‹ De la haute éducation intellectuelleChapitre 38 sur 80 · PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIQUE

J'ai dit qu'il faut parfaire le sage par le chrétien : en effet, une dernière observation fondamentale que je présenterai ici sur ce point, et qui découle de la précédente, c'est que la philosophie ne doit pas faire seulement des âmes philosophes ou morales : elle doit faire des âmes chrétiennes; et c'est par conséquent le devoir du professeur de philosophie de donner à son enseignement une direction religieuse. La raison en est évidente : la Religion étant l'ensemble de nos devoirs envers Dieu, qui sont les premiers de nos devoirs, constitue le plus haut sommet de la morale, de telle sorte qu'on n'est pas, et qu'on ne peut être, dans la complète vérité du mot, un philosophe, ni un sage, ni un véritable homme de bien, quand on n'accomplit pas ce qui est la première des lois naturelles, et le fondement de toutes les autres.

Et c'est encore ainsi que l'entendaient les philosophes païens : le but de la philosophie, selon Socrate, était de reconnaître Dieu dans Tordre et l'harmonie de la nature, soit au dedans de l'homme, soit au dehors; de le reconnaître, de le craindre, et aussi de l'aimer; d'étudier dans l'âme l'image de Dieu; de connaître la loi morale et la religion qui nous élève vers Dieu. Et c'est dans la même inspiraiion que Leibnitz disait : « La considération de la sagesse divine « dans l'ordre des choses, tel est, à mon avis, le grand but « de la philosophie. » (Lettre du 20 février 1697.) I

En métaphysique, en théodicée, qui sont les plus hautes j et les plus importantes parties de la philosophie, il ne s'agit donc pas seulement d'enseigner sèchement que Dieu est, et comment il est: une philosophie bien conduite doit tendre à développer dans les jeunes gens le profond respect et le profond amour de Dieu, qui est le bien idéal et vivant, la loi suprême, la beauté parfaite et infinie, et le père des hommes. Et certes, les élèves seraient à plaindre, et le professeur plus que médiocre, si l'enseignement de la théodicée ne leur apprenait pas à admirer les perfections de Dieu, <i aimer son infinie bonté, à le contempler dans sa gloire, à l'adorer dans sa majesté suprême ; si, dans un cours de philosophie, il était disserté métaphysiquement de Dieu et dos attributs divins, comme de pures idées, sans que le professeur songeât à autre chose qu'à parler à la froide raison, sans qu'une parole enflammée tombât jamais de se» lèvres sur les cœurs, pour y provoquer les élans que ce grand nom doit susciter.

Un jeune homme qui, après avoir étudié les grandes questions de la théodicée, ne sentirait rien dans sou âme pour Dieu, et n'aurait pas été envahi, pénétré dans tout son ûlre parla pensée et le sentiment de Dieu; qui ne verrait pas tout descendant de Dieu, et tout remontant ver» lui, et ce grand Être présent surtout et sensible dans la conscience

humaine ; en un mot, tout jeune homme qui, après avoir fait sa philosophie, ne saurait pas adorer et prier, et ne serait pas ce qu'on appelle une âme religieuse; ce jeune homme-là, quelques spéculations qu'il ait pu faire, et quel qu'ait été son maîire, aurait mal fait sa philosophie, et manqué le but essentiel de celte science.

Et ce que je dis ici de la théodicée, je le dirai également de la psychologie et de la morale.

Il n'est pas seulement question de ne laisser aucun doute dans l'esprit de ces jeunes gens sur la spiritualité de leur àme, sur sa liberté et son immortalité; il est question de leur en faire comprendre la dignité, la côlesle origine, la sublime destinée, afin qu'ils la respectent et travaillent chaque jour à l'ennoblir.

Après leur avoir enseigné la loi naturelle, fondement immuable et éternel de toute loi, et la distinction essentielle entre le bien et le mal, il faut leur inspirer l'amour du bien, l'horreur du mal, et leur apprendre, avec Fénelon, que la liberlé n'est en leur âme un digne et merveilleux trait de ressemblance avec la divinité, que quand ils en font un noble et saint emploi, que quand ils s'en servent pour accomplir le bien et observer la loi.

Que si la philosophie est tout à la fois spéculative et pratique, que si elle doit enseigner à l'homme tout à la fois à comprendre et à agir, à bien savoir et à bien faire, en un mot, la vérité et la vertu, oh ! alors, je le dis sans hésiter : rien n'est plus grand ; et c'est vraiment la sagesse !

Il importe donc singulièrement aussi d'apprendre aux jeunes gens où en est la source. Et ici, le professeur de philosophie peut citer à ses disciples la Bible et Platon. La plus haute raison, et avant elle le Livre sacré, nous répondent: « Fonssapientiœ Verbum Dei in excelsis,et ingressus « illius mandata œterna. La source de la sagesse, c'est le « Verbe de Dieu au plus haut des cieux, et ses voies

« sont les commandements éternels. » (EccL, c. i, 5.)

Dieu ! voilà la source de la sagesse ; Dieu, qui est le Dieu des sciences, et dont la lumière prépare en nous la pensée : Deiis scientiarum Dominus, et ipsi prœparantur cogitationes;

Dieu, qui est le Père des lumières, et de qui vient tout don parfait: Deux, Pater luminum, a quo omnedonum perfectum.

Sur ce point capital, j'invite mes lecteurs à relire ce chapitre premier, où nous avons vu que Y origine de la philosophie, c'est la lumière même du Verbe : Erat lux ver a, quœ illuminât omnem hominem venientem in hune mundum.

Mais, pour faire descendre dans son âme cette divine lumière, pour s'élever jusqu'à ces hauteurs, il faut deux choses , essentiellement philosophiques : Y humilité et la prière. Pour attirer sur son âme quelque écoulement do cette source éternelle de lumière, la première condition, c'est de la demander, et pour cela de reconnaître son indigence. La prière et l'humilité, voilà les deux puissants moyens d'obtenir la sagesse : Si quis indiget sapientia , postuleta Deo qui dat omnibus af/luenter. (Jac, c. i, 5.)

Et toutefois, n'est-ce pas une chose bien rare que des professeurs de philosophie qui prient avant d'enseigner, qui cherchent dans la prière la lumière de leur propre esprit, et présentent aux jeunes gens, comme un auxiliaire nécessaire de leurs études philosophiques, l'humilité dans la prière?

CH. Xï. - HIILOSOPHIE SÉPARÉE.

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