CHAPITRE IX
De l'usage de la langue française dans l'enseignement
de la philosophie.
Non certes, ma pensée n'est pas de bannir la langue française de l'enseignement de la philosophie.
Il est un siècle où l'esprit humain déploya toute sa splendeur, et ce fut un siècle français, le xvn* siècle. ,
Oui, le plus grand des siècles classiques est français.
• La théologie, la philosophie, les lettres, les sciences ont eu, en ce siècle-là, le plus grand éclat peut-être que l'esprit humain, dans toutes les directions, ait jamais eu depuis le commencement du monde.
Le progrès de la théologie dans le monde, et de la philosophie, consistera à être traduites de plus en plus dans cette belle langue, directrice de l'esprit européen.
* Donc, donner au clergé et à la jeunesse chrétienne une pleine possession de cette langue, qui est la première de toutes les langues vivantes, c'est préparer le Catholicisme à
toutes les luttes, à tous les combats possibles, à tous les triomphes nécessaires.
Je Tai dit, et je suis heureux de le redire, la langue française est une langue providentielle. Si la civilisation européenne doit avoir un nouveau grand siècle, ce sera encore, je le crois, un grand siècle français.
J'ajoute que la langue française est une langue conquérante ; les conquêtes de l'avenir en Europe, c'est par la langue française que l'Eglise les fera.
Quel est notre but, dans la haute éducation intellectuelle et chrétienne?
Notre but est d'arriver à former des écrivains généreux, des voix, des plumes conquérantes; par conséquent françaises.
Par conséquent, si je ne veux pas que la philosophie soit une rupture avec le latin, je ne veux pas non plus qu'elle soit une rupture avec le français. Je crois au contraire que c'est en philosophie surtout, que les jeunes gens doivent se former à la belle, à la grande langue française.
C'est alors qu'il faut commencer la seconde et grande éducation de la parole et du style, en même temps qu'on fait ia forte et vigoureuse éducation de la pensée.
C'est alors, comme j'ai déjà eu occasion de le dire4, qu'il faut tirer les esprits de la parole ordinaire et banale, de la parole vide et flasque, de la parole apprise en nourrice et dans le bavardage de la vie.
Car enfin, quel est le but immédiat du grand enseignement philosophique?
Le but, c'est d'arriver à la pensée solide, et à la parole vraie, à la parole pleine et forte, et, autant que chacun en est capable, à la parole des grands esprits.
Eh bien ! pour cela il faut greffer la grande parole, la pa-
♦ De la haute éducation intellectuelle, tome I.
rôle éloquente et ferme, sur la parole primitive, naturelle et vulgaire ; et donner à celle-ci par l'art, par Part vrai, par la haute culture, par la grande éducation, par la vigueur qui vient du fond, une nouvelle forme plus élevée et plus forte. Il faut réaliser alors pour l'esprit le mot de Virgile.
Quidquid
Rursùs in obliquum verso perrumpit aratro.
C/est le rursùs in obliquum verso perrumpit aratro, qu'il faut pratiquer, dans cette dernière et définitive culture de la parole.
Les sillons du premier labour sont trop peu profonds, les mottes sont à peine rompues. De même le premier enseignement naturel de la parole est sans profondeur : les mots ne sont pas souples et rompus dans l'esprit ; point transparents à l'air et à la lumière.
La philosophie, ce rude et profond labeur de la pensée réfléchie, peut seul obtenir cet excellent résultat.
Il faut, disait Boileau, apprendre à faire difficilement des vers faciles. Il faut de même apprendre avec difrîculté à parler facilement cette belle et noble langue que parle aujourd'hui toute FEurope.
Les thèmes latins, les vers latins ont ce but, nous l'avons vu. Mais c'est en philosophie que doit venir l'application plus sérieuse de ces efforts à la langue maternelle.
Quand est-ce en effet qu'on apprendra le grand français, cette langue réfléchie et cultivée, qui sera à la langue maternelle ce que sont pour l'enfant les vrais cheveux, les vraies dents, relativement à ses premiers cheveux et à ses premières dents, lesquels doivent tomber, et n'étaient qu'un premier essai et comme une puérilité de la nature ?
Quand arrivera-t-on à ce grand français ? Ce n'est pas en rhétorique ; lâ pensée alors est trop faible, trop superficielle, et légère : c'est en philosophie. La philosophieest nécessaire
pour cela, et j'ajoute que cela est nécessaire à la philosophie; carie grand français, c'est la langue philosophique.
Le xvii0 siècle a donné à la France la plus belle, la plus forte, la plus éloquente langue philosophique qui fut jamais. Il suffit de nommer ici Pascal, Descartes, Bossuet, Fénelon, Malebranche, Leibnitz. Et les poètes et les simples littérateurs eux-mêmes, Corneille, Racine, Boileau, La Bruyère, avaient reçu, on le sait, la plus forte éducation philosophique, et on s'en aperçoit à leur ferme et grand style.
On ne saurait môme comprendre bien la grandeur et l'éloquence du xviie siècle, sans études philosophiques ; et ces éludes auraient assez de mérite et de fruit, si elles mettaient en état do comprendre les grands hommes de ce grand siècle.
On aurait alors quelque idée de cette éloquence vraie, forte, simple, nerveuse, entraînante, élevée, dont Bossuet et Bourdaloue, Pascal et Fénelon sont des types si divers et toutefois si semblables.
Au lieu de cela que voit-on, qu'entend-on?
Je le disais un jour un peu durement dans un séminaire:
« Vous nous donnez dos phrases romantiques dans vos sermons et une langue barbare à vos examens. Vous ue savez, mes chers amis, ni le bon latin, ni le grand français. •
On pourrait certes adresser à bien d'autres ce reproche.
Mais d'où cela vient-il? Cela vient de ce qu'il se fait en philosophie une rupture funeste avec les études et la grande éducation littéraire. Le latin» le grec, et le français sont également négligés; et cette rupture se prolonge pendant toute la durée des études scientifiques, jurisprudence, théologie, ou autres; et les études seientiliques n'en sont pas mieux faites. Et cela se conçoit : tout se tient en ce monde, et surtout les grandes choses de l'esprit; on n'en peut négliger une sans que les autres ne souffrent. Le vrai, le beau.
le bien, la vérité, la beauté, la bonté suprême, sont l'objet essentiel et indivisible de la pensée, de la parole et de la scienee humaine. On ne peut les séparer sans les mutiler.
Je l ai dit au premier volume de cet ouvrage : la grammaire, la rhétorique et la philosophie sont sœurs et inséparables : vous ne pouvez cultiver l'une et dédaigner l'autre, sans que toutes les trois ne soient blessées et ne vous fassent sentir leurs dédains en retour des vôtres. Pour le dire en termes simples et nets, jamais il ne doit y avoir rien do trop sècbement scholastique, rien aussi de trop uniquement littéraire : jamais le fond ne doit aller sans la forme qui lui convient, ni jamais la forme sans le fond qui lui est nécessaire.
La philosophie achève, fortifie, couronne les études littéraires, mais à condition de ne pas rompre avec elles; la philosophie prépare les études scientifiques, mais à condition qu elle leur aura préparé une belle et forte langue, une langue intelligible et intelligente. Sans la philosophie, les études littéraires tournent en vanité, et les études scientifiques en impossibilités pour les esprits médiocres, et en sèches formules pour les autres.
Les jésuites, ces maîtres expérimentés, l'ont bien compris, et ils ont coutume, quand un sujet se présente chez eux après sa philosophie, de lui faire reprendre de nouveau les études littéraires.
Au reste, chacun de nous a pu en faire l'expérience. Quand, après avoir bien fait sa philosophie, on a rouvert ses auteurs, que de choses on y a aperçues qu'on n'avait pas vues d'abord! Comme tout prenait un aspect nouveau et s'éclairait d'une autre lumière l Et la preuve que cette intelligence plus profonde et plus haute ne venait pas seulement de l'âge et de l'expérience de la vie, mais en grande partie de la maturité due aux études philosophiques, c'est que ceux qui n'ont pas fait de philosophie, ou qui n'en ont
fait qu'une médiocre, ne verront jamais dans leurs anciens auteurs, s'ils les rouvrent, ce que les autres y voient.
Mais, pratiquement, comment s'y prendre pour que la philosophie faite en latin, ne soit pas une rupture avec la belle langue française et la grande éducation littéraire?
Je vais l'indiquer.
Il est absolument nécessaire, selon moi, que pendant le cours des études philosophiques, on ramène de temps en temps les jeunes gens aux belles sources littéraires, je ne dis pas seulement aux textes français des grands auteurs, je dis aussi aux grandes sources grecques et latines.
Et s'il m'était permis d'exprimer ici un vœu, je voudrais que les élèves de théologie eux-mêmes, que les étudiants en médecine et en droit, et les autres, ne rompissent pas pendant les quatre ou cinq années de ces études spéciales, avec les grands auteurs classiques.
Pourquoi? Afin de conserver, de perfectionner leur langue et leur esprit classiques, afin d'apprendre à parler ce grand français, à traduire en cette belle et forte langue la Philosophie, le Droit, la Théologie, comme les traduisaient Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, Leibnitz, d'Aguesseau, Domat.
Quant aux élèves de théologie, qui ne sont pas comme les étudiants en médecine et en droit livrés à eux-mêmes et affranchis de toute discipline, je dirai ici ma pensée, et certes, je me suis expliqué assez clairement sur les avantages de premier ordre du latin et de la méthode scholastique, pour ne point paraître suspect en ce point :
Ne faire que des compendium latins, que des exercices latins, que des lectures latines, pendant les quatre années de théologie, ne s'exercer jamais sur cette grande science à composer, à écrire dans la langue avec laquelle il
faudra bien un jour l'interpréter aux peuples, rompre ainsi complètement, ou à peu près, avec le français, pendant quatre de ces vives et fécondes années de la jeunesse, c'est excéder absolument, c'est un système déplorable1.
Mais revenons aux élèves de philosophie, et aux moyens pratiques de ne pas les faire rompre avec le grand français.
Pour cela, je leur indiquerais, dès l'entrée en philosophie, et constamment ensuite, les bons et beaux ouvrages k consulter pour les plus belles et plus grandes questions.
Je choisirais quelquefois dans les grands auteurs français, et je leur lirais ou ferais lire tout haut, en classe, avec goût et intelligence, quelque beau passage relatif au traité.
M. l'abbé Mabire a eu l'excellente pensée de publier une bibliothèque philosophique de la jeunesse, dans laquelle se trouvent la connaissance de Dieu et de soi-même et la logique de Bossuet, le traité des premières vérités et de la source de nos jugements par le P. Buffier; la logique de
1 Voilà pourquoi j'ai souvent pensé qu'une excellente manière de traité* élémentaires, pour les séminaires, serait de diviser le volume d'un traité en deux parties. — La première serait le traité lui-même, le traité scolastique; la seconde un choix de lectures sur les matières du traité, tirées des grands auteurs latins et français (saints Pères, orateurs, philosophes, apologistes), qui ont écrit éloquemment sur les sujets dont il s'agirait. — Par ce moyen on cultiverait à la fois dans les élèves, la raison, l'imagination et le sentiment. Ce serait le correctif de ce qu'il y a nécessairement de pauvre, d'étroit et de sec dans les traités élémentaires et scolastiques.
La vérité est, m'écrivait le P. Gratry , qu'on n'a pas huit ans, ni quinze ans devant soi. On a deux années peut-être de Philosophie, et trois ou quatre années de Théologie. Pendant ce temps, il faut leur faire étudier très-solidement les éléments ; et puis les ramener, autant que possible, aux sources, aux textes, grecs et latins, des grands auteurs. Puis les nourrir de Bossuet et de Fénelon, afin de rendre leur langue et leur esprit classiques, afin de leur montrer la traduction de la Théologie en grand français.
Port- Boy al; les œuvres philosophiques du cardinal de la Luzerne; etc., etc.
Je voudrais que cette bibliothèque philosophique fût à la disposition de mes élèves, et dès qu'ils auraient vu assez de philosophie élémentaire pour comprendre ces divers ouvrages, je les conseillerais à chacun d'eux, selon le besoin qu'il en aurait et le profit qu'il pourrait en faire1.
Je regrette que les professeurs de théologie et les professeurs de droit n'aient pas eu la pensée de publier une petite bibliothèque théologique, et une petite bibliothèque de jurisprudence, sur ce modèle, à l'usage de leurs disciples.
Ce n'est pas tout; je voudrais que routeur élémentaire lui même fût écrit en bon et beau latin : je ne donnerais pas d'autre modèle que le latin de saint Thomas dans ses deux
1 Je voudrais joindre aux livres déjà cités pour cette bibliothèque: les études sur le Rationalisme du P. de Valroger; la sophistique contempo* raine, et les autres livres du P. Gratry ; les travaux du P. Chastel sur lei nationalistes et le traditionalisme ; le Traité de l'existence de Dieu et les Lettres de Fénelon; les Pensées de Descartes, les Pensées de Liibnitz; les Pensée* de Pascal, publiées par M. Éuiery ; la Philosophie fondamentale et l'art d'arriver au vrai, de Balraès; l'excellent livre de M. Henri Martin tur la vie future, de M. Baguenault de Puchesse, sur l'immortalité, la dissertation sur la certitude morale de l'abbé de Prades, le beau discours tur l'esprit philosophique du P. Guéuard, les Conférences de Mgr l'évêque d'Hermopolis, etc.
8«ns doute chacun des élèves ne pourra pas, ne devra pas lire tous ces ouvrages, mais le professeur conseillera à chacun, selon l'occasion, ceux qui lui conviennent.
Et ils les liront très -utilement, si on leur en donne par avance de bonnes analyses, si on indique à ceux qui n'auraient pas de temps, la force ou le courage de tout lire, les morceaux les plus intéressants.
Seulement il ne faut jamais laisser prendre aux jeunes gens l'habitude de faire des lectures en l'air. 11 faut les habituer toujours à lire la plume a la main, à faire eux-mêmes des analyses très-nettes de leurs diverses lectures, a les réduire en un tableau, ou mieux encore à en faire une thèse en forme. On peut même leur donner parfois un travail de ce genre pour devoir; on pourrait même le leur donner pour composition.
Sommes. Il est admirable dans sa fermeté, sa tlai'lé, sa simplicité.
La philosophie de Lyon était bien écrite, je regrette qu'en l'abandonnant on ait aussi trop abandonné la tradition du bon latin philosophique.
Je voudrais encore deux autres volumes où se trouveraient, par extraits choisis, les plus beaux morceaux philosophiques de Platon et d'Aristote, deGicéron et de Sènèque, de saint Augustin et de saint Thomas, en harmonie, autant que possible, avec l'auteur et le cours de philosophie élémentaire*.
Et je mettrais ces deux volumes entre les mains de mes élèves; et en cela j'aurais deux pensées:
La première que Bossuet exprimait dans ces termes au pape Innocent XI:
« Pour la doctrine des mœurs, nous avons cru qu'elle ne « se devait pas tirer d'une autre source que de récriture et a des maximes de l'évangile; et qu'il ne fallait pas, quand « on peut puiser au milieu d'un fleuve, aller chercher des « ruisseaux bourbeux. Nous n'avons pas néanmoins laissé « d'expliquer la morale d'Aristote; à quoi nous avons ajouté « cette doctrine admirable de Socrate, vraiment sublime « pour son temps, qui peut servir à donner de la foi aux ino crédules, et h faire rougir les plus endurcis. Noos mar* « quions en môme temps ce que la doctrine chrétienne y a condamnait, ce qu'elle y ajoutait, ce qu'elle y approuvait, « avec quelle autorité elle en confirmait les dogmes véri- « tables, et combien elle s'élevait au-dessus; en sorte qu'on « fut obligé d'avouer que la philosophie, toute grave qu'elle
I Un de mes amis, excellent professeur de philosophie, me disait, il y a peu de jours : Il faudrait faire faire une philosophie de Platon en harmonie, autant que possible, axec la philosophie de Lyon; une de Cicéron, une de Sénèque.
II y aurait aussi a faire: 1° une philosophie de saint Thomas; une dogmatiqne de saint Thomas ; une morale de saint Thoniers.
« paraît, comparée à la sagesse de l'évangile, n'était qu'une « pure enfance. »
Mon second motif, serait de leur faire continuer un commerce littéraire, utile et agréable avec ces grands esprits et avec ces deux belles langues; et aussi de les exercer à la belle traduction française : cas je leur ferais chaque semaine, au moins une fois, traduire quelque page importante de Cicéron, de saint Augustin, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de Platon, d'Aristote, de Sénèque. Cette traduction serait faite avec grand soin, et les passages choisis seraient en harmonie avec les thèses étudiées dans l'auteur.
Et que Messieurs les professeurs de philosophie ne croient pas que de telles traductions et de telles lectures soient une distraction et une perte de temps pour leurs élèves : non, on ne distrait pas, on ne perd pas son temps dans la lumière des grands esprits, de leurs graves pensées et de leur noble langage.
On pourrait même choisir dans ce recueil des sujets de versions et d'explications, dès la rhétorique et la seconde, puisqu'il importe tant, selon le vœu de Bossuet et du bon sens, qu'on prépare dès lors ces jeunes esprits aux études philosophiques, en leur enseignant les premiers éléments de la logique, et leur en faisant faire les premiers exercices par la bonne disposition des pensées et des preuves.
Nos élèves pourraient donc arriver au grand français et se former à cette belle et forte langue philosophique, qui seul fait le fond et Pâme de la véritable éloquence, par trois moyens:
*° Par le beau et bon latin lui-même ; par l'étude et la traduction des plus remarquables morceaux philosophiques, latins ou grecs;
Et en écrivant dans ces langues de belles dissertation*.
faites avec soin et parfaitement travaillées sous tous les rapports.
Et ici se retrouveraient, avec une grande supériorité tous les grands avantages des discours latins de rhétorique'.
2° Par la force des idées elles-mêmes, et l'énergie que communique nécessairement aux facultés plus littéraires l'énergique activité des facultés purement intellectuelles.
J'ai connu un jeune homme qui, en sortant de rhétorique, écrivait très-remarquablement en latin, et très-médiocrement en français, d'un style lâche, mou, diffus, et même sans ornement et sans figures.
En philosophie il parla constamment latin et écrivit trèssouvent en latin : et en sortant de cette classe, il fut tout étonné de se trouver dans sa langue un style ferme, nourri, solidement orné, et d'écrire avec facilité sur des sujets trèsdifficiles.
1 Je dois ajouter qu'en rhétorique même, et toujours, mais surtout en philosophie, il faut habituer les élèves à chercher le fond des choses de préférence a la forme. Avec l'amour du fond des choses, des élèves, même médiocres dans leurs classes littéraires, deviendront en philosophie et en théologie très-familiers avec le latin, parce qu'ils aimeront à consulter les sources ; sans l'amour du fond des choses, de très-forts latinistes perdront l'habitude du latin, ou n'en conserveront qu'une phraséologie stérile, parce qu'ils dédaigneront les sources moins élégantes de la science.
Les jeunes gens tombent aussi dans un autre défaut : au lieu des ornements que le goût approuve, et que fournit la nature, et le fond réel des choses, ils aimeront quelquefois a chercher la parure de leur style daus l'étude superficielle des sciences, et dans le fatras obscur et barbare des nomenclatures scientifiques. On l'a remarqué et dit avec raison : plus ils emploieront de ces termes savants qui étonnent le vulgaire, plus ils se croiront profonds; ils renforceront leur style de mots empruntés a la géométrie et a l'algèbre, a la physique et a la chimie ; et s'ils réussissent à enchâsser dans leurs discours quelques métaphores extorquées à la statique ou a la dynamique, ils s'applaudiront et seront applaudis ; mais, en vérité, n'est-ce pas ainsi qu'une langue se dénature et devient, en perdant sa pureté primitive, une marqueterie bizarre où l'œil ne comprend rien?
Ces expériences-là sont de tous les jours.
Telle est la puissance des idées et des bonnes études philosophiques.
3° Enfin par le travail du français lui-même.
En même temps qu'ils traduiraient chaque semaine en français, ainsi que nous l'avons dit, quelque belle page des grands philosophes grecs et latins, ils liraient en français les grands auteurs qui ont écrit de la philosophie en cette langue.
Puis, ils écriraient en français tous les mois une dissertation ou un discours philosophique.
Rien ne serait plus profitable au grand et solide développement de leur esprit que ces grandes dissertations, pour lesquelles on leur laisserait tout le temps nécessaire : voilà ce qui passionne un jeune homme pour le travail, voilà ce qui éveille, et excite en lui le goût des belles et grandes choses, aussi bien que le goût des recherches et l'esprit de coordination. J'ai vu quelquefois nos élèves du cours supérieur de philosophie faire en ce genre de vrais tours de force, sans que les études courantes de chaque jour en aient souffert.
Ces dissertations pourraient être alternativement en latin, ou en français, suivant ce qui conviendrait le mieux au sujet.
On peut leur demander tantôt la reproduction exacte d'un | grand point de doctrine déjà exposé, — pourvu que ce ne soit pas pour eux un simple exercice de mémoire, — tantôt la solution d'une grande question à laquelle il est possible de donner une belle réponse.
Voilà ce qui vaut mieux qu'une dizaine de sujets divers, ; qui absorbent le temps et partagent l'attention des élèves pour un baccalauréat, et les rendent indifférents à la science pure aussi bien qu'à la littérature et à la poésie.
De plus, ils pourraient écrire les grands développements
des plus belles thèses dans des cahiers à part, et en français; et cela, tous les jours, si cela le leur convenait4, à la condition rigoureuse toutefois que leur auteur habituel sera latin, qu'ils en rendront compte en latin, et sur des notes latines; qu'ils argumenteront à peu près toujours en atin, sans jamais y mêler par mollesse d'esprit ou ignorance un seul mot français.
Tout élève qui ne pourrait continuer à s'expliquer en latin, devrait se taire, et serait censé ne pas savoir, ou n'avoir plus rien à dire.
Et à toutes les raisons que j'ai données déjà pour cette rigueur, j'ajoute celle-ci :
On veut les faire arriver à la grande et belle langue française philosophique; mais ils n'y arriveront jamais, s'ils la parlent vulgairement en classe; ils l'abaisseront, ils la vulgariseront, ils en perdront la grande inspiration et le noble instinct.
Je ne crois pas toutefois qn'il ne faille jamais argumenter en français.
Comme cela sera nécessaire un jour, dans le monde, hors des bancs de l'école, dans la polémique réelle avec l'incrédulité et l'erreur, je crois qu'il faut y exercer quelquefois les jeunes gens.
Sans doute l'argumentation latine prépare fortement h l'argumentation française : les polémistes du xvne siècle l'ont bien prouvé; mais celle-ci toutefois ne doit pas être négligée, en ces temps surtout de lutte et de faiblesse intellectuelle.
Il est remarquable à quel point on ne sait pas discuter en
• Pour ne pas trop éparpiller le3 notions sur différents cahiers qu'on ne songerait plus à collationner ni a revoir, pent-ctre pourrait-on mettre ces développements français sur le recto des cahiers de compefdivm, tandis que le compendium latin occuperait la moitié du verso vis-à-vis. Ces morceaux français serviraient comme de notes au latin, et en pourraient être quelquefois un beau et éloquent commentaire.
2i4 LIV. il. — LA PHILOSOPHIE.
français, raisonner en français, faire un syllogisme en français. On prend à chaque instant les mots en deux ou trois sens différents, ce qui donne aux syllogismes, quatre, cinq ou six termes. Il faut donc quelquefois, dans les classes de philosophie, façonner, aiguiser le français par l'argumentation, la contradiction, la lutte, l'habitude de la rigueur et de la précision syllogistique.
On argumentera donc quelquefois en français; seulement, alors, on ne dira pas un mot latin, de même qu'on ne mêlera pas un mot français à l'argumentation latine.
Quant à la théologie, et aux grands séminaires, puisque j'ai exprimé mon désir sur ce point, les ressources pour l'étude du grand français sont les mêmes ; et de plus je voudrais, si j'étais chargé de régler la chose, que les élèves eussent à faire en français chaque année :
\° Un sermon, où ils devraient traduire grandement, éloquemment, dans la belle langue de la grande théologie chrétienne, leurs traités théologiques élémentaires : non pas avec emphase et prétention, mais avec netteté, clarté, force et onction.
2° Au moins une conférence spirituelle, chaque année.
3° Huit ou dix instructions ou homélies de catéchisme, chaque année, très-soignées, livs-travaillées.
4° Et de plus, chaque semaine, une leçon d'écriture sainte, où on ne manquerait pas de leur faire étudier et admirer les beautés des livres saints; une leçon d'éloquence sacrée, et une leçon d'histoire ecclésiastique à rédiger en français.
Voilà en quelle mesure je voudrais mêler le français au latin dans l'enseignement de la philosophie : on conviendra que la part que je laisse à notre langue est encore assez belle.
En suivant ces conseils et cette méthode d'enseignement, l'émulation, l'ardeur, la vie, seraient dans toute cette jeu-
CH. X. — QBELQUES CONSBILS PARTICULIERS. 245
nesse, en même temps que la lumière et les grands horizons dans ces cours; et les classes de philosophie et de théologie ne connaîtraient plus cet ennui suprême que de pauvres méthodes traînent après elles, et dans lequel périssent infailliblement et en grand nombre les vocations; j'entends les vocations aux fortes études, aux vrais et grands travaux, et môme les vocations au sacerdoce. Combien de jeunes gens, en effet, qui n'ont jamais été soulevés de terre par renseignement, et qui languiront intellectuellement toute leur vie, parce qu'ils ont langui, dans leur jeunesse, sous le poids d'un enseignement sec et abstrait, froid et mort, et dont les facultés ne se déploient jamais tout entières, et ne donneront jamais tous leurs fruits, parce qu'elles ont. été comprimées et desséchées au jour de l'épanouissement ! Il faut, aux esprits comme aux fleurs et aux fruits, l'air, la chaleur et la lumière.