DU DOUTE MÉTHODIQUE
On a élevé, au nom de la raison et de la foi chrétienne, soit du temps de Descaries, soit de nos jours, contre le doute méthodique, qui est le point de départ de la philosophie cartésienne, des objections qui seraient fondées, si ce doute n'était pas expliqué aux élèves comme il doit l'être, dans le sens où Pont entendu les grands cartésiens du.
xvn* siècle, et Descartes lui-même, il importe donc extrêmoment de bien enseigner aux jeunes gens quelle est la nature et le but de ce doute.
11 faut tout d'abord leur faire bien comprendre que ce n'est pas un doute rimais une simple abstraction de l'esprit, soumettant ses connaissances à un rigoureux examen, . pour se rendre compte des motifs de sa croyance, et pour distinguer plus sûrement le vrai du faux. Ce n'est qu'une suspension apparente du jugement par rapport à certaines vérités ou à certaines propositions, dans l'unique vue de les étudier plus à fond, de reconnaître de plus près les raisons solides qui nous obligent à y adhérer, de résoudre enfin les difficultés qu'on peut y opposer, et de nous établir ainsi dans une certitude réfléchie et inébranlable.
Il serait évidemment absurde, autant que périlleux, de vouloir donner pour point de départ à la philosophie le doute réel, c'est-à-dire le vide faitdans l'âme. Supposer que l'enseignement philosophique a pour but de livrer à la dispute des jeunes gens les grandes vérités de Tordre naturel; et, en conséquence, leur enseigner la philosophie de façon à les faire passer de la foi au scepticisme, pour les ramener du scepticisme à la science, oh! je le dis bien haut, rien n'offrirait plus de danger. Non, si on emploie comme méthode le doute cartésien, ce n'est pas le moins du monde pour cesser de croire, ou pour révoquer véritablement en doute ce qu'on a cru jusqu'alors. Par là on ne veut que distinguer ce qui est cru d'une foi ferme, d'avec les préjugés qui peuvent s'être implantés pour ainsi dire à la surface de l'esprit, sans avoir de racines ni dans la raison, ni dans les instincts profonds et droits de la nature, ni dans les enseignements surnaturels de la religion.
Fénelon, Bossuet, et tous les grands philosophes n'ont pas entendu autrement le doute méthodique. Comprise et pratiquée de la sorte, cette révision, bien loin de nuire à la
solidité de nos croyances, nous en fait mieux saisir l'enchaînement et les motifs; et, en nous donnant ainsi un sentiment plus profond de leur vérité et de la beauté harmonique de leur ensemble, nous inspire pour elle plus de respect et plus d'amour.
Et quant à ce qui concerne Descartes en particulier, nous croyons qu'il s'est expliqué là-dessus de manière à prévenir toutes les difficultés. Il suffit de l'entendre ici lui-même : « Quelques calomniateurs ignorants, dit-il, m'ont objecté « que j'avais supposé qu'il n'y avait pas de Dieu ; que Dieu, a s'il existait, pouvait nous tromper; qu'il ne fallait donner « aucune créance aux sens ; que le sommeil ne pouvait se « distinguer de la veille. Mais n'ont-ils pas vu que j'avais re- « jeté toutes ces choses en paroles très-expresses, que je les a ai môme réfutées en arguments très-forts, et j'ose môme « dire plus forts qu'aucun autre qui ait été employé avant « moi. Et afin de le pouvoir faire plus commodément et plus « efficacement, j'ai proposé ces choses comme douteuses au « commencement de mes Méditations... Qu'y a-t il de plus t inique que d'attribuer à un auteur des opinions qu'il ne « propose que pour les réfuter? Qu'y a-t-il de plus imper- « tinent que de feindre qu'on les proposent qu'elles ne sont « pas encore réfutées, et par conséquent que celui qui rap- « porte les arguments dont se servent les athées est lui- « môme athée pour un temps?» (Desc, Lett. 99, 1. 1.)
Descartes aurait pu ajouter que dans le fond et dans la forme saint Thomas ne fait pas autre chose, dans la Somme, qu'appliquer perpétuellement le doute préalable, mais le simple doute méthodique , aux questions de la théologie elle-même. Qu'est-ce en effet autre chose que ce videtur quod non, que ces objections contre la thèse, par lesquelles débute toujours saint Thomas? La démonstration même de l'existence de Dieu (4e q., n, art. 3), commence par ces mots : videtur quod Deus non sit.