BOT ESSENTIEL ET FINAL DE L'ENSEIGNEMENT PHILOSOPHIQUE
11 est bien essentiel encore d'entendre, et de ne jamais perdre de vue dans l'enseignement, que le but de la philosophie, ce n'est pas seulement le bien savoir, c'est le bien faire.
Pour tout esprit juste, pour tout père de famille éclairé, la première conclusion qui ressort de tout ce que nous avons exposé sur Torigine, la dignité et l'utilité des études philosophiques, c'est que la philosophie atteint, au plus haut degré possible, la fin de la haute éducation, et de toute éducation, qui est de faire des hommes. Mais cela, évidemment, à une condition : c'est que la philosophie fera son œuvre tout entière , et mettra le sceau non-seulement à l'éducation intellectuelle, mais aussi à l'éducation morale.
La philosophie, en effet, telle qu'elle doit être, on ne saurait trop le répéter, ce n'est pas seulement la connaissance abstraite du vrai : c'est l'amour et la pratique du bien. Étudier pour connaître, connaître pour aimer, aimer pour pratiquer, telle est la philosophie. On la mutile, on la scinde déplorablement, on la sépare de ce qu'elle a de plus essentiel et de plus grand, quand on veut la considérer comme une science purement spéculative, et la restreindre ii ce que Bossuet appelait avec dédain le philosophique pur, c'est-à-dire la pure spéculation, la pure abstraction.
Non : la philosophie, selon la belle idée des anciens, c'est la sagesse; or, la sagesse, qu'est-elle? C'est la connaissance certaine de la vérité et l'amour pratique de la justice; ou, selon une belle expression de Laclance, c'est la science jointe à la vertu.
Saint Jean Chrysostorae dit de son côté, nous l'avons vu : Philosophari verbis, parum est.
Tout dans la philosophie doit donc tendre à rendre meilleurs ceux qui s'y appliquent.
11 importe donc, dans l'enseignement, de donner à toutes les questions, même à la logique, à l'ontologie, à la métaphysique la plus abstraite, un sens pratique et moral.
On ne l'a pas assez fait. Certains professeurs de philosophie n'ont pas assez su écarter de leur enseignement une certaine philosophie, indigne de ce nom. C'est toujours chez eux le maniement stérile de formules vides; un ensemble de questions vaines ou insolubles; une interminable suite de prolégomènes touchant le point de départ et touchant la méthode. Et en attendant, cette philosophie n'entre point en matière; elle établit son procédé, mais elle ne procède point; elle discute son point de départ, mais ne part pas.
Bien différente de celte grande et sage poésie, « qui « marche droit au but, déploie ses magnifiques spectacles.
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« n'explique pas ce qui se devine, et laisse dans l'ombre ce « qui ne saurait être éclairé : semperad eventum festinat, et o in médias res non tecus ac notas auditorem rapit% et quœ « draperai tractata nitescere posse, relinquit% ut speciosa « dehinc promut miracnla rerum : » bien différente, disons-nous, celle triste philosophie, au contraire, ne marche point au but, met le but en question, reste en deçà du point de départ, regarde comme inconnu ce qui est connu, sallacheaux questions insolubles, et aux prolégomènes des questions qu'elle pourrait pénétrer. Aussi n'a-t-elle jamais rien produit, ni rien appris à personne.
Depuis le commencement du monde, le plus grand nombre des philosophes de ce genre passent leur temps à chercher la clé de la science, mais ils n'y entrent jamais. Ils ressemblent à ces enfants qui, dans leurs récréations, se disputent encore, quand la lin de la récréation est venue. Si l'homme comptait sur cette philosophie-là pour connaître la vérité, chaque homme mourrait sans rien connaître, et le genre humain finirait avant d'avoir pensé.
11 faut donc enseigner aux jeunes gens une autre philosophie, une philosophie pratique et morale ; et, par une philosophie pratique et morale, je n'entends pas seulement, avec les auteurs de la logique de Port-Royal, qu'il faut s'appliquer « à former l'esprit des jeunes gens et leur jugement., a de manière à leur donner du bon sens et de la justesse « dans le discernement pratique du vrai et du faux, et une « exactitude de raison applicable et utile dans loules les « circonstances de la vie. » J'entends la philosophie pratique dans un sens encore plus élevé; j'entends que le résultat des études philosophiques, bien conduites, devrait être d'opérer comme une transformation morale dans l'âme d'un jeune homme, et de faire prédominer la raison, la conscience, U loi, le devoir, la vertu, la pensée de Dieu, là où les impressions, l'imagination, les sens peut-être et les pre-
miers mouvements des passions naissantes dominaient. Et si une éducation chrétienne avait préservé le jeune homme de ce dernier écueil et maintenu dans sa conscience rempire du devoir, je m'appliquerais du moins à substituer des convictions réfléchies, et par conséquent plus fortes, à ce qui n'était encore que d'heureux instincts ou de simples habitudes; en un mot, je voudrais le rendre plus homme, c'està-dire plus gouverné par la raison et la conscience. Le but de la philosophie est de former ce que Platon appelait des âmes philosophes, c'est-à-dire des âmes comprenant que l'homme doit s'appliquer ici-bas à faire prévaloir dans sa sa vie la raison, la conscience, la volonté de Dieu, et qu'on ne vit pas en homme, quand on ne vit pas de cette façon.
Et c'est pourquoi, en logique par exemple, les professeurs de philosophie doivent s'appliquer à prémunir les jeunes gens, non-seulement contre les causes d'erreur qui viennent de l'esprit, mais encore et surtout contre celles qui viennent du cœur; leur montrer que les ténèbres du cœur sont plus redoutables encore que celles de l'esprit, et leur inculquer fortement la nécessité d'une bonne discipline morale, même pour le bon gouvernement de l'intelligence; leur faire sentir, en un mot, que le cœur doit être pur, pour que l'esprit soit lumineux.
N'est-ce pas ce que la grande école pythagoricienne, dans l'antiquité, avait compris, quand elle exigeait, comme préparation à l'étude de la sagesse, une si longue et si austère discipline morale? Il n'y avait pas pour elle de philosophie sans la sagesse, ni de vraie sagesse sans la vertu. Malgré les aberrations qui s'y mêlent, c'est tout le fond de la doctrine de Socrate et de Platon. Et voilà précisément ce qui élevait si haut, dans la pensée des anciens sages, la philosophie : c'est qu'ils n'en séparaient pas l'idée de la vertu; s'ils l'avaient fait, ils auraient cru déshonorer la philosophie. C'est dans la discipline morale et dans la vertu qu'ils voyaient
toute la noblesse de la philosophie et toute sa supériorité. On connaîtsurcepointla belle parole du philosophe Stilpon, lorsque Démétrius Poliorcète, après avoir détruit et livré au pillage la ville de Mégare, lui demandait s'il n'avait rien perdu : « Non, répondit le philosophe, la guerre ne peut « mettre la vertu au nombre de ses dépouilles. » Ainsi encore, Gorgias, interrogeant Socrate sur ce qu'il pensait du grand roi, s'il le croyait heureux: «Je n'en sais rien, répondit-il, « car j'ignore combien il est vertueux. »
Faut-il donc que l'antiquité nous dépasse ici, et que nous fassions déchoir la philosophie de la haute dignité où les anciens sages avaient su l'élever?
Non, nous devons maintenir cette noble et antique notion de la philosophie: car, de quelque orgueil que les anciens philosophes aient mêlé et gâté celte idée du sage, qu'ils présentaient comme affranchi des préjugés vulgaires, des mobiles baset intéressés, vivant dans une sphère supérieure par la vérité et par la justice, et par là presque égal aux dieux : cette idée, séparée de l'alliage impur de l'orgueil, est grande et vraie, et tant s'en faut que le Christianisme la répudie; au contraire, il s'en empare pour l'épurer et l'agrandir encore, et parfaire le sage par le chrétien.
Et c'est par là surtout que la mission du professeur de philosophie m'apparaît haute et sainte. Et c'est pourquoi, je le dirai, ce n'est pas sans une crainte secrète, ou sans une grande estime pour le professeur, s'il est vraiment digne d'une telle confiance, que je vois de telles fonctions livrées quelquefois, dans les lycées de province, à un jeune homme de vingt ans ! Mais, jeune homme de vingt ans, ou déjà mûr et blanchi par la sagesse, il faut que le professeur de philosophie comprenne, comme je viens de la définir, sa mission ; qu'il se défie de l'enivrement d'esprit où peut jeter la spéculation, la pure science, et qu'il n'oublie pas ce que je disais tout à l'heure : que les jeunes gens doivent sortir de ses
mainsplus hommes, c'est-à-dire plusreligieux, plus vertueux, plus gouvernés par la raison et la conscience; que tout son enseignement doit être dirigé là; qu'il trahit sa vocation, si son professorat n'est pas un apostolat de vertu aussi bien que de vérité; et je l'ajouterai, qu'il pactise, sans le savoir, avec les ennemis mêmes de la philosophie, s'il la découronne de ce qui est sa plus grande gloire. Oui, et qu'on l'entende bien, ce serait un grand péril pour la philosophie parmi nous, et une cause certaine de discrédit et de chute, si elle cessait d'être pratique pour devenir exclusivement spéculative; si de ses élèves elle faisait de mauvais petits raisonneurs, au lieu d'en faire des jeunes gens raisonnables, réfléchis, vertueux, éclairés sur leurs devoirs, et fermes dans la pratique du bien.