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CHAPITRE VIII

De l'usage de la langue latine dans renseignement

de la philosophie.

Je n'ignore pas que je vais heurter ici certains préjugés : j'espère cependant énoncer mon opinion dans une telle mesure et l'appuyer sur de telles raisons, que les esprits sérieux qui auraient encore des doutes contraires, ne les conserveront plus.

Et d'abord, si on me demande : Etes-vous pour renseignement de la philosophie en langue latine, ou en langue française? je répondrai : je ne suis, exclusivement, ni pour Tune ni pour l'autre de ces langues. Ce que je crois le meilleur et le plus pratique, c'est d'enseigner concurremment dans ces deux langues. Je veux donc dans l'enseignement classique de la philosophie l'emploi simultané du latin et du français, mais de telle sorte cependant que la part principale et prépondérante soit pour le latin, dans l'enseignement élémentaire et scholastique.

Non certes que je n'aie pas en assez haute estime la langue française , ou que je trouve peu philosophique la langue dans laquelle ont écrit Descartes, Malebranche, Pascal, Bossuet, Fénelon, Leibnitz lui-même. Le grand siècle philosophique chrétien dans les temps modernes a parlé la langue française, je ne l'ignore pas : mais autre chose, selon moi, est la grande exposition des doctrines, et les larges diffusions de la science, autre chose l'enseignement technique et classique dont il est ici question.

Pour l'enseignement élémentaire, technique, scholastique,

didactique, c'est le latin particulièrement que je demande ; pour la grande exposition, la grande démonstration, pour la diffusion de la science et des vérités philosophiques, c'est la langue française.

Voilà la distinction importante que je fais, et les deux thèses distinctes que je pose, et que je vais essayer de développer, vu leur importance relative, dans deux chapitres séparés. Je commence par la langue latine.

La question ainsi posée, je dis d'abord que, pour les séminaires du moins, c'est le latin de rigueur qui doit être la langue classique de l'enseignement en philosophie.

Et la raison en est évidente.

C'est en latin qu'on y enseigne, et qu'on y enseignera toujours la théologie. Donc, c'est en latin aussi qu'il faut y enseigner la philosophie; non-seulement parce que cet enseignement philosophique y est une préparation immédiate et directe à l'enseignement thôologique; mais encore parce que l'interruption d'un ou deux ans dans l'usage du latin créerait pour les études ultérieures de la théologie des difficultés considérables.

Quant aux collèges, ecclésiastiques ou laïques, là encore pour l'enseignement élémentaire de la philosophie, sans exclure, comme je l'ai déjà dit, le français, je trouve que le latin est préférable; et pendant dix siècles tous les grands instituteurs de la jeunesse l'ont pensé comme moi.

Certes, dans une question de cette nature, les précédents ne sont pas tout, mais il faut bien reconnaître qu'ils ont un grand poids.

Pendant dix siècles, toute la jeunesse européenne a fait sa philosophie en latin. Et cela, non pas seulement avant que les langues modernes fussent formées, mais depuis.

Dans toutes les anciennes universités du monde chrétien II. É., u. 43

et civilisé, chez tous les ordres religieux dévoués à renseignement, bénédictins, jésuites, oratoriens, nul n'a jamais songé à enseigner autrement ; et c'est ainsi maintenant encore qu'on enseigne en Angleterre, en Italie, en Espagne, etc.

Tous les grands génies philosophiques du xvue siècle ont fait leur philosophie en latin, parlé, enseigné, écrit en latin.

Mais allons au fond des choses, et examinons surtout la question en hommes pratiques.

Peut-on nier que le latin n'ait des avantages de premier ordre pour un enseignement élémentaire qui doit être avant tout ferme, net, précis? Qui ne sait que le latin a une précision, une brièveté, et tout ensemble, une vigueur, un poids admirablement propres à un grave enseignement philosophique? Qu'il saisit fortement la pensée, s'empare de l'esprit, l'arrête, le contient dans ses écarts, et le force à être attentif au fond des choses?

Au contraire, les facilités, les faiblesses de la langue vulgaire, disons tout, ses familiarités et ses mollesses nécessaires sont bien plus favorables au bavardage, k la divagation, ces fléaux de renseignement. Qui n'a vu cela, dans une classe, ou même dans un examen ? Et qui n'a été attristé du spectacle quelquefois pitoyable, que ces discussions en français présentent?

Je dirai même, à un point de vue plus sérieux encore, que le latin s'oppose bien plus que les langues vulgaires aux nouveautés et aux erreurs.

L'Eglise l'a bien senti ; et voilà pourquoi, comme elle veut, avant tout, que renseignement philosophique soit sérieux et sûr, non-seulement en France, mais partout, elle a banni de ses écoles dans l'enseignement doctoral la langue vulgaire. Si elle ne l'interdit pas absolument, elle ne l'approuve pas pour ses docteurs et ses professeurs. Aussi,

droit canon, lois et ordonnances ecclésiatiques, liturgie, écriture sainte, philosophie, théologie, science élémentaire, grande science: rien, sauf la prédication et l'exhortation aux fidèles, rien dans l'Eglise ne se dit en langue vulgaire: tout est latin.

A un autre point de vue, nous avons dit combien la méthode seholastique, cette puissante gymnastique de l'esprit, comme l'appelle M. Cousin, est utile à l'enseignement élémentaire de la philosophie et à la bonne direction des thèses, des discussions philosophiques des élèves: mais tous les avantages de cette méthode sont autant de raisons en faveur de la langue latine ; car la langue, sinon essentielle, du moins la plus habituelle et la plus convenable à la méthode scholastique, c'est le latin. Il y a dans cet idiome quelque chose de grave, de bref et de concis, que la langue vulgaire n'aura presque jamais.

Aussi, toutes les philosophies élémentaires et seholas* tiques sont-elles écrites en latin.

Ce n'est pas tout, et voici des considérations <Tun autre ordre, que je prie les vrais hommes d'enseignement, les hommes pratiques, les hommes d'expérience, de vouloir bien peser sérieusement.

M. Cousin disait avec grande raison et avec éloquence à l'ancienne tribune française : « Le latin est la première et « la plus nécessaire des études classiques. Sans la connais- <r sance de la langue et de la littérature latines, tout homme « est comme étranger dans la famille humaine. »

Je suis tout à fait dans ces pensées ; mais voici ce que j'ajoute : tout se tient dans l'enseignement et dans les études classiques ; et si l'usage du latin est maintenu pour renseignement de la philosophie, je dis que tout le niveau de renseignement classique est également et par là même maintenu. Mais si le latin est abandonné dans cette dernière classe, je dis que vous portez, bon gré mal gré, sur ce

niveau, un coup qui l'abaisse infailliblement. Cetle conséquence est inévitable, et l'expérience d'ailleurs ne l'a que trop démontré.

En effet, si l'enseignement de la philosophie doit être donné en latin, si l'on doit écrire et parler latin en philosophie, qui ne voit quel stimulant puissant il y a là pour les élèves, et à quel degré ils comprendront, dès la Rhétorique, dès la Seconde, et même dès la Troisième, qu'ils ne peuvent pas négliger une langue dont ils seront obligés de se servir plus tard, sous peine de ne pouvoir faire convenablement leur cours de philosophie, ni passer leurs examens? Au contraire, si celte nécessité de savoir le latin pour le comprendre et le parler en philosophie , si un tel aiguillon n'existe plus, qui ne voit que cette étude fondamentale en soulfrira considérablement dans les classes précédentes, et qu'il y aura là une cause notable d'affaiblissement pour le travail général des élèves ?

Disons tout et parlons franchement : des élèves ; et aussi des professeurs.

D'où vient donc que, dans le grand enseignement public, les bons latinistes sont si rares?

J'ai entendu le doyen d'une des premières Facultés de l'Empire, dans un conseil important, refuser d'admettre parmi les épreuves du baccalauréat le thème ou le discours latin, par cette étrange raison qu'on ne trouverait pas de professeurs, d'examinateurs capables de les corriger de bon accord et à coup sûr !

Je ne fus pas le seul à témoigner mon très-grand étonnement; mais le vénérable doyen insista et tint bon pour son dire et pour son refus. Malgré son insistance, je ne pus croire à un tel abaissement de la langue et des lettres latines dans l'enseignement: j'insistai de mon côté, et le discours latin se trouve heureusement exigé aujourd'hui.

Mais ce que je crois sans peine, c'est que les professeurs

les plus distingués se destinant à l'enseignement français de l'histoire, et à l'enseignement français de la philosophie, s'empressent beaucoup trop de rompre avec l'étude du latin, et au bout de quelques années ne s'en souviennent plus qu'à moitié. Ils entendent sans doute facilement encore et savent bien traduire le latin ; mais ils ne sauraient plus guère Yécrire; et quand ils arrivent au professorat des Facultés et aux examens du baccalauréat, plusieurs d'entre eux aiment beaucoup mieux avoir à corriger une version de troisième qu'un discours latin de rhétorique, ou une dissertation latine de philosophie.

Voyez ici les inconséquences et les contradictions humaines. De quoi se plaint-on généralement aujourd'hui ? De ce qu'après sept ou huit années d'études, les jeunes gens ne savent pas écrire ni dire un mot de latin. Et on veut les empêcher d'écrire et de parler latin dans la classe où cela leur serait tout à la fois facile et nécessaire ! La philosophie, c'est la seule classe où l'usage de la langue latine est à sa place, et vient en son temps ; où l'on peut par conséquent savoir, acquérir de cette langue ce que les autres classes n'en apprennent pas, la pratique usuelle. Et on s'y refuse!

Ce serait d'ailleurs, qui ne le voit? le moyen de faire que le latin devienne pour les jeunes gens une langue définitivement acquise; car il n'y a de langues définitivement acquises que celles qu'on a écrites et parlées. Et on ne le veut pas ! Et vous trouvez des gens qui se fâchent de ce qu'on n'apprend pas le latin dès la Sixième comme une langue maternelle, alors que c'est à peu près impossible, et qui se fâchent encore de ce qu'on essaie de faire cela en philosophie où cela est praticable !

J'en conviens, mon opinion sur la préférence qui doit être accordée au latin sur le français dans l'enseignement élémentaire de la philosophie , indépendamment des fortes

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raisons spéciales que j'en ai données, tient en quelque chose à un système général d'élévation du niveau dans l'étude des langues anciennes ; mais je le demande avec confiance à tous les hommes qui ont rais ici la main à l'œuvre : croiton qu'on abaissera impunément pour la haute éducation intellectuelle en général, l'étude des langues anciennes, et du latin en particulier?

Pour ma part, j'en suis très-convaincu, si les études de latin sont généralement si faibles aujourd'hui, cette faiblesse tient, en bonne partie, à l'abandon trop général qu'on a fait de cette langue, dans l'enseignement de la philosophie ; un grand nombre de maisons d'éducation Pont tout fait sacrifiée, et là môme où on la conserve, on n'y astreint pas assez rigoureusement les élèves dans la pratique; on a beaucoup trop fléchi sous ce rapport.

Mais, ce ne sont pas seulement les études littéraires et la haute éducation intellectuelle tout entière qui en souffre, c'est la philosophie elle-même qui en est affaiblie.

Est-ce que les grandes et premières sources de la philosophie ne sont pas dans l'antiquité? Gicéron, Sénèque, saint Augustin, saint Thomas, ne doivent-ils pas être lus dans la langue où ils ont écrit? Un vrai, un grand professeur de philosophie peut-ii ignorer, négliger impunément ces sources? Et même dans les temps modernes, est-ce que les grands philosophes du xvue siècle, Descartes , Leibnitz, Newton, Kepler, Thomassin, Petau, n'ont pas écrit plusieurs ouvrages considérables en latin ? Veut-on que les jeunes gens soient détournés ou dégoûtés de ces grandes sources, et n'y viennent jamais puiser, soit pendant leurs études philosophiques, soit plus tard ?

On croit faciliter l'étude élémentaire de la philosophie en substituant la langue vulgaire à la langue savante. Selon moi, c'est une grande erreur. Sait-on mieux le droit romain depuis qu'on enseigne en français? Pas le moins du monde.

Chose remarquable! DAguesseau reprochait à Domat d'avoir préparé de loin la ruine ou au moins rabaissement de Tétude du droit, parce qu'il avait fait et publié son grand traité des lois en français ! Et certes, d'Aguesseau savait et parlait le français comme il faut, comme nul magistrat, nul jurisconsulte ne Ta mieux parlé.

En fait, on le peut dire, parmi nous du moins, c'est depuis qu'on enseigne la philosophie en français qu'on ne la fait plus, qu'on ne l'étudié plus, que les classes de philosophie sont désertes ; ou qu'on se plaint des égarements d'esprit de ceux qui en savent, qui en étudient encore quelque chose.

Et cela se comprend, les mauvaises facilités n'ont jamais été profitables à la science.

Ah ! si depuis que vous avez supprimé le latin dans renseignement philosophique, vous aviez eu vos classes remplies de bons et studieux élèves, si vous aviez formé, sinon de grands, au moins de bons et solides esprits philosophiques! Mais il n'en a pas été de la sorte; et je comprends que l'Eglise, en maintenant, dans ses écoles les langues savantes, s'est montrée, là comme toujours, favorable à la bonne discipline de l'esprit, en môme temps qu'au progrès véritable de la science.

Ce n'est pas elle, et ce ne sont pas non plus les grands esprits, qui ont combattu et abandonné l'étude du latin, c'est le xviii6 siècle. Et le xvme siècle n'était pas, hélas! un grand siècle chrétien, pas plus qu'un grand siècle philosophique.

Rien n'est plus curieux que d'étudier et de suivre de près ce qui s'est passé en France depuis cinquante ans, sur la question qui nous occupe.

Le xvme siècle avait déclaré la guerre au latin, parce

que le latin était la langue de l'Eglise. Les Fabricius et les Cincinnatus de la révolution n'y furent pas plus favorables; et au commencement du xixe siècle, lorsque la fureur et rimbécillitê révolutionnaires firent place au bon sens et au génie du premier Consul, tout ce que MM. de Fontanes, Emery, de Bausset, de Bonald, Frayssinous, et autres, purent obtenir de mieux, fut le règlement du 49 septembre 4809 sur renseignement de la philosophie.— L'art. 47 déterminait avec précision la matière de cet enseignement; on y lisait :

« Dans l'année de philosophie, les élèves seront instruits, soit en latin, soit en français, etc. »

Mais on le comprend : l'alternative , soit en latin, soit en français, fut bientôt la mort du latin. La paresse humaine et la philosophie moderne ne purent résister au plaisir facile de parler français. On n'enseigna plus, presque partout, la philosophie qu'en français.

Sous la restauration, en 4820,M.Cuvier,quiétaitun grand esprit, Gt un remarquable effort en faveur de la bonne philosophie et du latin (Arrêté du 31 octobre 1820) :

Art. 6. Le .cours de philosophie dans les collèges, sera regardé comme le complément de la rhétorique : en conséquence, les professeurs s'abstiendront d'occuper leurs élèves de théories qui doivent être réservées pour les cours de Facultés. Il les exer ceront surtout à argumenter et à écrire sur les questions les plus importantes et les plus utiles de la logique, de la métaphysique et de la morale. Pour encourager puissamment des études si nécessaires, il sera établi un prix d'honneur de philosophie semblable au prix d'honneur de rhétorique. Ce prix sera accordé à celui des élèves qui, dans les compositions du concours général, aura le plus solidement, et le plus disertement traité en latin une des principales questions de la philosophie* Un second prix sera donné à une dissertation de même genre, écrite en français.

En 4824, M. Nicole soutint l'effort de M. Guvier; un statut

du 4 septembre confirme et développe l'arrêté précédent. L'euseignement des sciences est mis à sa véritable place; il comprend, avec la philosophie, les deux dernières années du collège après la rhétorique :

Art. 487. La leçon de philosophie est donnée en latin. Elle est divisée en trois parties : la première est remplie par la lecture des dissertations de la veille ; la seconde par l'explication de la nouvelle leçon ; la troisième par l'argumentation des élèves. Le temps d'étude qui suit la leçon est consacré à des compositions relatives à l'objet de cette leçon.

Art. 490. L'enseignement de la seconde année comprend la dernière partie de la philosophie, savoir : le cours de morale et du droit de la nature et des gens.

Art. 214. Le premier prix de dissertation philosophique en latin, dans la seconde année de philosophie, s'appelle le prix d'honneur de philosophie. Le prix d'honneur de philosophie jouit des mômes privilèges attachés au prix d'honneur de rhétorique, à savoir l'exemption de la conscription, et la gratuité de tous les examens et de tous les grades de Facultés.

L'emploi de la langue latine est consacré dans l'enseignement de la philosophie et dans la partie de l'examen du baccalauréat ès lettres relative à la philosophie.

Monseigneur l'évêque d'Hermopolis institua en 4825 un concours spécial d'agrégation pour la philosophie. Les épreuves sont :

Une dissertation latine; Une thèse latine; Une argumentation latine;

Leçon en latin; toutes les questions de philosophie pour le baccalauréat en latin.

Mais bientôt, à la révolution de juillet, il y eut suppression officielle de la langue latine, soit dans l'enseignement de la philosophie, soit au concours d'agrégation, et au baccalauréat ès-lettres; et translation du prix d'honneur

226 UV. !T. — LA PHILOSOPHIE.

de philosophie de la dissertation latine à la dissertation française.

On sait la suite : on sait si la philosophie classique s'est améliorée, depuis qu'elle a été enseignée en langue vulgaire. On sait si les classes de philosophie sont aujourd'hui plus fréquentées et plus populaires.

Je n'insisterai donc pas sur ce qui a été fait à cette époque, avec regret, je le sais, et sous la contrainte des événements.

Toutefois, comme le décret du M septembre 4830, qui a dû donner grande satisfaction à plus d'un rhéteur du temps, contient contre l'usage du latin dans l'enseignement élémentaire de la philosophie une attaque à laquelle je dois répondre, j'ajouterai quelques mots.

Le décret prétend que cet usage est défavorable à l'enseignement de la philosophie et des sciences, et à la bonne latinité elle-même.

A la bonne latinité :

J'avoue que je ne partage pas cette inquiétude. L'expérience du xvue siècle et des siècles précédents est là, pour répondre du contraire.

« Je pourrais faire voir, dit M. J. S. Anspach, principal du collège de Genève, dans un mémoire sur ce sujet {page 12, Genève, 1818), je pourrais faire voir que la philosophie rationnelle, l'histoire naturelle, la botanique, les mathématiques, peuvent être enseignées en latin plus commodément qu'en français; parce que c'est là que se trouve leur berceau, et que si, en grandissant, elles ont pris des accroissements, il vaut mieux transporter dans le latin les nouveaux mots que ces accroissements nécessitent, que de dépayser ces sciences. »

En effet, on ne dénature pas une langue, on l'enrichit au contraire, quand on y introduit de nouveaux termes conformément à son génie, et aux lois qui président chez elle à la

composition des mots. C'est ainsi que Cicéron a enrichi sa langue d'une foule d'expressions heureusement importées du grec, et très-légitimement, très-naturellement latinisées. Or, les langues anciennes se prêtant beaucoup plus, les hommes compétents le savent, que le français en particulier, à cette formation de nouveaux mots, la question, si c'en était une, serait plutôt de savoir si ce ne sont pas les langues modernes elles-mêmes, bien plus que le latin, dont la pureté est compromise par l'invasion du néologisme scientifique et philosophique.

Je pourrais citer à ce sujet des exemples curieux, empruntés à un contemporain dont l'autorité passe pour être grande en fait de langage français. Certes quand le chef de l'école qui s est nommée positiviste a forcé cette belle langue française à prononcer des mots tels que celui-ci Valtruisme% et autres semblables, n'est-ce pas une violence barbare qui lui a été faite?

Uuniversel devenir \ la catégorie de V idéal de M. Renan f sont-ils plus français?

Qui ne sait que la nomenclature des sciences est presque entièrement latine ou grecque? Dans les nouvelles découvertes dont notre siècle se glorifie avec raison, on n'a pas même pensé à emprunter des mots à la langue française ou allemande, mais on a eu recours au latin et au grec. Pourquoi ? parce que le génie de ces langues permet de créer des mots nouveaux sans barbarisme, et de donner aux idées toute la précision et toute la justesse désirables.

Quant à la question pratique pour les élèves de philosophie, il est facile de leur faire comprendre que la philosophie, se servant du latin comme d'une langue vivante, a naturellement le droit de créer de nouveaux termes potir les besoins nouveaux de la science, mais à deux conditions : i° qu'il n'y ait pas de terme suffisant reçu dans la langue ; 3° que le nouveau terme soit conforme au génie de la langue.

Il sera tacile aussi de leur montrer que le latin philosophique a aussi son élégance et sa distinction ; la preuve en est dans les grands philosophes qui l'ont parlée. Qui n'admirerait en effet la justesse, la fermeté et la précision, dont saint Thomas offre souvent le modèle; la vivacité lumineuse et l'élévation qu'on trouve dans saint Augustin ; la noblesse et l'harmonie dans Cicéron ; l'originalité dans Sénèque?

Cette objection n'est donc pas sérieuse. L'autre reproche l'est encore moins. Le latin n'est obscur que pour ceux qui le parlent mal ou qui ne l'entendent pas. 11 n'est pauvre que sous la plume de ceux qui n'en connaissent pas la richesse. Saint Thomas a remué certes autant d'idées métaphisiques qu'aucun philosophe de nos jours, et jamais il ne s'est plaint que l'instrument dont il se servait lui fît défaut. Et rien n'est plus clair et plus lumineux que la belle langue de saint Thomas; et si de nos jours on a cru nécessaire d'en » faire des traductions, qui auraient besoin elles-mêmes d'être traduites, c'est parce que, grâce à notre ignorance, le sens des anciens termes scientifiques est perdu. Dire en français que Dieu est un acte pur n'apprend rien de plus que les mots latins correspondants, à ceux qui ignorent la valeur philosophique de ces termes : mais pour quiconque la connaît, la phrase de saint Thomas est parfaitement claire. Certes, saint Augustin n'a pas été arrêté par le latin dans son élan philosophique. Cicéron, qui faisait parler pour la première fois au latin la langue de la philosophie, a trouvé moyen d'interpréter dans cette langue toutes les écoles. Croit-on la terminologie allemande, qu'on a essayé d'importerdans l'enseignement, plus claire et plus conforme à l'esprit français? N'est-il pas permis de penser, au contraire, que si la langue latine et la sévère méthode syllogistique n'eussent pas été abandonnées en Allemagne, bien des subtilités, bien des écarts, bien des sophismes, eussent

été épargnés aux philosophes d'outre-Rhin? Peut-être, avec le latin, l'effroyable sophistique allemande ne serait jamais née.

On me dira peut-être : mais c'est au moins une entrave terrible que vous imposez aux jeunes gens. Le latin les embarrasse, les paralyse, et ajoute une difficulté de plus aux difficultés déjà si sérieuses de la science.

Je répondrai : oui, et non. Oui, si les jeunes gens arrivent en philosophie, après de misérables études, incapables de parler latin ; non, si, comme il le faut exiger, ils ont fait de bonnes classes, s'ils savent le latin et peuvent s'en servir.

Il est clair que si les jeunes gens doivent étudier une science, difficile déjà par elle-même, soit la philosophie, soit la théologie, dans une langue et dans des mots qu'ils n'entendent pas, ou qu'ils n'entendent qu'avec peine et à moitié, nul goût, nul effort, nul élan d'esprit ne sont possibles. On les interroge, ils veulent répondre ; mais la langue, l'instrument de la parole leur résiste et se brise sur leurs lèvres ; toute pensée tombe impuissante, obscurcie, vaincue, étouffée ; ou bien s'ils parviennent à dire quelque chose, la justesse des raisonnements se fausse par la fausseté des termes ; chez les plus intelligents, la vivacité de la pensée est enchaînée dans la lenteur de l'expression ; ce n'est qu'à demi-mots, par bouts de phrases coupées qu'ils bégayent enfin une réponse. Toute ardeur, toute vive intelligence, toute argumentation est éteinte, tout exercice intéressant est empêché. Encore un coup, c'est un spectacle pitoyable, et je ne comprends pas que des professeurs de philosophie, et même de théologie, s'y résignent, comme cela arrive parfois.

Relevez donc, dirai-je, relevez dans les classes qui précèdent le niveau des études classiques ; apprenez, en un mot, et certes, l'exigence n'est pas excessive, le latin à vos élèves, puisque vous y employez six, sept et huit années ; et

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alors, s'ils possèdent réellement cette langue, s'ils l'entendent facilement et la parlent de môme, loin d'être pour eux un obstacle, elle sera un secours. Elle ne gênera que la mollesse de la volonté et la divagation de la pensée : l'effort même, l'effort viril qu'ils feront pour s'y accoutumer et s'en rendre l'usage familier, aidera leur intelligence; il leur donnera du moins la précision, l'exactitude, la sûreté, la solidité, qualités essentielles d'un enseignement et d'une étude élémentaires.

Pour conclure donc, je voudrais, en thèse générale, que l'enseignement classique de la philosophie en France fût donné en latin ; faisant toutefois aussi au français la part que je dirai tout à l'heure.

En résumé donc, si j'étais chargé d'un cours de philosophie (et à plus forte raison, l'ajouterai-je, d'un cours de théologie), je tiendrais absolument à ce que tous mes élèves sussent le latin, et, sauf de rares exceptions, je ne recevrais dans ma classe que des jeunes gens qui parlassent bien le latin, ou qui fussent capables par un travail sérieux d'entendre et de parler couramment cette langue au bout d'un temps donné.

Et qu'on me permette de le dire, si dans certaines maisons, les études philosophiques elles-mêmes sont si faibles, et quelquefois nulles, c'est que tout h la fois, par une inconséquence étrange, on y enseigne la philosophie en lalin, et on n'exige pas que les élèves sachent le latin.

Dans la pratique conséquemment, je tiendrais à ce que l'auteur fût écrit en latin, les interrogations en classe, les réponses des élèves, et les explications du professeur, faites en latin, et les grandes argumentations, de même.

Surtout, je ne permettrais jamais que Ton dit un mot français pour sortir d'embarras et s'épargner la peine de trouver le mot latin. L'expérience m'a démontré que la sévérité inflexible est nécessaire à cet égard. S'il est permis de parler

français par mollesse d'esprit et pour se tirer d'affaire, on parlera toujours français et jamais latin.

Le compendium serait aussi toujours en latin, et revu chaque semaine au moins une fois par le professeur.

Voilà la part considérable et prépondérante que je crois nécessaire de donner au latin dans renseignement classique de la philosophie. Le juste et nécessaire domaine du latin étant ainsi déterminé, voici maintenant la part, sinon prépondérante, du moins très-importante encore, que je réserverais au français,

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