LES QUESTIONS INSOLUBLES
Il importe singulièrement aussi d'empêcher les jeunes esprits de s'aheurter aux questions insolubles, et de se perdre dans les profondeurs incommensurables qui se rencontrent en philosophie comme ailleurs.
11 y a dans la nature, aussi bien que dans la religion, des vérités certaines, mais mystérieuses, et absolument inexpliquables à la raison. Il faut renoncer à les expliquer, sous peine d'y perdre son temps et son bon sens, comme le firent tous ceux qui s'appliquèrent à chercher la quadrature du cercle, la pierre philosophale et le mouvement perpétuel.
Qu'il puisse y avoir, entre deux vérités certaines, démontrées, des contradictions apparentes, la raison en est simple : c'est que des vérités peuvent être démontrées par des preuves irrécusables, et cependant les rapports qui les unissent rester encore cachés et mystérieux. Que demande alors le bon sens? Le bon sens veut, évidemment, qu'on s'attache fortement aux vérités démontrées, et qu'on ne les rejette pas à cause des ombres qui ne permettent pas d'en voir l'harmonie. Car, la vérité ne pouvant être contradictoire à elle-même, dès lors que deux vérités sont prouvées, leur harmonie est certaine, quoique cachée encore et non démontrée.
Cette règle, par la faiblesse de l'esprit humain, trouve souvent son application en philosophie aussi bien qu'en religion. Il faut bien entendre une fois pour toutes que, la raison de l'homme étant limitée comme elle Test, l'inexpliqué n'est pas l'absurde.
Vouloir s'obstiner alors à juger, à raisonner, est profondément déraisonnable. C'est en ce sens que Féneîon disait à un jeune métaphysicien : « Vous ne serez véritablement
« raisonnable qu'en cessant d\Hre si raisonneur. » C'est encore dans ce sens que le poète a dit :
a Et le raisonnement en bannit la raison. »
C'est dans ce sens aussi que Bossu et, traitant les deux grandes questions de la prescience divine et de la liberté humaine, toutes deux évidentes en elles-mêmes, mais toutes deux si mystérieuses dans leurs rapports, écrivait : « Att tachez-vous à Vune et à Vautre, vérité, quoique vous ne t puissiez les concilier; tenez fortement les deux bouts de la 9 chaîne, quand même vous ne saisiriez pas les anneaux a intermédiaires qui les unissent. »
Que les professeurs de philosophie ne s'enivrent donc pas eux-mêmes des forces présumées de la raison, et n'oublient pas de rappeler à leurs élèves les bornes de cette raison, toujours courte par quelque endroit, comme ditBossuet; qu'ils n'hésitent pas à dire à leurs élèves que la philosophie est une science naturellement incomplète, imparfaite; qu'ils ne jettent point par conséquent ces jeunes esprits non armés, non préparés, dans des discussions téméraires; que leur philosophie soit toujours cette philosophie dont j'ai parlé, docens utilia, qui a horreur des témérités comme des inutilités. Et surtout que l'enseignement philosophique soit toujours dominé par cette règle de bon sens: que le mystère est partout, mais que le mystère ne doit pas faire rejeter l'évidence. Que si le professeur de philosophie lance, pour ainsi dire, h pleines voiles les jeunes esprits sur celte mer de la spéculation philosophique, sans en redouter pour eux les écueils, et sans gouverner de façon à ne pas les toucher, il est à craindre qu'ils ne s'y brisent à jamais, que leurs regards ne se troublent en plongeant dans les abîmes, et que le vertige de la pensée les emportant, ils ne sombrent dans le gouffre du scepticisme.
CH. X. — QUBLQUËS CONSEILS PARTICULIERS. 2&t
C'est donc le devoir d'un sage professeur de philosophie de combattre ce péril; et rien d'ailleurs n'est plus propre à ramener de cette exaltation funeste à une plus modeste et plus saine appréciation de soi-même et des choses, que le spectacle des erreurs où la philosophie, de nos jours comme dans tous les temps, est allée se jeter.
Cette défiance salutaire, c'est au professeur de philosophie à en armer ses jeunes disciples surtout à l'endroit des sophistes, ces véritables malfaiteurs de la pensée, qui altèrent chez nous la valeur des mots, comme d'autres celle des monnaies, et qui violent les lois de la raison, comme d'autres celles de la vie sociale.
Pour cela, le bon professeur de philosophie devra exposer avec gravité, prudence, et autorité, les erreurs passées, et surtout les erreurs contemporaines, et s'appliquer à bien signaler à ses élèves la lutte permanente ici-bas de la lu* mière avec les ténèbres, et ces deux grands courants parallèles de la pensée humaine, la philosophie el la sophistique, et ces deux races d'esprits si différentes, les philosophes et les sophistes, dont Platon de son temps signalait déjà les profondes oppositions. Rien ne se ressemble moins. Ceux-ci ne sont pas, mais ils s'appellent philosophes, et sont les plus mortels ennemis de la philosophie. Ils l'ont bien montré dans ces derniers temps.
Il faut donc intier prudemment, mais nettement, les jeunes gens aux doctrines fausses qui ont cours, et quelquefois fleurissent à une époque; dépouiller les sophismes de leurs voiles, de leur prestige, de leur style; saisir le point précis de l'erreur, le faire toucher du doigt, et la réfuter, non pas en se jetant dans des discussions niéthaphysiques et nuageuses, qui quelquefois n'auraient d'autre résultat qae celui-ci : faire naître dans l'esprit des élèves la pensée qu'il y a une question, un doute, là où il n'y en a pas; mais par des réflexions de bon sens, par des phrases
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courtes, incisives, décisives, couler bas Terreur pour jamais. Cette méthode est la vraie méthode.
J'insiste pour que le professeur apprenne bien aux jeunes gens à reconnaître Terreur, non-seulement là où elle se présente à découvert, mais aussi là où elle se cache sous les couleurs de la poésie et les inventions de l'imagination. II faut mettre à nu et flétrir sous leurs vrais noms certaines doctrines étourdissantes des parleurs de salon, certains principes de la philosophie pratique la plus abaissée, certaines négations tranchantes des vérités les mieux appuyées; et tout cela donné comme des créations de génie!
Mais ici surtout, je le répète, un professeur, en classe, doit se défier des entraînements de la causerie, des interrogations curieuses de ses élèves, et pencher du côté de la réserve. Du reste, jamais de déclamation, mais une fermeté douce et sérieuse, sans l'exagération qui ôterait la confiance, et sans l'hésitation qui jetterait dans l'incertitude.