire, l'idée, le jugement, le raisonnement, qui sont les trois grandes puissances, les trois grandes opérations de la raison naturelle, et font la perfection de l'intelligence humaine.
Mais je vais plus loin, et j'ai dessein d'établir ici que la philosophie est utile même aux études littéraires, et que le
H. É., If. *o
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génie philosophique, fond nécessaire de tous les autres génies, est d'un secours indispensable au génie littéraire lui-même; et pour ma part je ne crois pas qu'il ait jamais existé un grand génie quelconque sans le génie philosophique, à un certain degré du moins.
En effet, il n'y a pas que la raison dans l'homme. Il y a, à côté de la raison, l'imagination et la sensibilité; et voilà les facultés supérieures qui, élevées à leur plus grande force, font le génie littéraire. Qu'est-ce, en effet, en général, que le génie littéraire? Ce n'est certes pas une faculté particulière, sut gêner is; c'est la raison, Y imagination, la sensibilité, élevées h leur plus haute puissance, à cette puissance qui va saisir, toucher au fond, illuminer et transporter les Ames. Le vrai génie n'est jamais que la raison s'élevant elle-même par un effort sublime, et élevant avec elle l'imagination et la sensibilité h leur plus généreux élan, à leur plus brillante splendeur.
Mais, il le faut bien entendre, pour arriver jusque-là, il est nécessaire que ces trois grandes facultés se développent ensemble, et demeurent, sinon en parfaite égalité, du moins en parfaite harmonie, chacune en son rang, sans fausse domination de l'une sur l'autre, et aussi qu'elles demeurent en harmonie avec la vérité, la beauté, la bonté, suprême. Une lacune, une défaillance dans l'une ou l'autre de ces facultés serait une lacune et une défaillance dans le génie lui-même.
Eh bien! voici maintenant un autre grand avantage des études philosophiques, c'est, en fortifiant la raison, de fortifier par elle les autres grandes facultés de l'âme, de les mettre d'accord et de les conserver en harmonie avec le vrai, le beau, l'honnête. Le génie des lettres, en effet, s'il est le plus brillant de tous, ne doit pas être le moins solide, et ne se maintiendrait pas dans un esprit dont l'équilibre serait rompu.
On le peut dire avec vérité : c'est la philosophie bien faite qui donne le poids, le nombre et la mesure à toutes les facultés. Elle en fait l'harmonie, la solide beauté, la force.
J'ai besoin d'expliquer à fond tout ceci. Je le ferai trèsbrièvement.
Il y a dans l'homme ces trois grandes facultés : la raison, l'imagination et la sensibilité.
La raison, cette faculté qui conçoit, qui juge, qui raisonne, qui connaît, qui pénètre, qui comprend, qui discerne, qui conquiert la vérité; qui éclaire, qui enseigne; qui démontre, qui révèle la vérité conquise. C'est incontestablement la première et la plus haute puissance de l'âme. C'est le fond essentiel, c'est la lumière, c'est le principe même des deux autres facultés.
Sans la raison, tout est creux, tout est vain, tout est dans le faux, et malgré les éclairs de l'imagination, tout demeure dans les ténèbres.
L'imagination est une faculté brillante sans doute : mais elle n'est sûre et utile que quand elle est en harmonie avec la raison, quand elle sert à faire apparaître la vérité dans toute sa splendeur, et crée par là dans l'âme les nobles enthousiasmes.
La sensibilité est sans doute aussi une faculté généreuse ; mais elle n'est de même sûre et utile, que quand elle demeure, elle aussi, en harmonie avec la raison, et fait aimer la vérité et la vertu, c'est-à-dire toujours le vrai, le beau, l'honnête.
Les ouvrages littéraires demandent le concours de toutes ces facultés; mais c'est la raison qui doit régner toujours : c'est elle qui doit inspirer, modérer, régler l'imagination et la sensibilité : autrement, et combien d'exemples fameux le
prouvent! celles-ci ne sont plus capables que de folies, de choses vaines, fausses, ineptes, et, quelque brillantes et chaleureuses qu'elles paraissent, au fond absurdes, et souvent dangereuses.
Sans doute, à ne regarder que la surface des choses, la sensibilité et l'imagination peuvent paraître dominer dans les ouvrages de sensibilité et d'imagination : mais si, au fond, la raison ne domine pas, si ce n'est pas elle qui les éclaire, les dirige et les élève, l'imagination et la sensibilité vont emprunter aveuglément aux sens, à la nature physique, ù la création grossière et matérielle, des images basses et indignes, des sentiments faux et dangereux, au milieu desquels elles enfouissent et dégradent la vérité et la vertu. Elles peuvent bien par là exciter un certain enthousiasme : mais c'est un enthousiasme malsain, d'un ordre tout à fait inférieur, dangereux ou coupable.
C'est à la raison, à l'intelligence, on ne saurait trop le redire, car on l'a trop oublié, qu'il appartient non-seulement de contenir et de régler, mais encore de spiritualiser et d'ennoblir l'imagination et la sensibilité, pour empêcher leurs écarts et leurs abaissements. C'est elle qui doit leur communiquer son élévation, sa force, sa dignité.
La raison, c'est la vérité, c'est la lumière; cette lumière subtile, pure, élevée, comme dit l'Ecriture : Stibtilis, mobilisa non coinquinatus.
Et voilà pourquoi c'est le vrai principe du génie. C'est elle qui pénètre et invente: sans elle, les images et les senliments sont faux ou ne sont rien: la conception, la vigueur, l'élévation, la justesse, tout vient d'elle.
On a beau faire : la vérité et la raison sont et seront toujours, heureusement pour l'humanité, les reines du monde : on se révolte contre elles; mais il faut tôt ou tard s'y soumettre et reconnaître enfin leur empire.
L'expression même la plus vulgaire de la raison et de la
vérité, leur forme la plus commune, qui est le bon sens, a une puissance extraordinaire.
Le bon sens, dit Bossuet, est le maîlre de la vie humaine.
Rien n'est estimable que le bon sens et la vertu, dit un autre grand homme, qui marqua toutes ses œuvres au double caractère d'un génie transcendant et d'un admirable bon sens, Fénelon.
Mais le sens commun, hélas! n'est plus chose commune.
Quant à la prédominance de l'imagination et de la sensibilité sur la raison, c'est toujours un grand malheur, un grand désordre intellectuel.
Lorsque l'imagination et la sensibilité s'élancent sans la raison, l'élan est nécessairement une chute, la sensibilité un égarement.
La splendeur qui se rencontre là par aventure est fausse : et ce qui reste de puissance est une force emportée qui met tout en péril.
C'est sur ces vérités incontestables que reposent, au fond, les vraies théories littéraires, et toute poétique comme toute rhétorique.
Rien de plus juste et de plus profond que ce mot du poète :
Scribendi rectèsapere est et principium et fons.
En effet, au fond de toute œuvre poétique, véritablement belle, quand on l'analyse, on trouve une merveilleuse raison, qui a présidé à tout : la conception de l'œuvre, le jet du génie, l'ordonnance habile et savante, le style lui-même, c'est-à-dire l'exacte proportion des expressions avec les pensées et les sentiments, et la convenance des pensées et des sentiments avec les situations et les personnages; les nuances, les délicatesse, les beautés variées, tout révèle
dans un grand poète un bon sens exquis en môme temps que de riches facultés, une raison profonde qu'il n'a pas toujours analysée sans doute, mais qui, môme à son insu, le guidait et l'inspirait : en un mot, il y a là une philosophie innée ; mais la culture philosophique peut seule lui donner toute sa puissance.
C'est, il faut bien l'entendre, que les grandes règles littéraires qui président à toute œuvre d'esprit ne sont pas des règles factices et convenues; elles sont fondées sur la nature, sur la raison des choses, et il faut une raison supérieure pour les appliquer avec puissance, ('/est ce qu'a dit encore, avec sa justesse habituelle, l'auteur de YEpltre aux Pisons :
Quid valent rerum séries et Lucidus ordo
Rem tibi Socralicœ polcrunt ostendere Chartœ... Verbaque provisam rem non invita seijuentur.
Et de là, les jouissances délicates de la critique, lorsque pénétrant les entrailles mêmes d'une œuvre, elle découvre l'opération intérieure et cachée du génie, saisit les procédés rationnels, inconnus quelquefois du génie mémo, qu'il a suivis, et, se rendant compte de tout, se donne le beau spectacle d'une grande raison en travail.
Mais si la poésie elle-même, celte chose légère, ailée, sacrée, comme disait Platon, a besoin de bon sens et de raison, et si la culture philosophique est indispensable pour la poésie, que dirons-nous de l'éloquence?
Les grands rhéteurs, les rhéteurs philosophes, Platon, Aristote, Cicéron, ne s'y sont pas trompés : la philosophie est nécessaire à l'éloquence. Cicéron, ce grand artisan de style, le proclame en cent endroits, et il ne craint pas d'avouer, en ce qui le concerne, que s'il a fait quelques pro-
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grès dans l'art de parler, il en est moins redevable aux préceptes des rhéteurs, qu'aux leçons des philosophes : Fateov me oratorem, si modo sim, non ex rhetorum officinâ, sed ex academiœ spatiis extilisse.
C'était aussi, dans les temps modernes, la pensée de d'Aguesseau :
« On ne séparait point autrefois, dit-il, deux sciences qui, par leur nature, sont inséparables : celles de la pensée et de la parole. Le philosophe et l'orateur possédaient en commun l'empire de la sagesse ; ils entretenaient un heureux commerce, une parfaite intelligence entre l'art de bien vivre et celui de bien parler; et l'on n'avait point encore imaginé cette distinction injurieuse aux orateurs, ce divorce funeste à l'éloquence, de l'esprit et de la raison, des expressions et des sentiments, de l'orateur et du philosophe. »
Fènelon s'est exprimé sur ce même sujet avec une grande énergie.
« Je voudrais, dit-il, que l'orateur fût naturellement trèssensé et qu'il ramenât tout au bon sens; qu'il fit de solides études; qu'il s'exerçât à raisonner avec justesse et exactitude, se défiant de toute subtilité. Je voudrais qu'il se déliât de son imagination, pour ne se laisser pas dominer par elle; et qu'il fondât chaque discours sur un principe indubitable dont il tirerait les conséquences naturelles.
« Loin de là, continue Fénelon, on est réduit à payer de phrases et d'antithèses; on ne traite que des lieux commun, on ne dit rien que de vague; on coud des lambeaux qui ne sont pas faits les uns pour les autres; on ne montre point les vrais principes des choses; on se borne à des raisons superficielles, et souvent fausses; on n'est pas capable de montrer l'étendue des vérités, parce que toutes les vérités générales ont un enchaînement nécessaire, et qu'il les faut connaître presque toutes pour en traiter solidement une en particulier. »
C'est la llièse que soutient également Buffon, dans son discours sur le style.
Quand on examine en effet ce que c'est qu'un discours, quand on regarde aussi quelle est la pratique des véritables orateurs, on sent toute la justesse de la parole de Cicéron. L'éloquence ne consiste pas à parler môme avec abondance et chaleur sur un sujet, et ce n'est pas à cela que se réduit la pratique des maîtres. Non, développer un sujet par lui-même, en tirer tout ce qu'il renferme, puiser dans le fond du sujet les moyens de conviction, agrandir le sujet en le rattachant aux principes dont il dépend, l'élever en donnante une question particulière l'intérêt et la lumière d'une question plus générale et plus haute : voilà l'éloquence et voilà l'orateur; mais c'est ce que ne fera pas un esprit sans culture philosophique, sans solide logique, sans cette habitude de généralisation, sans cette étendue et cette sûreté de vues que donne la philosophie.
Comme Fénelon nous le disait tout à l'heure, rien n'est plus insupportable pour les hommes de sens et de goût qu'un vain parleur, qui ne sait pas traiter une question par elle-même, qui côtoie en quelque sorte le sujet, qui se joue à l'cntour, qui ne le prend que partiellement, qui néglige les choses capitales pour les accessoires, qui ne sait pas élever les faits particuliersjusqu'aux principes, qui n'éclaire pas une question par les sommets, qui ne prouve pas une thèse, qui ne sait qu'étourdir par une facile et stérile faconde : rien n'est plus insupportable, mais rien n'est plus commun.
Ne nous étonnons point, du reste, de voir en nos jours cette décadence presque universelle de la grandeéloquence; nous devrions être surpris, au contraire, si elle était florissante.
Le désir d'une fausse gloire empêche de parvenir à la véritable; et par une ambition qui se précipite en voulant
s'élever, on voudrait savoir parler avant d'avoir appris à penser.
Mais l'éloquence se venge elle-même de cette témérité. Elle refuse son secours à ceux qui veulent la réduire à un simple exercice de paroles, et, les dégradant de la dignité d'orateurs, elle ne leur laisse que le nom de déclamateurs frivoles.
De ces principes incontestables, il suit avec évidence que le couronnement nécessaire de la rhétorique, c'est la philosophie.
Rien n'est plus propre, en effet, que de fortes études philosophiques pour apprendre à écrire et à parler solidement, pour donner au style quelque chose de ferme et de vigoureux, pour former l'esprit à une manière d'écrire simple, naturelle et judicieuse.
Combien n'est-il pas capital d'accoutumer les jeunes gens à ne prendre jamais pour beau ce qui est faux, h s'éloigner du style artificiel et rhétoricien, qui se compose de pensées hyperboliques ou de figures forcées!
Combien il importe de leur apprendre à retrancher l'abondance superflue des paroles vaines et des pensées communes!
Voilà pourquoi il est si désirable que les instituteurs de la jeunesse, selon le vœu d'un homme de grande expérience, Rollin, d'un grand écrivain, Buffon, accoutument les jeunes gens de bonne heure, et dès les premières classes, à peser les raisons plus que les mots, à discerner patout le vrai, à dépouiller les raisonnements de toute la parure que leur prête l'éloquence, pour en mieux sentir la force ou la faiblesse, et à ne point se laisser éblouir par un éclat trompeur de paroles et de figures, souvent vides de choses et de pensées.
C'est ainsi que Bossuet, nous l'avons vu, entendait la rhétorique, c'est pour cela qu'il avait cru devoir fonder la
rhétorique sur la logique. « Par là, dit-il, nous n'en avons pas fait une discoureuse, dont les paroles n'ont que du son : nous ne l'avons pas faite enflée et vide de choses, mais saine et vigoureuse : nous ne l'avons point fardée, mais nous lui avons donné un teint naturel et une vive couleur, en sorte qu'elle n'ait d'éclat que celui qui sort de la vérité même. »
Telle doit être, dirai-je, l'application des professeurs de belles-lettres ; et de leur côté, les professeurs de philosophie doivent travailler principalement à rendre les jeunes gens attentifs à la vérité considérée en elle-même, à leur donner des règles sûres pour la bien discerner. 11 faut les accoutumer à une grande justesse et une grande exactitude dans leurs raisonnements, et leur inspirer, s'il est permis de s'exprimer ainsi, un certain goût et un certain sentiment du vrai, qui le leur fasse reconnaître partout où il se rencontre, et qui leur fasse aussi rejeter ce qui n'en est que l'apparence.
Vainement, dira-t-on : mais la logique est d'une sécheresse désespérante; la philosophie tout entière est une science d'abstractions arides et de notions inintelligibles.
C'est se méprendre singulièrement et se montrer bien étranger à la vraie philosophie, que de méconnaître ainsi le suprême degré des bonnes études philosophiques.
Toute une partie de la philosophie est une science de faits, et des faits les plus intéressants, faits intellectuels et faits moraux, révélant les lois essentielles de la pensée et de la conscience humaine; et dans sa partie plus spéculative qu'expérimentale, la philosophie est la science des plus hautes réalités, car c'est la science des idées, des idées nécessaires, universelles, éternelles. C'est la science
des idées et des principes, et voilà pourquoi elle est éminemment propre à achever la haute éducation des intelligences.
Qu'a fait le cours des Humanités? Il a révélé successivement à ces jeunes esprits une multitude d'idées avec lesquelles ils se sont familiarisés, sans les bien connaître, sans les analyser, sans les approfondir, sans les généraliser surtout :
Eh bien, ces idées, la philosophie les leur rappelle, les leur présente de nouveau ; elles les rapproche, les compare, les rassemble, les unit, les élève, les éclaire les unes par les autres, et en fait, au lieu d'un amas de richesses éparses et confuses, un ensemble, un tout lumineux, et par conséquent une richesse, une force, une beauté toute nouvelle pour l'intelligence.
Je l'avoue, la logique, mal enseignée, peut paraître aride; mais outre que cette étude, comme le disait M. Cousin, «est « pour l'esprit la meilleure gymnastique connue; » quand le professeur sait s'y prendre et inspirer aux jeunes gens l'estime et le goût de la philosophie, bientôt leur esprit s'ouvre et se forme peu à peu, se développe de plus en plus chaque jour, s'accoutume à sentir le faux, acquiert une grande facilité pour s'exprimer et devient capable d'entrer dans les questions les plus difficiles et les plus abstruses. « J'étais étonné, dit Rollin, quand /assistais aux exercices de philosophie, de voir dans les écoliers un changement sensible de trois mois en trois mois, tant leur raison se perfectionnait; et à la fin du cours, ils n'étaient plus reconnaissables. Voilà ce qui arrive communément dans les classes de philosophie, quand les écoliers ne manquent ni d'esprit ni d'application; et l'on ne peut exprimer quels fruits ils retirent de cette étude. »
Certes, je conçois qu'après avoir fait ces considérations sur l'utilité des études philosophiques, ce célèbre institu-
leur de la jeunesse ait regretté souvent d'avoir mal fait luimême sa philosophie :
« Ne m% étant, dit-il, applique que très-superficiellement à V étude de la philosophie, fai souvent eu lieu de m'en repentir . peut-être que si je l'avais étudiée sérieusement, fy aurais pris autant de goût qiCà V étude des belles-lettres, auxquelles seules j ai donné tout mon temps. »
Rollin ajoutait :
« Si par une précipitation aveugle et inconsidérée, qui ne devient que trop commune, les parents retranchent ou abrègent ce temps destiné h la philosophie, n'ont-ils pas lieu de se reprocher d'avoir retranché à leurs enfants la partie des études j'ose l'assurer, et mon goût déclaré pour les belleslettres ne peut pas ici me rendre suspect , la partie des études la plus importante, la plus nécessaire, la plus décisive pour les jeunes gens, et celle dont la perte se peut le moins couvrir, et est la plus irréparable. »
Il écrivait enfin :
« Je conclus de tout ceci que les parents qui aiment véritablement leurs enfants doivent leur faire faire le cours entier de philosophie. »
Mais l'utilité de la philosophie ne se borne pas à ce qui regarde l'éloquence et les belles-lettres, et celte science n'est pas seulement une discipline intellectuelle : c'est aussi une discipline morale, et son heureuse influence s'étend à toutes les conditions et à tous les temps de la vie; soit par les habitudes d'esprit qu'elle donne, soit par le développement et la fermeté qu'elle communique au sens moral, à la conscience.
Et d'abord par les habitudes d'esprit qu'elle donne : Ceci est d'une importance capitale; car il ne faut jamais
oublier, à aucun degré de l'éducation, que l'essentiel, ce ne sont pas tant les connaissances actuelles qu'on donne à l'enfant, au jeune homme, mais bien les forces qu'on meten lui, par les habitudes d'esprit et de caractère auxquelles on le forme.
La logique de Port-Hoyal dit, sur ce premier avantage pratique des études philosophiques, et sur l'inconvénient contraire, des choses bien sensées et bien judicieuses.
« Un autre inconvénient qui nuit encore beaucoup aux hommes, non-seulement dans l'étude des sciences, mais aussi dans la conduite ordinaire et dans les différents emplois de la vie, c'est de ne pouvoir donner une forte attention à des choses difficiles et épineuses, ni suivre un raisonnement un peu long et embarrassé, ni enfin s'appliquer à des matières abstraites et indépendantes des sens. C'est à quoi la philosophie remédie d'une manière merveilleuse, en élevant L'âme au-dessus de la matière et des sens. »
11 y a, dit-on, des estomacs qui ne peuvent digérer que les viandes légères et délicates; et il y a de môme des esprits qui ne se peuvent appliquer à comprendre que les vérités faciles et revêtues des ornements de l'éloquence.
« L'un et l'autre, répond la logique de Port-Royal, est une véritable faiblesse- Il faut rendre son esprit capable de découvrir la vérité, lors même qu'elle est cachée et enveloppée. Si on ne surmonte cet ôloignement et ce dégoût pour les choses qui paraissent un peu subtiles, on rétrécit insensiblement son esprit. Et ainsi, quand une vérité dépend de trois ou quatre principes qu'il est nécessaire d'envisager tou t à la fois, on s'éblouit, on se rebute, ce qui est un défaut considérable...
« On ne saurait croire combien la philosophie est propre à donner aux jeunes gens une force, une justesse, une pénétration d'esprit, qui les conduisent peu à peu à entendre h. É., 11. 11
par eux-mêmes et à débrouiller les questions les plus abstraites et les plus embarrassées.
« Et c'est làce qui seul peut donner aux jeunes gens un esprit d'ordre, d'exactitude, de précision, de pénétration, qualités si nécessaires pour tous 1rs emplois de la vie; ce qui peut les mettre en état de soutenir un travail ou un examen d'affaires long et pénible, sans se laisser rebuter par l'obscurité des questions, ni parla multiplicité des pièces qu'il faut discuter; et ce qui leur apprend à saisir dans les affaires les plus embrouillées le point décisif, h ne le perdre jamais de vue, à y rappeler tout le reste, et à en mettre les preuves dans un jour et dans un ordre qui en fassent sentir toute la force...
« Il n'y a rien, dit encore avec grande raison l'auteur de cette logique, de plus estimable que le bon sens et la justesse de l'esprit dans le discernement du vrai et du faux. Toutes les autres qualités de l'esprit ont des usages bornés : mais l'exactitude de la raison est généralement utile dans toutes les parties et dans tous les emplois de la vie. Ce n'est pas seulement dans les sciences qu'il est difficile de distinguer la vérité de l'erreur, mais aussi dans la plupart des sujets dont les hommes parlent, et des affaires qu'ils traitent. Il y a presque partout des routes différentes, les unes vraies, les autres fausses; et c'est à la raison d'en faire le choix. Ceux qui choisissent bien et qui arrivent au but, sont ceux qui ont l'esprit juste ; ceux qui prennent le mauvais parti et qui s'égarent, sont ceux qui ont l'esprit faux; et c'est la première et la plus importante différence qu'on peut mettre entre les qualités de l'esprit des hommes.
a Ainsi la principale application qu'on devrait avoir serait de former son jugement, et de le rendre aussi exact qu'il le peut être; et c'est à quoi devrait tendre la plus grande partie de nos études. On se sert de la raison comme d'un instrument pour acquérir les sciences, et on se devrait servir au
contraire des sciences comme d'un instrument pour perfectionner sa raison; la justesse de l'esprit étant infiniment plus considérable que toutes les connaissances spéculatives, auxquelles on peut arriver par le moyen des sciences les plus solides...
a Les hommes ne sont pas nés pour employer leur temps i\ mesurer des lignes, à examiner le rapport des angles, à. considérer les divers mouvements de la matière; leur esprit est trop grand, leur vie trop courte, leur temps trop précieux, pour l'occuper h de si petits objets. Mais ils sont obligés d'être justes, équitables, judicieux dans tous leurs discours, dans toutes leurs actions et dans toutes les affaires qu'ils manient; et c'est à quoi ils doivent particulièrement s'exercer et se former.
« Ce soin eteette étude sont d'autant plus nécessaires, qu'il est étrange combien c'est une qualité rare que cette exactitude de jugement. On ne rencontre partout que des esprits faux, qui n'ont presque aucun discernementde la vérité, qui prennent toutes choses d'un mauvais biais, qui se paient des plus mauvaises raisons, et qui veulent en payer les autres ; qui se laissent emporter par les moindres apparences; qui sont toujours dans l'excès e*. dans les extrémités; qui décident hardiment de ce qu'ils ignorent et n'entendent point, et qui s'arrêtent il leurs sens avec tant d'opiniâtreté, qu'ils n'écoutent rien de ce qui pourrait les détromper... »
Tout ceci est assurément plein d'un grand sens : et l'histoire, si les bornes de cet écrit me permettaient de la consulter, démontrerait par des exemples illustres, — et l'expérience de tous les jours confirmerait par son témoignage, — que la plupart des grands maîtres d'erreur ont été des hommes chez qui de bonnes études philosophiques n'avaient pas fortifié les facultés intellectuelles ; des hommes d'imagination et de raisonnement, sans jugement, sans idées claires; ou bien encore des hommes sans suite, sans
tenue, sans fermeté, sans consistance dans l'esprit.
La philosophie fait donc les hommes sensés, pratiques : un Père de l'Eglise, saint Chrysostome, va môme jusqu'à dire que : « Personne n'est plus propre à remplir les charges publiques qu'un homme rempli de philosophie : » et la raison en est que la bonne philosophie fait surtout des hommes honnêtes, fermes, droits, justes, dociles à la voix de la conscience et du devoir.
En effet, non-seulement en posant les bases vraies du devoir, elle combat dans l'esprit les faux mobiles de nos actions, l'intérêt, les passions, et elle assigne à la vie sa vraie loi ; mais, par sa discipline générale, elle apprend à se laisser gouverner en tout par la droite raison, par l'équité, par la justice, par l'éternel honneur : elle donne la raison du devoir, et elle en inspire l'amour : en un mot, elle apprend aux hommes à penser et à agir, c'est-à-dire, selon une belle parole de M. Cousin, que je suis heureux de pouvoir citer ici : t Elle enseigne à son jeune disciple ce que c'est véritablement que d'être homme ; quelles lois gouvernent à son insu son esprit et son cœur, quelle est cette âme qu'il sent battre dans son sein, quelle est cette sainte loi du devoir que nous n'avons point faite et qui nous est imposée* cette liberté merveilleuse qui a été donnée à l'homme seul, celte raison qui, malgré ses imperfections et ses limites, est pourtant capable de concevoir ou de pressentir l'Etre infini, invisible aux yeux, présent dans l'âme, créateur et législateur, témoin de la vertu, juge du crime, père de l'homme, et suprême arbitre des sociétés. »
Aussi, toute l'antiquité avait-elle de la philosophie cette grande idée qu'elle apprend non-seulement à bien penser, mais encore à bien vivre, et que la vraie sagesse, c'est la vertu, comme la vertu, c'est le bonheur. Il est bon de rappeler ici aux détracteurs modernes des études philosophiques ces grandes vues de l'antiquité : certes, ce n'est pas là
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le paganisme, mais plutôt ce que, malgré le paganisme, la philosophie avait sauvé de la dignité et de la noblesse humaine.
Qui ne connaît cette réponse de Socrate à un sophiste, lequel lui demandait si le grand roi n'était pas heureux : a Je Tignore, répondit le sage, ne sachant à quel point il f est instruit et vertueux. »
Et Platon à son tour, et quand on lit de telles paroles, on comprend que l'antiquité Tait appelé divin : « Que toutes les sectes, dit Platon, interprété par saint Augustin, cèdent donc aux philosophes qui ne disent pas que la béatitude de l'homme est dans son corps, ni dans son âme, mais en Dieu seul : non comme l'esprit jouit du corps ou de lui-même, ni comme les hommes trouvent leur bonheur entre-eux, mais bien comme l'œil jouit de la lumière.... Platon met la béatitude dans la vertu, la vertu dans la connaissance et dans l'imitation de Dieu, et cela môme est la béatitude. Il n'hésite pas; il affirme que philosopher , c'est aimer Dieu1. »
Disciple de cette doctrine, et prêtant à la philosophie le même but sublime : a II est facile, disait saint Jean-Chrysostome, de faire de la philosophie en paroles f; mais agir en conséquence et en vrai philosophe, c'est le propre d'une âme grande et généreuse». »
* Cédant igitur hi omnes illis philosophis qui non direrunt beaium esse hominem frttentum corpore, tel fruentem animo, sed fruentem Deo : non tient corpore vel se ipso animus, aut sicut amico amicus, sed sicut luce oculus.... y une satis sit commemorarc Platonem déterminasse finem boni esse secundum virtutem vivere, et eisoli evenire posse, qui notitiam Dei habeat et imitations* ; nec esse aliam ob causam beatum. Ideùque non dubitat, hoc esse philosofhari quod amare deum. (De mit. Dei, lib. VIII, cap. ?IU.)
• Td fxèv yàp ôià àoycdv çiWoîfcat eOxoXov. (S.-J. Chrysost., VIII,
3 T6 jièv yap 3ià fyj|iàTwv çOoaoçeîv eûxo).ov, *) os Stà tûv ip^v çTrtèeifo, fevvaiou xtv6; xal (i£Yà>ov. (Ibid., 540, D.)
<r Mais l'Ame elle-même, ajoutait-il, quand elle se donne à la philosophie, en devient plus forte*. »
Concluons tout ce chapitre par celte belle parole du même père.
« Comprenez-vous enfin, quelle grande chose c'est que la philosophie2! »